From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:04:35 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:04:51 2005 Subject: [QI-P] INP 507/8-Sommaire Message-ID: <000801c58e37$d04c6460$6502a8c0@Dell> Inprecor n° 507/508, juillet-août 2005 (52 pages, 7,50 euro) SOMMAIRE DOSSIER : La crise de l¹Union européenne ‹ FRANCE : Après le succès du « non de gauche », Laurent Carasso ‹ LUXEMBOURG : Le « oui » contre les bastions ouvriers, J.M. ‹ DANEMARK : La campagne du « non rouge », Bjarke Friborg ‹ PAYS-BAS : Un vote contre le néolibéralisme, Willem Bos ‹ Une crise de la construction de l¹Union néolibérale, Jan Malewski Allemagne ‹ Crise du SPD et nouveau « Parti de gauche », Manuel Kellner Marxisme ‹ L¹actualité d¹Ernest Mandel, Gilbert Achcar ÉTUDE : un inédit d¹Ernest Mandel La social-démocratie désemparée, nature du réformisme social-démocrate Notes de lectures ‹ Le trotskisme, une histoire sans fard ‹ de Michel Lequenne, par J.M. ‹ Les Kapos d¹Auschwitz ‹ de Charles Liblau, par Didier Epsztajn ‹ Carnets de missions au Vietnam 1967-1987 ‹ de Dr Jean-Michel Krivine, par J.M. ‹ Les Tsunamis de la dette ‹ de D. Millet et E. Toussaint, par D.E. Brésil ‹ Le plus grave crise de l¹histoire du Parti des Travailleurs, José Corrêa Leite ‹ En défense des valeurs du Parti des Travailleurs ‹ Lettre aux militant(e)s, Document Bolivie ‹ La seconde guerre du gaz, Thierry Velmorel Mexique ‹ Le tournant zapatiste, un pas en avant, Phil Hearse Altermondialisme/Femmes ‹ L¹action planétaire de la Marche mondiale des femmes, Sonia Mitralias ‹ Succès de la Marche à Marseille, Anne Leclerc ‹ Forum social méditerranéen du côté des femmes, A. L. ‹ Déclaration de l¹Assemblée des femmes du 1er FSméd, Document Nouvelles du mouvement ouvrier et de l¹Internationale ‹ Forum social méditerranéen : un bilan, Esther Vivas Venezuela & Lectures ‹ Chavez Presidente ! ‹ « J¹ai voulu raconter la vraie vieÅ  », Entretien avec Maurice Lemoine Écologie - Union européenne ‹ Inaccessible politique des produits chimiques, Daniel Tanuro ‹ La saga REACH, D.T. ‹ PDBE, PCB, POC, D.T. _________________________________________________________ La liste électronique d¹Inprecor et le site web ne peuvent exister que parce qu¹ils sont le (pâle) reflet du mensuel Inprecor version ³papier². En effet ce sont les ressources obtenues par les abonnements et les ventes du mensuel qui permettent d¹autofinancer cette publication et de fournir ainsi un support matériel indispensable aux Inprecors ³virtuels². Sans cette base matérielle ‹ fragile ‹ les activités ³internet² d¹Inprecor ne pourraient pas exister. 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Dateiname : 507_8-sommaire.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 7168 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/7547a9af/507_8-sommaire.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:11:51 2005 Subject: [QI-P] FW: INP507/8-UE-France Message-ID: <002801c58e38$bd7f0c60$6502a8c0@Dell> Union européenne : France Après le succès du « non de gauche » Par Laurent Carasso* Le référendum français a été un choc politique en France et en Europe. Un choc politique car, malgré l¹engagement des plus grands partis de gauche et de droite dans la campagne pour le « oui » (l¹UMP, l¹UDF et le PS), le désaveu électoral a été sans appel. Nous avons assisté à un mouvement de fond de la société française. Le plus spectaculaire est évidemment son caractère de classe : 80 % des ouvriers, 70 % des employés, plus de 60 % de la jeunesse ont voté pour le « non ». Ce sont les villes et les bureaux de vote populaires qui ont voté « non ». Ce « non » exprime ainsi directement la crise sociale et politique qui traverse le pays depuis des années. Elle pouvait être aperçue dans les précédentes consultations électorales, soit dans l¹abstention populaire, soit dans la sanction systématique des partis responsables du gouvernement. C¹est une telle sanction qu¹avait subie Lionel Jospin, premier ministre socialiste de l¹époque, lors de l¹élection présidentielle de 2002. Il en a été de même en 2004, lors des élections régionales et européennes, qui avaient été un désastre pour l¹UMP et l¹UDF, sous le gouvernement de l¹UMP Raffarin. L¹aspect inédit de cette consultation sur le Traité constitutionnel est que les électeurs ont pu voter en même temps contre l¹ensemble des partis responsables des politiques libérales, qu¹ils soient de gauche ou de droite. C¹est une revanche des classes populaires. Le vote a cristallisé sur un terrain électoral un mécontentement social profond. Ce n¹est pas étonnant puisque les gouvernements successifs ne se sont jamais privés de faire le lien entre leurs mesures de régression sociale et l¹Union européenne. Mais c¹est une réalité qui a été largement sous-estimée, à droite, mais aussi par la direction Hollande du Parti socialiste. Une décennie de résistances Depuis dix ans, en France, comme dans les autres pays de l¹Union européenne, s¹accumulent les attaques libérales remettant en cause les services publics, la protection sociale et l¹emploi stable. Chaque salarié est directement concerné par ces attaques. L¹avancée vers le modèle libéral a été continue. En 1995 eut lieu une grève générale contre le plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale, mouvement dont l¹ossature était représentée par les cheminots. La droite avait payé au prix fort cette attaque, la réforme avait été bloquée et deux ans plus tard, la gauche arrivait en force à l¹Assemblée nationale. En cinq ans, cette dernière avait largement épuisé son capital de confiance, privatisant à elle seule plus d¹entreprises que les deux gouvernements de droite précédents. En 2002, lors de l¹élection présidentielle, un premier coup de semonce avait ébranlé les dirigeants libéraux : Lionel Jospin, candidat du Parti socialiste, était absent du second tour, l¹extrême gauche recueillait 10 % des voix, presque trois fois plus que le Parti communiste, et Jacques Chirac n¹obtenait les voix que de 19 % des inscrits. Seule une campagne de dramatisation permettait un plébiscite au second tour pour Jacques Chirac opposé à J.-M. Le Pen, candidat du Front national. En faisant de ce second tour un vote antifasciste, le PS comme la droite voulaient masquer leur brèche grandissante d¹avec l¹électorat populaire. Malgré cela, un an après, pendant plusieurs semaines, un mouvement de grève puissant devait mobiliser les salariés contre la réforme du système de retraites, en lien avec un mouvement de grève générale des enseignants. Ce mouvement avait été finalement défait mais laissait, dans la conscience populaire et parmi les militants du mouvement ouvrier, la compréhension que la bourgeoisie était partie pour démanteler l¹ensemble des acquis sociaux des décennies précédentes, démantèlement justifié en permanence par les impératifs de la mondialisation et de la construction de l¹Union européenne, démantèlement assumé par la droite comme par la gauche social-libérale. Depuis 2003, l¹agenda des réformes libérales ne s¹est pas refermé. En 2004, notamment, le gouvernement Raffarin a mis sur pied le plan Douste-Blazy de remise en cause de l¹Assurance-maladie, avec la même logique que l¹attaque précédente contre les retraites. Attaque menée parallèlement avec une réforme des hôpitaux (« hôpital 2007 »), devant aboutir lui aussi à une mise en coupe réglée, avec un cloisonnement par activité et la mise sur pied d¹agences régionales de l¹hospitalisation chargées de rentabiliser les hôpitaux selon des critères capitalistes. Seule la complicité active des directions politiques et syndicales du mouvement ouvrier a empêché que se construise un mouvement de riposte similaire à celui de l¹année précédente, même si la tâche avait été facilitée par la démoralisation de nombreux secteurs militants accusant le coup de la défaite de l¹année passée. Néanmoins, sous l¹impulsion d¹ATTAC, de la fondation Copernic et de nombreux secteurs syndicaux, de la LCR et du PCF, le pays s¹était maillé de collectifs de défense de la Sécurité sociale, reprenant les réponses antilibérales avancées l¹année précédente lors du débat sur les retraites. Défaite sans bataille mais qui, là encore, renforçait la conscience de la nécessité de combattre un projet de société qui, pas après pas, fragilisait les salariés et renforçait les inégalités sociales. Parallèlement, les secteurs de l¹énergie étaient attaqués par le changement de statut d¹EDF-GDF (Électricité et Gaz de France), pour l¹ouvrir aux capitaux privés. Malheureusement, la direction fédérale Énergie de la CGT, largement majoritaire dans le secteur, ne fit rien pour organiser la riposte et coordonner les actions combatives menées dans plusieurs régions. Durant l¹été 2004, l¹annonce successive de la privatisation de France Télécom et de la fermeture de six mille bureaux de postes complétait le tableau du calendrier libéral. Dans tous ces domaines de privatisation, le mouvement syndical français n¹apporta pas de réponse globale, ne cherchant pas à construire une mobilisation générale qui aurait dû être portée par un projet alternatif de développement des services publics au service des besoins sociaux. La CGT a dans ce domaine une responsabilité première, car là réside l¹essentiel des forces militantes qui auraient pu construire une telle riposte, mais cela ne doit évidemment masquer ni l¹adhésion de la direction de la CFDT, deuxième centrale syndicale à de tels projets, ni la passivité de Force ouvrière. Chaque secteur fut laissé à lui-même et la volonté de lutte de secteurs combatifs de la CGT, ou de SUD PTT, ne put entraver ces processus. Par contre, la défense des services publics, donna encore fois une base à la construction de nombreux collectifs locaux et à l¹organisation, en février 2005, d¹une mobilisation nationale à Guéret, préfecture du département de la Creuse, dans le centre de la France, symbole de la désertification des services publics. A ces questions de politique sociale globale, se sont ajoutées, ces derniers mois, la continuation de plans de licenciements et de fermetures d¹entreprises ainsi que la remontée inexorable du nombre de chômeurs, soumis à une culpabilisation croissante et à des indemnités réduites. La question des délocalisations, présente fortement dans la campagne européenne, vient de la volonté croissante des employeurs d¹accroître leurs marges, par le déplacement d¹unités de production vers l¹Europe de l¹Est, ou, plus généralement par la pression exercée sur les salaires et les conditions de travail avec le chantage aux délocalisations. De même, la question des salaires est revenue au premier plan, le secteur public comme privé étant soumis à une rigueur salariale qui entraîne une baisse du pouvoir d¹achat, attaqué par la hausse des loyers, des produits de consommation courante et de l¹énergie. Ainsi ces dernières années ‹ et les mois précédents le référendum ‹ ont vu à la fois l¹accroissement des attaques, la désorganisation de la riposte, et un sentiment croissant de fragilisation et de précarité parmi les salariés. Et cela, sans que ce sentiment puisse se traduire positivement par des perspectives de luttes sociales ou d¹alternative politique, la direction du Parti socialiste s¹étant soumise depuis longtemps à de telles évolutions libérales. Parallèlement, s¹est produite une politisation large de secteurs syndicaux et du mouvement altermondialiste, exprimée notamment lors du forum social européen de Paris-St Denis en novembre 2003. Accumulation d¹expériencesÅ  mal interprétée Dans ce contexte, les élections régionales d¹avril 2004 avaient pu donner une vision fausse de la situation. Sans avoir mené de campagne réellement dynamique, le Parti socialiste, essentiellement, et ses alliés traditionnels, Verts et PCF, avaient bénéficié d¹un vote sanction écrasant contre la droite, donnant à la social-démocratie la direction de 21 régions sur 23. Malgré une campagne unitaire menée entre LO (Lutte ouvrière) et la LCR, l¹extrême gauche se trouvait réduite par ce mouvement électoral, tombant en dessous de 5 %. Certains avaient pu y voir, après des votes « protestataires » de 2002, l¹expression que la politique traditionnelle retrouvait ses marques et que l¹alternance de gauche avait retrouvé sa crédibilité perdue. La suite devait intégrer ce vote dans une perspective globale, faisant apparaître le vote pour le PS comme un vote sanction de la droite, et nullement comme une adhésion populaire retrouvée, ou une marginalisation des positions radicales de l¹extrême gauche. C¹est sans doute une vision faussée de la réalité et une sous-estimation du mécontentement populaire, qui ont conduit Jacques Chirac à s¹engager dans l¹aventure du référendum, et François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste à engager fortement son parti dans la bataille du « oui ». En n¹ayant qu¹une vision superficielle des votes de 2002 et de 2004, il semblait, à l¹un comme à l¹autre, que la victoire du « oui » était assurée. A tel point que François Hollande n¹hésita pas à apparaître en photo, au côté de Nicolas Sarkozy, sur la couverture d¹un magazine de grande diffusion. De plus, Jacques Chirac, voyait là l¹assurance d¹être le grand bénéficiaire de ce résultat face à un Parti socialiste qui ne manquerait pas de se diviser sur la question. Une particularité française réside dans le fait qu¹existe largement dans le mouvement ouvrier une sensibilité politique antilibérale, faisant le lien entre la mondialisation capitaliste, la politique de l¹Union européenne et les politiques nationales de remise en cause des acquis sociaux. Cette sensibilité a été constamment alimentée par les luttes sociales des dernières années, les actions menées aussi par le mouvement altermondialiste et la Confédération paysanne, la présence en France d¹un mouvement social radical, au niveau associatif et syndical, et d¹une extrême gauche bien présente sur la scène politique, notamment ces dernières années avec la popularité d¹Olivier Besancenot. Cette sensibilité politique a aussi ses aspects négatifs dans une vision nationale un peu hautaine vis-à-vis des autres pays de l¹Europe de l¹Ouest, considérant la France comme une citadelle de l¹État social, assiégée par le modèle anglo-saxon, ignorant en cela les acquis obtenus, dans les années d¹après-guerre, tant en Europe du Nord qu¹en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie, par exemple. Cette vision alimente des courants souverainistes ou républicains qui voient dans l¹État français, en tant que tel, une protection contre les remises en cause sociales. Néanmoins, au total, c¹est cette sensibilité bien prégnante qui explique que, seul en Europe, le Parti socialiste français ait pu être à ce point divisé sur la question de la Constitution, avec un référendum interne donnant plus de 40 % de votes des militants pour le rejet du Traité constitutionnel européen (TCE). Ce mouvement pour le « non » vient donc de loin avec une structuration sociale, associative, syndicale, politique. Une campagne construite patiemmentÅ  Dès que la question du référendum est venue à l¹ordre du jour, à l¹été 2004, la fondation Copernic ‹ centre d¹initiative et de réflexion qui regroupe des militants politiques (LCR, PCF, Verts, socialistes critiques), syndicaux, associatifs antilibéraux ‹ a pris l¹initiative de lancer un appel large pour organiser une campagne pour le refus de la constitution libérale sur des bases de gauche, pour un « non social et internationaliste ». La question du référendum ne préoccupait alors que les secteurs militants, mais cet appel a permis, dès l¹automne, la construction de nombreux collectifs unitaires. La LCR s¹est totalement investie dans cet appel et la construction de collectifs unitaires. Sur la palette politique l¹appel des 200 rassemblait, outre la Ligue, le PCF, des militants de PRS (Pour la République Sociale, club du PS autour de J.-L. Mélenchon), de MARS (courant issu du Mouvement des Citoyens de J.-P. Chevènement), les « écolos pour le non » de la minorité des Verts, des militants associatifs et syndicaux. Lutte Ouvrière eut une attitude particulière durant toute cette campagne. A la différence de sa position lors du Traité de Maastricht, où elle avait appelé à l¹abstention, encourant la critique d¹avoir ainsi favorisé la petite victoire du « oui » avec 51 % lors du référendum français de septembre 1992, elle décida en décembre 2004 de se prononcer pour le « non », plus pour éviter de nouvelles critiques que pour mener réellement campagne. Durant tout le premier semestre 2005, les militants de LO furent absents des collectifs, de la campagne unitaire et ne menèrent eux-mêmes pratiquement aucune campagne, Arlette Laguillier ne faisant que quelques apparitions à la télévision sur cette question. Le PCF, signataire de l¹appel des 200, joua dans un premier temps les cavaliers seuls, organisant surtout sa propre campagne etÅ  attendant la prise de position du PS, espérant une victoire du « non » pour jouer le moteur d¹une campagne de toute la gauche. Le PCF fut ensuite réellement partie prenante de la campagne unitaire dans l¹essentiel des villes du pays. Il y eut deux réels tournants dans la campagne. Le référendum interne du Parti socialiste, en décembre, pour lequel Laurent Fabius, numéro deux du Parti, après avoir « longtemps hésité » se prononça pour le « non ». Ce choix, venant d¹un social-libéral convaincu, ayant lui-même soutenu tous les Traités antérieurs depuis l¹Acte unique de Maastricht en étonna plus d¹un. Positionnement tactique, avec en ligne de mire la présidentielle de 2007 ? Évidemment. Mais aussi compréhension sans doute plus fine que son compère Hollande du ressentiment populaire vis-à-vis de l¹Europe libérale. Le vote obtenu de 59 % pour le « oui », entraîna comme conséquence un investissement plus net des courants minoritaires du PS dans la campagne, même si Henri Emmanuelli et Laurent Fabius menèrent surtout leur propre campagne, ce dernier ne pouvant évidemment pas se reconnaître dans les bases radicales de l¹appel des 200 et de la campagne unitaire. Ce résultat engagea plus nettement aussi le PCF dans les collectifs et les meetings unitaires. Après un réel débat interne, ATTAC se prononça sans hésitation pour le « non » et joua un rôle important dans tout le travail local d¹explication et de sensibilisation. Il en fut de même pour la Confédération paysanne. Ces deux prises de position furent de taille à gauche. En effet, François Hollande, tout comme Daniel Cohn-Bendit tentèrent durant toute la campagne de présenter le « oui » comme un vote « intelligent, ouvert » face au « non ‹ peureux et frustre ». La crédibilité de la Confédération paysanne comme d¹ATTAC dans les couches intellectuelles et les couches aisées du salariat aidèrent à asseoir largement le vote « non ». Les Verts français tranchèrent de justesse pour un « « oui critique ». Mais l¹omniprésence de Cohn-Bendit dans la campagne du « oui » libéral, souvent au côté de François Bayrou, dirigeant de l¹UDF éclipsa toute campagne autonome, et laissa le champs libre aux minoritaires, présents dans les collectifs et les rassemblements unitaires. Le problème majeur restait celui du mouvement syndical. Englué dans son aggiornamento de syndicat de négociation et d¹insertion dans la CES (Confédération européenne des syndicats), la direction confédérale de la CGT fut longtemps tentée d¹épouser la position de la confédération européenne de soutien au TCE, position partagée en France par la CFDT. Cette position allait évidemment à l¹encontre de la sensibilité de la grande majorité des militants. Mais la direction Thibault s¹arc-bouta pour refuser l¹engagement de la centrale. Cela eut, dans les faits, un effet de blocage tant dans la principale fédération enseignante ‹ la FSU ‹ que dans l¹Union Solidaires (qui regroupe les SUD). Bien que ces deux organisations aient pris une claire position de rejet du Traité, des résistances se maintinrent en leur sein pour un clair engagement dans la campagne du « non », absence d¹engagement confortée par celle de la CGT. Heureusement, en février, lors d¹un comité confédéral national, par 81 voix contre 18, la CGT se prononça clairement pour le rejet du Traité. Ce fut le second élément décisif de la campagne, qui permit d¹asseoir solidement le « non de gauche ». Pourtant, même avant ce vote, de nombreux militants syndicalistes, de la CGT, de la FSU ou des SUD étaient présents dans la campagne, et de nombreux syndicats avaient eux-mêmes pris position. Å dominée par le « non de gauche » Au total, c¹est l¹investissement de toutes ces forces qui donna toute son ampleur à la campagne du « non » et lui imprima un clair contenu social. Dès les premiers mois de 2005, la question de la constitution et du référendum devint la question politique centrale dans le pays. Toutes les questions sociales venaient alimenter la force du « non » : le débat sur les délocalisations, la mobilisation contre la directive Bolkestein, une mobilisation nationale trop éphémère de défense des salaires le 10 mars 2005, le mouvement de protestation des lycéens qui durant tout le printemps s¹opposa à une réforme du baccalauréat qui s¹insérait dans un plan du ministre Fillon de remise en cause du système scolaire, aboutissant à une plus grande discrimination sociale. Il en fut de même de la question de la remise en cause de la semaines des 35 heures par le déblocage des quotas d¹heures supplémentaires, et surtout de la décision gouvernementale de suppression d¹un jour férié, le lundi de Pentecôte. Cette décision, prise dans une quasi indifférence à la suite de la canicule de l¹été 2004, qui avait entraîné la mort de plus de 10 000 personnes âgées, prenait comme prétexte la création d¹un fonds de financement pour les personnes âgées dépendantes devant être financé par ce jour de travail supplémentaire non rémunéré. Mais l¹application de la mesure, à la veille du référendum entraîna une levée de boucliers et vint, là encore, alimenter la montée du « non ». Après plusieurs jours de grève exemplaire des salariés de Total contre la suppression du lundi de Pentecôte, le gouvernement, paniqué, dut laisser la direction du groupe négocier l¹abandon du jour de travail supplémentaire pour ses salariés. Face à cette force du « non », durant toute la campagne, l¹ensemble de la presse écrite et parlée, les chaînes de télévision menèrent une campagne partisane de défense du « oui », de caricature du « non », une campagne prédisant le chaos, la mise au ban de la France par les autres pays de l¹UE en cas de refus de la ratification. Jacques Chirac intervint à trois reprises à la télévision, mettant tout son poids dans la balance. Rien n¹y fit ! La campagne fut clairement dominée par le « non de gauche », qui rassembla près de 200 000 personnes dans des meetings unitaires, dans des centaines de réunions publiques locales. Les livres sur la Constitution, les suppléments des périodiques se diffusèrent à une large échelle. Contraste saisissant avec la campagne dans l¹État espagnol où les électeurs ne purent même pas prendre connaissance du Titre III, contenant l¹essentiel des traités antérieurs et les dispositions concrètes ultra-libérales. Autant durant l¹automne 2004, les leaders du « non » de droite, comme Philippe De Villiers, tenaient souvent le devant de la scène en marquant sa campagne du refus de l¹adhésion de la Turquie, autant le printemps marginalisa ces thèmes, tout comme la campagne fort discrète du Front national, qui ne tint au total que quelques meetings. Crise de légitimité et déni de la démocratie Le résultat de ce référendum a un effet politique corrosif. Son score sans appel révèle au grand jour la faiblesse de la base sociale des partis libéraux de droite et de gauche. Alors que 92 % des députés et sénateurs français ont approuvé par leur vote la Constitution, 55 % des électeurs l¹ont repoussée. Il y a évidemment une crise de légitimité, pour Chirac, pour l¹Assemblée. Un total déni de démocratie apparaît au grand jour dans le mépris avec lequel Chirac considère qu¹il n¹a pas à se faire l¹écho du vote populaire dans les instances européennes. En 2003, Raffarin disait aux millions de salariés qui occupaient les rues contre la réforme des retraites : « ce n¹est pas la rue qui gouverne ! ». Aujourd¹hui Chirac dit en substance « ce ne sont pas les urnes qui gouvernent ! ». Cela ne peut que renforcer la crise de légitimité des institutions parlementaires et des mécanismes électoraux. Jamais un gouvernement ne fut aussi discrédité au lendemain de sa mise en place que le nouveau gouvernement Villepin, nommé en catastrophe pour remplacer Raffarin au lendemain du 29 mai. Mais l¹effet corrosif du référendum se voit dans la composition même de ce gouvernement. Un seul ministre de l¹UDF (rompant les consignes de son parti et exclu de celui-ci quelques jours après), un gouvernement autour de la garde rapprochée de Jacques Chirac, évinçant même tous les ministres partisans de son rival Nicolas Sarkozy au sein de l¹UMP, n¹intégrant celui-ci que pour lui enlever une marge de man¦uvre supplémentaire dans la préparation de l¹élection présidentielle de 2007. De même dans le Parti socialiste, la première décision de la direction Hollande, fut là aussi d¹évincer Laurent Fabius de son rang de numéro 2 et du Secrétariat national, formaté là aussi uniquement autour des battus du 29 mai. On peut prévoir qu¹il sera très difficile pour les dirigeants socialistes de recomposer tout celaÅ  Tous ces réflexes de défense témoignent aussi que ce vote est une nouvelle fois un vote anti-système. Un vote contre tous les partis de gouvernement. D¹un certain point de vue cela confirme les facteurs de distanciation entre les appareils traditionnels de la gauche et les classes populaires. Ce sont des tendances lourdes sur le plan social et politique. Mais il fait ressortir avec plus de force la crise de représentation des partis. Le 29 mai pose aussi une question sociale fondamentale. Il n¹a pas changé le rapport de force social et le gouvernement met en ¦uvre de nouvelles attaques. Le caractère de classe de ce vote interpelle directement le mouvement social, en premier lieu le mouvement syndical. Il témoigne non pas forcément d¹une combativité accrue, mais d¹une disponibilité au rassemblement sur les objectifs sociaux fondamentaux autour desquels les directions se refusent jusqu¹à aujourd¹hui d¹organiser l¹action au niveau que cela nécessite. Cette situation renforce l¹urgence de l¹action convergente des forces militantes qui dans la CGT, la FSU, Solidaires partagent cette volonté de riposte d¹ensemble contre les réformes libérales. Le PCF au c¦ur des contradictions La question politique interpelle évidemment les forces du « non » de gauche. Les porte-parole du PCF et des minorités du PS déclarent déjà refuser toute logique de construction d¹un « pôle de radicalité » et vouloir réunifier le « non de gauche » et le « oui de gauche », dans une perspective de rassemblement pour les élections générales de 2007, alors que tout montre que le PS maintiendra les orientations mises en ¦uvre depuis des années et qui s¹inscrivent dans le cadre du libéralisme. Le c¦ur de la contradiction à gauche se trouve désormais au sein du PCF. Celui-ci s¹est refait une santé dans cette campagne. Il a été dans nombre de rassemblements et meetings la force dominante. Il n¹y a pas de nouvelles vagues d¹adhésions, notamment dans les nouvelles générations, mais le « peuple communiste » ‹ avec beaucoup de têtes grises et de cheveux blancs ‹ s¹est réveillé. Cela fait encore des dizaines de milliers de militants. Mais il s¹est réveillé sur une orientation combative, anti-libérale et opposée à la direction du PS. Plus exactement, la direction du PCF a tenu un double discours durant toute la campagne : une vive dénonciation du libéralisme mais aussi la nécessité de renouer avec le « oui de gauche », cela dans une perspective de majorité parlementaire et gouvernementale. De même, Marie-Georges Buffet est souvent revenue sur l¹idée qu¹il n¹y avait pas deux gauchesÅ  mais une seule du PS à la LCRÅ  et qu¹il fallait réunifier tout cela ! Si l¹unité la plus large est évidemment nécessaire contre le MEDEF (syndicat patronal) et la droite, la question qui est maintenant posée à ces dizaines de milliers de militants communistes est la suivante : Dans les rapports de forces actuels où les appareils et les institutions sont dominés à gauche par le social-libéralisme ‹ cela inclut le « non » de Laurent Fabius ‹, refait-on une « union de la gauche relookée » sur une orientation imprimée par la direction du PS ou alors opère-t-on un autre rassemblement, dans la dynamique du « non » de gauche, à savoir une alliance réellement anti-libérale et anticapitaliste ? C¹est la vraie question qui est posée. Engager le fer pour modifier les rapports de force à gauche, dans une perspective de rupture avec les impératifs capitalistes, avec tous les risques que cela comporte, ou alors retomber dans les ornières de toutes les formules de gouvernement du passé qui ont toujours respecté l¹économie et les institutions capitalistes. C¹est la question que va poser la LCR en particulier au PCF, mais aussi à des secteurs des mouvements sociaux, à des secteurs socialistes de gauche et des Verts : alternance social-libérale ou alternative anticapitaliste, voilà la question clé des semaines et mois à venir. De ce point de vue, même si le plus probable reste une orientation qui va essayer de reconstruire une union des gauches avec tout le PS dans une perspective gouvernementale, des secteurs du PCF peuvent opter pour un pas à gauche et une rupture avec la direction du PS. Dans ce cas, cela poserait sérieusement la question d¹un front ou d¹une nouvelle alliance anticapitaliste incluant, outre les révolutionnaires, un PCF ou des secteurs du PCF qui rompraient avec toute politique d¹alliance gouvernementale avec les sociaux libéraux. Mais cette question concerne aussi les militants syndicaux et associatifs investis dans la campagne. Ne pas se donner les moyens de changer le paysage politique à gauche, ou se soumettre à de nouvelles perspectives gouvernementales sous la houlette du PS serait en quelque sorte incohérent avec la force politique apparue durant la campagne. Collectifs unitaires et nouvelle force anticapitaliste Ce débat s¹insère évidemment dans celui sur la suite à donner au mouvement des collectifs. Aujourd¹hui, la dynamique unitaire est telle que les secteurs qui se sont engagés dans cette campagne, du moins à la base, ont une envie forte de continuer. La LCR va proposer des actions et objectifs unitaires sociaux et politiques contre le programme du nouveau gouvernement et de la droite, notamment en matière de défense de l¹emploi, du droit du travail et des salaires, car le nouveau gouvernement multiplie les déclarations pour « adopter le modèle social français » à des modèles « qui créentÅ  des emplois » même si ces emplois sont des plus précaires. La LCR propose aussi de prolonger le « non » français et néerlandais dans un rassemblement européen pour tracer de nouvelles perspectives européennes correspondant aux besoins sociaux. Mais en même temps, se pose dans les collectifs une discussion sur les conditions d¹une alternative politique anticapitaliste, sur un programme de rupture avec la loi du profit. C¹est dans ce sens que la LCR a développé durant toute la campagne, un plan de 10 mesures d¹urgence anticapitalistes, qui partant de revendications immédiates, met au centre une nouvelle répartition des richesses et une incursion dans la propriété capitaliste. Cette perspective, bien sûr, s¹oppose à toutes les combinaisons de gouvernement social libérales ou de tout autre gouvernement qui s¹inscrit dans le cadre de l¹économie et des institutions capitalistes. Mais l¹essentiel, c¹est de poursuivre ce mouvement unitaire, de faire des tests, sur l¹action pratique, comme dans les luttes, pour faire avancer l¹action et la réflexion. Le « non » a été un moment décisif du combat politique. Il a porté non seulement des refus mais aussi en positif des premières réponses, des exigences, des débats, des espoirs. Il faut maintenant aller au-delàŠ car le « non de gauche », en tant que tel, ne constitue pas une réponse politique suffisante pour construire une alternative anticapitaliste. Il faut approfondir, apporter des propositions globales, mais sans diviser le mouvement. C¹est en particulier, une question clé pour rassembler les militants et courants qui peuvent se retrouver dans la perspective d¹une nouvelle force anticapitaliste. Cette question est évidemment fondamentale, car le fossé qui sépare aujourd¹hui les salariés de leur représentation politique pose objectivement la question de cette nouvelle force. La LCR, a été une composante à part entière du front unitaire. Olivier Besancenot a été un des principaux porte-parole de la campagne, une situation politique dans laquelle la LCR peut jouer un rôle important s¹est ouverte à nouveau. Et l¹écho du porte-parole de la LCR dépasse largement l¹audience des sections de la LCR montrant là aussi l¹espace politique que pourrait occuper une force anticapitaliste large sur un programme indépendant des compromis avec la social-démocratie. Le bilan de cette campagne est une nouvelle occasion d¹avancer dans ce sens. * Laurent Carasso, militant syndicaliste, membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale), est membre du Bureau exécutif du Comité international de la IVe Internationale. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, France (LC).doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 33280 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/56cd5fc4/507_8-UEFranceLC-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:11:54 2005 Subject: [QI-P] INP 507/8-UE-1 Message-ID: <002c01c58e38$c0b83e60$6502a8c0@Dell> (introduction) Dossier : La crise de l¹Union européenne Crise de représentation politique, crise de légitimité des régimes, divergences au sommet de l¹Union, apparition des aspirations à « une autre Europe » ‹ la construction européenne capitaliste est en crise et les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel l¹ont dévoilé. Dans ce dossier nous présentons les éléments d¹analyse de cette crise, au travers de la situation française (p. 3 à 8), du référendum luxembourgeois (p. 5), de la campagne contre le Traité constitutionnel au Danemark (p. 7) et aux Pays-Bas (p. 8 à 10), ainsi qu¹un bref aperçu de la crise du projet de l¹oligarchie européenne (p. 11 à 12). Enfin une analyse de la crise de la social-démocratie allemande et de l¹apparition d¹une alternative électorale à sa gauche, met en évidence un éclairage particulier de cette crise (p. 13 à 14 ). --------------------- Union européenne Une crise de la construction néolibérale Par Jan Malewski* Les victoires successives du « non » lors des référendums français et néerlandais sur le Traité constitutionnel (TCE), renforcées encore par la polarisation sociale qui a marqué le vote luxembourgeois approuvant le traité, ont mis en lumière la crise de l¹actuelle construction européenne. L¹incapacité du sommet européen de juin de parvenir à un accord budgétaire pour 2007-2013, comme les divergences manifestes sur la manière de poursuivre cette construction, en sont une illustration supplémentaire. Crise de légitimité La restructuration néolibérale de l¹économie européenne, initiée dans sa phase actuelle par le Traité de Maastricht, constitue une tentative de répondre à la faiblesse de la croissance économique et à celle de concurrencer les États-Unis et le Japon dans une économie mondialisée. La faible croissance moyenne de productivité de l¹économie européenne, résultat d¹un faible investissement technologique, oblige le capital européen à tenter d¹augmenter ses profits en accroissant le taux d¹exploitation du travail, en réduisant les salaires réels, en augmentant la durée du travail et en démontant le « modèle social européen », c¹est-à-dire en réduisant la part sociale des salaires. Mais ce « remède » réduit la demande sur le marché européen, aggravant ainsi la faiblesse qu¹il était supposé guérir. Le démantèlement du « modèle social européen » ‹ c¹est-à-dire des garanties sociales dont jouissent les travailleurs de l¹Europe occidentale ‹ remet en cause le pacte social établi depuis la fin de la seconde guerre mondiale sous la pression de la guerre froide. Ce pacte était le fondement de « l¹européïsme » des directions syndicales social-démocrates et chrétiennes démocrates, qui ont soutenu la construction de l¹Union européenne capitaliste et qui ont assuré la « paix sociale ». Après Maastricht, tout cela s¹est écroulé sous les coups des politiques économiques néolibérales qui préparaient l¹introduction de l¹euro et l¹élargissement du marché unique. L¹extension de l¹Union aux États d¹Europe centrale ‹ où le « modèle social », déjà mis à mal par la décadence bureaucratique, a été liquidé par la restauration capitaliste ‹ a porté ce processus plus loin, en exerçant une pression extérieure sur les salaires et le droit du travail par le chantage aux délocalisations. La précarisation et la mise en concurrence des travailleurs sont la dernière phase de ce processus, qui non seulement restructure la composition même de la classe ouvrière, mais bouleverse ses identités et ses loyautés politiques (1). L¹Union européenne a été construite sur la base du rapport des forces sociales garanti par l¹accord social au sein de chaque État membre. Sa légitimité a été fondée sur la légitimité des régimes de chacun d¹entre eux, elle-même basée sur le pacte social de l¹après-guerre. Le but du Traité constitutionnel L¹Union européenne est en réalité une accumulation de régimes et d¹accords intergouvernementaux, gérés par une bureaucratie supra-étatique pratiquement autonome, qui applique les « meilleures recettes » néolibérales en vue d¹établir un nouveau marché unique qui dépasse les législations des États membres et permette de rendre ces dernières obsolètes. Le traité constitutionnel visait à la fois à légitimer ces institutions et à les « constituer », rendant ainsi toute réforme sinon impossible, du moins très difficile, en les protégeant d¹une crise politique dans un des États membres (2). Il répondait ainsi à la nécessité des oligarchies européennes de se doter d¹un nouvel instrument de « gouvernabilité » qui soit indépendant des équilibres précaires des intérêts dans les États nationaux dont la politique est, en dernière instance, dépendante de leur légitimité et donc des votes des travailleurs à travers les partis politiques et le système de représentation parlementaire. Cette structure rend le capital européen fragile face au capital des États-Unis, où le rapport des forces entre les classes lui est traditionnellement beaucoup plus favorable et où le système constitutionnel est beaucoup moins vulnérable aux pressions des autres classes sociales. Le traité constitutionnel, sans remettre ouvertement en cause les acquis démocratiques nationaux, les vidait largement de leur contenu, garantissant ainsi à la bureaucratie européenne la « gouvernabilité » dans les domaines essentiels pour la concurrence inter-impérialiste. L¹oligarchie du vieux continent n¹est en effet ni fédéraliste ni favorable à un système politique européen fondé sur la démocratie représentative. Elle aspire seulement à légitimer la situation actuelle ‹ la domination d¹un appareil administratif et bureaucratique ‹ en vue d¹assurer,, indépendamment de tout contrôle social ou citoyen, les conditions nécessaires au fonctionnement du marché unique européen et d¹être soutenue dans l¹économie mondiale face à ses concurrents. Le rejet de ce Traité en France et aux Pays-Bas ‹ deux États membres dont la légitimité intérieure des régimes est précaire ‹ freine ce processus. Le succès remporté au Luxembourg n¹est pas en soi suffisant pour permettre de le relancer. Seuls deux États membres ‹ l¹Irlande et le Danemark ‹ sont de par leur constitution obligés de ratifier le Traité par référendum. Les expériences préalables dans les deux pays indiquent que le succès est loin d¹être garanti. La décision des autres pays de soumettre la ratification à un référendum était pour l¹essentiel fondée sur l¹espoir que le vote ‹ grâce au soutien de la grande majorité des appareils politiques et syndicaux ‹ était acquis et qu¹il permettrait ainsi de légitimer des gouvernements affaiblis. La crise de légitimité des régimes français et néerlandais s¹étant avérée plus grave que les oligarchies dominantes ne l¹estimaient, le sommet des chefs d¹État de l¹Union ‹ le Conseil européen ‹ a d¹emblée proclamé un gel du processus référendaire partout où les régimes en place jugeaient que la victoire ne pouvait pas être garantie. Le « plan B » de l¹oligarchie européenne L¹échec français a divisé les élites gouvernementales européennes. Si le premier ministre luxembourgeois a pour sa part décidé de continuer, en mettant en balance sa démission alors qu¹il a été élu récemment, Tony Blair s¹est précipité pour annoncer que le référendum n¹avait plus lieu d¹être organisé au Royaume-Uni. Ailleurs c¹est l¹attentisme, avec la suspension des référendums annoncés. Si dans un premier temps, le « plan B » consistait à répéter les référendums un an plus tard là où la ratification aurait échouée, en se fondant sur le précédent irlandais concernant le Traité de Nice, ce qui aurait pu être possible en cas de forte abstention et d¹un résultat très équilibré, les scores du « non » en France et aux Pays-Bas et la faiblesse des régimes que ces scores reflétaient a empêché une telle man¦uvre. Un nouveau référendum en France n¹est pas envisageable avant la présidentielle de 2007. La bureaucratie bruxelloise prépare donc, en attendant, la mise en application des parties substantielles du Traité rejeté par la voie des règlements communautaires, des décisions du Conseil et des accords intergouvernementaux. Cela concerne en particulier la restructuration de l¹industrie européenne des armements et l¹attribution à cette dernière des aides prévues dans le Traité. Les processus de ratification se poursuivent partout où cela apparaît possible du fait du rapport des forces. La campagne de propagande en faveur du Traité, loin d¹avoir été arrêtée, se poursuit de plus belle. S¹il apparaissait que sa ratification ne pouvait être obtenue, la Commission de Bruxelles travaille déjà sur une réforme du Traité de Nice, incorporant des chapitres substantiels du Traité Constitutionnel dans un Traité « Nice Plus », qui ne sera soumis au référendum qu¹au Danemark et en Irlande. La négociation de ce Traité « Nice Plus » est cependant très compliquée car elle se déroule en même temps que les négociations sur les perspectives financières 2007-2013, dont dépendent des intérêts stratégiques : la politique agricole commune, les subventions pour « l¹Agenda de Lisbonne », les fonds de cohésion sociale et structurelle des nouveaux États membres, le « chèque britannique », la « phase transitoire » espagnoleÅ  Et si un accord a pu être trouvé en ce qui concerne le Traité constitutionnel, le capital européen est loin d¹être aussi unifié que celui des États-Unis et du Japon. De plus, l¹autonomie relative des appareils institutionnels des États membres et de leur personnel politique, attaché en premier lieu à son propre avenir, se renforce en cas de crise. Or l¹affaiblissement simultané des régimes français et allemand ont ouvert les perspectives d¹une négociation nouvelle au représentant de la place financière de Londres, Tony Blair. L¹Union européenne traverse ainsi une crise grave. Soulignons de suite que la victoire du « non » en France et aux Pays-Bas est d¹abord une manifestation de cette crise, avant d¹en être un facteur aggravant. C¹est d¹abord la crise d¹un mode de construction européenne, qui a utilisé l¹idéal européen durant plus d¹une décennie pour imposer une régression sociale et démocratique sans précédent depuis 1945. Une autre Europe ? En procédant à la ratification par référendum d¹une « Constitution européenne », c¹est-à-dire en ouvrant le débat sur l¹avenir, l¹oligarchie européenne a cependant ouvert une boite de Pandore. Jusqu¹ici « l¹Europe » restait aux yeux des masses soit une abstraction lointaine, soit un idéal, mais souvent les deux à la fois. Les coalitions du « non » français et néerlandais, chacune avec les moyens du bord, ont pour la première fois imposé un débat sur les aspirations sociales, balayant ainsi l¹idée que « l¹histoire est finie » et ouvrant la voie à une politisation des sociétés. Les résultats des votes ont fait ainsi apparaître une polarisation sociale qui, jusque là, ne parvenait pas à s¹exprimer car les appareils politiques qui, traditionnellement, reflétaient cette polarisation ont fait le choix de tourner ouvertement le dos aux aspirations des salariés. Les référendums en soit ne permettaient pas, bien évidemment, qu¹apparaisse un projet positif : le choix était limité entre le « oui » et le « non » et, a priori, il n¹était pas évident que cela permette l¹expression d¹un projet alternatif. Mais le débat qui a précédé les référendums, et en particulier la mobilisation massive au cours de la campagne du « non de gauche » en France, a permis de faire surgir l¹esquisse d¹une « autre Europe ». Pour la première fois depuis des décennies un vote des salariés ‹ et d¹emblée un vote des salariés européens ‹ a pu apparaître. Cela crée des conditions nouvelles pour la construction d¹une conscience de classe européenne et de ce fait d¹un mouvement ouvrier nouveau. Le cheminement de celui-ci ne sera nullement évident et rien n¹est acquis d¹avance. Mais un premier pas a été engagé à une échelle de masse. Ce n¹est plus seulement, comme lors des rassemblements des Forums sociaux européens, une affaire de militants chevronnés. Une partie de la « majorité silencieuse » s¹est manifestée. Et elle l¹a fait le regard tourné vers la gauche et contre le capitalisme réelÅ  La crise du projet capitaliste de la construction européenne pourrait ainsi ouvrir la voie à une construction européenne, qui partirait « d¹en bas », des aspirations populaires, par un processus constituant démocratique. Les dizaines, voire les centaines de milliers de ceux qui, en France en particulier, se sont emparés de la politique au travers des collectifs pour le « non » de gauche pourraient devenir les animateurs d¹un tel processus. Mais la condition préalable à cela, c¹est de prendre conscience que toute « renégociation » au sommet de l¹actuel Traité constitutionnel visera en premier lieu à empêcher que la population européenne ne puisse s¹emparer du sort de l¹Europe. * Jan Malewski, rédacteur d¹Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. 1. Cf. G. Buster, O « não » francês pode abrir a porta a outra Europa, http://www.marxismorevolucionarioatual.org/mos451/index.php?option=com_conte nt&task=view&id=166&Itemid=41 2. Cf. Inprecor n° 505/506 de mai-juin 2005. -------------------- Luxembourg Le « oui » contre les bastions ouvriers Jean-Claude Juncker peut dire « Ouf !». Par 56,52 % contre 43,48 % le Traité constitutionnel a été approuvé par la population luxembourgeoise, mettant ainsi un arrêt à la série des refus. Tout a été fait pour qu¹il en soit ainsi. Élu en juin 2004 ‹ alors que tant ses partenaires libéraux au gouvernement sortant que son opposition de droite ultra- libérale ont été lourdement sanctionnés ‹ Juncker avait mis en jeu sa démission, menaçant ainsi d¹ouvrir une crise politique pour l¹été. Dans la campagne électorale tout l¹argent public a été mis au service du « oui » ; les partisans du « non » ‹ Dei Lenké (La Gauche), le PC luxembourgeois et le Comité du Non ‹ n¹ont pas reçu un euro pour mener leur campagne. La campagne du « non » a ainsi été capable de distribuer 100 000 tracts et de coller des centaines d¹affiches ‹ alors qu¹il y avait 220 717 inscrits sur les listes électorales et que les très nombreux immigrés (essentiellement d¹autres pays européens) n¹avaient pas le droit de voteÅ  Pourtant, si le « oui » l¹emporte dans la grande majorité des localités, dans neuf d¹entre elles le « non » est majoritaire. Et sept de ces neuf localités concentrent une partie significative de la classe ouvrière luxembourgeoise et votent historiquement plus à gauche : Differdenge (55,17 % pour le « non »), Esch sur Alzette (53,24 %), Kayl (52,77 %), Pétange (52,89 %), Rumelange (56,48 %), Sanem (52,67 %) et Schifflange (52,59 %). La polarisation sociale qui a marqué les résultats des référendums en France et aux Pays-Bas se reproduit donc aussi au Luxembourg. Le score même du « non », alors que jusqu¹aux résultats français les sondages l¹annonçaient à 20 %, est significatif d¹un début de réveil. En résumé, contrairement aux apparences, le résultat luxembourgeois est annonciateur d¹une crise, lui aussi. J.M. ----------------- Danemark La campagne du « non rouge » Par Bjarke Friborg* Avec le recul, lors des élections européennes de juin 2004, des mouvements traditionnels opposés à la construction européenne sous sa forme actuelle, les six derniers mois ont été marqués par une série d¹initiatives de son aile gauche ‹ liées à l¹éclatement du Mouvement de Juin, à la lutte au sein du Parti socialiste populaire (SF) , au renforcement de l¹Alliance Rouge-Verte (RGA) et à sa volonté d¹affronter le Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti) d¹extrême droite. Après plus de douze ans, la division traditionnelle entre le Mouvement de Juin (« pro-européen, contre l¹UE ») et le Mouvement populaire (« Danemark hors de l¹UE ») a pris un aspect plus complexe. Alors que le Mouvement populaire était depuis des années membre du groupe de gauche GUE/NGL au sein du Parlement européen, le Mouvement de Juin ‹ sous la direction du vétéran du Parlement européen Jens Peter Bonde ‹ a graduellement évolué vers le centre, n¹hésitant pas à passer des alliances avec le Parti de l¹indépendance du Royaume-Uni (UKIP) d¹extrême droite. Cela devenait de plus en plus intolérable pour l¹aile gauche de ce mouvement, comptant en son sein d¹autres vétérans, tels Drude Dahlerup et Niels I. Meyer. Après la perte de deux de ses élus en 2004, la dynamique de la scission s¹est mise en marche au congrès d¹avril 2005. Au cours des semaines qui l¹ont suivi, les ex-membres du Mouvement de Juin ont créé deux organisations parallèles : le club Ny Agenda (Nouveau calendrier) et une association politique nommée Udfordring Europa (un nom difficilement traduisible, qui met en avant le concept du ³défi² pour souligner la nécessité d¹un projet socialiste d¹intégration européenne). Les deux nouveaux groupes ont rapidement attiré des militants d¹autres courants qui luttent contre le néolibéralisme ‹ tels ATTAC, la RGA et le SF ‹ et ont fait entendre leur voix dans le débat national sur la Constitution européenne. Les élections législatives du 8 février 2005 ont eu également pour conséquence un nouvel échec du Parti socialiste populaire (SF). Avec seulement 6 % des suffrages et 11 députés, le SF a perdu la moitié de ses forces par rapport à ce qu¹il représentait lors des années 1980. Au cours de la décennie 1990, sous la direction de Holger K. Nielsen, le SF s¹est graduellement transformé en parti « pro-européen », ou plus exactement en parti « euro-réformiste », non sans de sérieux heurts internes. Le vote de 63,8 % de ses membres en faveur de l¹engagement du parti pour le « oui » au Traité constitutionnel en janvier 2005, a confirmé cette évolution. Cependant le 28 avril les membres du SF se sont dotés d¹un nouveau président, Villy Søvndal, élu par 59 % des mandats. Ce dernier, récemment converti au « oui », est le porte-parole historique de la gauche du parti. Il doit maintenant trouver un équilibre entre les deux ailes et surtout tenter de rattraper les jeunesses du parti qui, après quelques hésitations au cours de la décennie précédente, se sont ancrées dans le camp du « non ». La jeunesse du SF mène sa propre campagne en alliance avec la fraction « SMOT » (Socialistes contre le Traité) du parti. Maintenant ces deux groupes se sont alliés avec les militants les plus radicaux de l¹Alliance Rouge-Verte et d¹autres au sein du nouvel Udfordring Europa. Aux législatives de février l¹Alliance Rouge-Verte a gagné deux député(e)s de plus (6 contre 4 dans le précédent Parlement) et poursuivi sa croissance en obtenant 3,4 % des suffrages. Le parti a gagné depuis plus de mille nouveaux membres, soit une croissance de 40 % en quelques mois. Avec 3 600 militants et une grande confiance en soi, la RGA a un projet d¹intervention dans le débat européen fort ambitieux. L¹an dernier la RGA avait mené sa propre campagne en faveur des huit candidats socialistes présentés sur les listes du Mouvement de Juin et du Mouvement populaire (1). Cette année le parti a établi son propre calendrier, en faveur d¹un « non de gauche » clairement internationaliste. Cela lui a permis de marquer la campagne par une série d¹initiative réussies en solidarité avec les votes du « non » en France et aux Pays-Bas. La campagne du « non de gauche » (2) vise en particulier à affronter l¹extrême droite populiste du Dansk Folkeparti. Alors que le SF a basculé pour le « oui », seulement deux partis présents au Parlement ‹ la RGA à gauche et le DF à droite ‹ ont appelé à voter « non » Le DF menant une campagne essentiellement xénophobe à relents populistes, la RGA a décidé de relever le défi en présentant une alternative clairement socialiste et anti-nationaliste. Elle peut pour cela prendre appui sur le développement de la conscience de la nécessité de réponses internationalistes mieux coordonnées à l¹offensive capitaliste libérale, l¹aspiration à des débats et des campagnes qui dépassent les frontières visant à ouvrir la voie à une Europe radicalement différente, à la fois démocratique et sociale. * Bjarke Friborg est le secrétaire de la campagne européenne de l¹Alliance Rouge-Verte (RGA), militant du SAP (Parti socialiste ouvrier, section danoise de la IVe Internationale, une des organisations fondatrices de la RGA qui agit en tant que tendance en son sein). 1. Cf. Inprecor n° 495/496 de juillet/août 2004. 2. Liens web pour le « non de gauche » au Danemark : RGA ; SAP ; Ny Agenda ; Udfordring Europa ; SMOT ; Jeunesses FS (SFU) -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, crise.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 14848 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEcrise-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, Danemark.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 8192 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEDanemark-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, intro dossier.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 3584 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEintrodossier-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, Luxembourg.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 4608 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UELuxembourg-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:12:10 2005 Subject: [QI-P] =?utf-8?q?FW=3A_INP507/8-Social-d=C3=A9mocratie=2C_In?= =?utf-8?q?=C3=A9dit_de_E=2EMandel?= Message-ID: <003001c58e38$c3e848a0$6502a8c0@Dell> INTRODUCTION Ernest Mandel a écrit cet article pour Inprecor et International Viewpoint d¹octobre 1993, où il devait servir d¹introduction à un dossier consacré à la social-démocratie. Vu l¹ampleur de cet article ‹ qui dépassait le contenu d¹alors de nos magazines ‹ il n¹a pas pu paraître. Cette étude est donc datée. Il nous semble cependant, que malgré l¹écoulement de près de douze ans depuis son écriture, cet article éclaire la crise de la social-démocratie. Celle-ci a continué à s¹aggraver (comme le montrent les scissions en cours en Allemagne et les divisions du PS en FranceÅ ) de concert avec une distanciation de plus en plus grande des appareils sociaux-démocrates avec les couches populaires (les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel européen en France et aux Pays-Bas en témoignent). Les tendances de transformation sociale des appareils sociaux-démocrates ‹ prudemment analysées par l¹auteur ‹ se sont approfondies. Profondément attaché à l¹analyse de la réalité et toujours à l¹affut des informations les plus récentes lui permettant de confirmer ou d¹infirmer ses analyses, Ernest Mandel ne se serait certainement pas satisfait de la publication de cet article aujourd¹hui, sans procéder à une profonde mise à jour. Par ailleurs, pour des raisons de place et parce que certaines informations insérés dans la dernière partie de l¹article, alors d¹une brulante actualité mais aujourd¹hui datées, nous avons effectué quelques coupes, indiquées par : (Å ). Enfin nous avons gardé l¹appareil des notes de l¹auteur et l¹avons complété par quelques notes de la rédaction, insérées entre parenthèses carrées ‹ [ ] ‹ et mentionnées comme des « notes de la rédaction » : « ndlr. » Le texte complet de cet article sera disponible sur le site web en construction actuellement : . La social-démocratie désemparée Nature du réformisme social-démocrate Par Ernest Mandel Depuis la révolution d¹octobre, le mouvement ouvrier est confronté avec le choix entre deux pratiques politiques. C¹est aussi un choix entre deux stratégies. Ce choix ne concerne pas l¹opportunité de la lutte pour les objectifs immédiats, tant économiques que politiques. Il ne concerne pas une option pour ou contre la participation aux élections et la présence dans les assemblées élues, non seulement à des fins de propagande mais aussi pour arracher le vote de lois en faveur des salarié(e)s et d¹autres exploité(e)s et opprimé(e)s (1). Marx a lutté systématiquement pour la réduction légale de la journée (semaine) de travail. Il a combattu avec résolution la surexploitation des ouvrières et le travail des enfants. Engels a cherché à étendre à tous les pays la lutte pour la journée de 8 heures et pour le suffrage universel simple et égal pour tou(te)s les citoyen(ne)s (2). Dans les conditions particulières de la Russie tsariste, Lénine a suivi une ligne semblable avec encore plus d¹emphase. Ces combats étaient fondés sur la conviction qu¹une classe ouvrière misérable, incapable de se battre pour son intégrité physique et morale, serait également incapable de se battre pour une percée vers une société sans classes. L¹histoire a confirmé ce diagnostic. Des révoltes de la faim n¹ont nulle part débouché sur une lutte anticapitaliste systématique, sur une lutte pour un monde meilleur. La voie tracée par Marx et les marxistes a par contre engendré une telle prise de conscience pour des millions d¹exploité(e)s. Ce qui oppose cependant marxisme révolutionnaire et réformisme social-démocrate, c¹est l¹attitude à l¹égard du pouvoir de classe économique et politique du Capital. C¹est du même fait une attitude fondamentalement différente à l¹égard de l¹État bourgeois. Le réformisme, c¹est l¹illusion d¹un démantèlement graduel du pouvoir du Capital. On nationalise d¹abord 20 %, puis 30 %, puis 50 %, puis 60 % de la propriété capitaliste. Ainsi le pouvoir économique du Capital se dissout petit à petit. On arrache à la bourgeoisie d¹abord une grande métropole, puis deux municipalités, puis la majorité parlementaire, puis le pouvoir de dicter les programmes d¹enseignement, puis la majorité du tirage des journaux, puis le contrôle de la police municipale, puis le pouvoir de sélection de la majorité des hauts fonctionnaires, des magistrats et des officiers : le pouvoir politique du Capital s¹évanouirait de même. Le réformisme est donc essentiellement gradualisme. Le véritable théoricien du réformisme fut par conséquent le père du « révisionnisme », Eduard Bernstein, avec sa célèbre formule : « le mouvement est tout, le but n¹est rien » (3). La social-démocratie allemande d¹aujourd¹hui renchérit : goutte à goutte, nous dissoudrons la pierre. On passe de l¹histoire humaine à celle des formations géologiques. Combien de millénaires faut-il pour qu¹une pierre se dissolve ? Le marxisme révolutionnaire, c¹est le rejet de l¹illusion gradualiste. L¹expérience confirme que nulle part, dans aucun pays, la bourgeoisie n¹a perdu son pouvoir économique et politique par la voie gradualiste. Les réformes peuvent affaiblir ce pouvoir. Elles ne peuvent l¹abolir. (Å ) La société, comme la nature, a horreur du vide. Cela correspond à la forte tendance centralisatrice inhérente au degré du développement atteint par les forces productives. Chaque ville, pour ne pas dire chaque usine, ne peut avoir sa propre monnaie, sa propre douane, sa propre politique des prix, sa propre centrale de télécommunications, voire son propre hôpital. Il peut y avoir une période de dualité de pouvoirs entre le règne du Capital et le règne de la classe des salarié(e)s. Mais l¹histoire confirme que cette période ne peut être que de courte durée. Si la classe des salarié(e)s ne réussit pas à construire son propre pouvoir centralisé, l¹État bourgeois se maintient ou se reconstruit. C¹est la leçon principale de toutes les révolutions du XXe siècle. C¹est le bilan positif de la révolution d¹octobre. C¹est le bilan négatif de la révolution allemande et de la révolution espagnole, les deux principales révolutions prolétariennes défaites. La stratégie social-démocrate ne diffère pas de la stratégie marxiste révolutionnaire par un rejet plus radical de la violence. Les révolutionnaires peuvent même renvoyer la balle dans l¹autre camp. Dans la mesure où la classe des salarié(e)s et les autres couches d¹exploité(e)s et d¹opprimé(e)s constituent la majorité, voire la majorité écrasante de la population adulte, l¹utilisation de la violence est pour elle marginale, voire contre-productive pour créer le pouvoir du prolétariat. L¹essentiel, pour le triomphe de la révolution prolétarienne dans ces conditions, c¹est la conquête d¹une nouvelle légitimité. Ce modèle de la conquête du pouvoir, c¹est la révolution d¹octobre à Petrograd. On dit à juste titre qu¹elle a coûté moins de morts qu¹il n¹y en a par accidents de la circulation un week-end dans n¹importe quel grand pays. (Å ) Nous sommes convaincus qu¹avec une orientation audacieuse, résolue, cohérente de la majorité du mouvement ouvrier à des moments d¹actions de masse impétueuses, généralisées, le même processus aurait pu se reproduire en mai 1968 en France et pendant l¹automne chaud en 1969 en Italie. La grande majorité des soldats aurait refusé de tirer sur leurs frères, leurs s¦ures, leurs pères, leurs mères, leurs compagnons de travail. De Gaulle, qui ne manquait pas d¹intelligence tactique, a partagé ce jugement. C¹est pourquoi il n¹a pas envoyé la troupe tirer sur les grévistes, il l¹a enfermée dans les casernes, de peur qu¹elle ne passe du côté du peuple. Au moins d¹importantes fractions de la bourgeoisie, pas contre, s¹accrochent désespérément au pouvoir, même en face de l¹immense majorité des citoyen(ne)s. Comme « Mme Veto » [surnom de Marie-Antoinette en 1791], elles sont prêtes à faire égorger tout Paris, tout Barcelone et Madrid, tout Berlin, tout Milan et Turin, tout Vienne, tout Shanghai, tout Djakarta, tout Santiago du ChiliÅ  pour sauver leur pouvoir de classe. Si on leur en laisse les moyens, elles font couler des fleuves de sang (4). La droite social-démocrate qui s¹oppose à la prise de pouvoir révolutionnaire en fait ne réduit guère le développement de la violence. Elle l¹encourage au contraire, au moins objectivement si pas délibérément. La contre-révolution graduelle commencée par Noske, Ebert, Scheideman en décembre 1918-janvier 1919, avec l¹aide des Freikorps, père des futurs SA et SS, n¹est pas seulement passée sur les cadavres de Rosa Luxemburg, de Karl Liebknecht, de Léon Jogiches, de Hugo Haase. Elle est passée sur les cadavres de milliers de prolétaires assassinés entre 1919 et 1921, des centaines de prolétaires tués entre 1930 et 1933. Elle a débouché sur les hécatombes causées par la dictature nazie. (Å ) Rappelons par ailleurs, que la droite social-démocrate a pleinement accepté la violence de la première guerre mondiale dans les pays belligérants. Cette violence entraîna entre 10 et 20 millions de morts. de même qu¹à la bourgeoisie, la guerre lui paraissait « normale », « naturelle », inévitable. La violence de la lutte pour le pouvoir par contre est considérée comme « anormale «, « évitable » voire illégitime. Dans ce sens, le 4 août 1914, l¹acceptation de la guerre impérialiste par la droite social-démocrate, marque aussi un tournant décisif dans l¹histoire du XXe siècle. La violence inhumaine et massive est acceptée sans résistance ni révolte permanentes. Seules des minorités réduites sauvent l¹honneur. La capacité d¹indignation se réduit sensiblement. La passivité, la résignation, le cynisme à l¹égard des massacres, voire des tortures, s¹étendent (5). A ce propos aussi, la responsabilité historique de la droite social-démocrate est écrasante. Le réformisme social-démocrate et le devenir du capitalisme Si la prise du pouvoir révolutionnaire implique qu¹il faut agir rapidement, c¹est aussi pour une raison plus profonde. Le pouvoir du Capital, y compris les appareils de répression qui le couvrent, se distingue par une cohésion interne élevée. Trotsky a remarquablement analysé à ce propos, dans « Où va la France ? », la nature particulière du corps des officiers, conforme à sa fonction, qui reflète cette cohésion (6). Il est pratiquement impossible d¹ébranler cette cohésion en temps normaux. Ce n¹est qu¹à des moments exceptionnels qu¹on assiste à des refus d¹obéissance ou des mutineries massifs des soldats. C¹est une des raisons pour lesquelles de véritables crises révolutionnaires sont relativement rares. Elles ne se produisent généralement pas chaque année, voire chaque décennie, dans chaque pays. Si l¹on ne saisit pas ces occasions relativement rares, la bourgeoisie restera au pouvoir pour pas mal de temps, avec tout ce que cela implique. Ces moments privilégiés pour l¹action révolutionnaire de masse sont en dernière analyse le produit de l¹exacerbation des contradictions internes de la société bourgeoise. Elles conduisent à des situations que Lénine résume dans une formule classique : Ceux d¹en haut ne peuvent plus gouverner normalement, ceux d¹en bas ne se laissent plus gouverner comme avant. Le débat entre les réformistes et les marxistes révolutionnaires se fonde donc en définitive sur le différent concernant le devenir du capitalisme. Bernstein affirme que les contradictions inhérentes de la société bourgeoise se réduiront de plus en plus. Il y aurait de moins en moins de guerres, de moins en moins de pratiques répressives de la part de l¹État, de moins en moins de conflits sociaux explosifs. Kautsky y ajouta, dans son livre « Terrorisme et Communisme », que la bourgeoisie était devenue de plus en plus bénévole, gentille, pacifique, sur le modèle du président états-unien Wilson. Rosa Luxemburg opposa au diagnostic de Bernstein un diagnostic diamétralement inverse. Il y aurait de plus en plus de guerres, de plus en plus d¹explosions sociales, en comparaison avec la période 1871-1900. L¹histoire du XXe siècle a confirmé le diagnostic de Rosa Luxemburg et non celui de Bernstein. Du même coup, la politique réformiste, le projet gradualiste, ne sont guère crédibles pendant les phases de crises aiguës que notre siècle a connues, notamment entre 1914 et 1923, pendant les années 1930 et 1940, et de l¹avant-mai 1968 jusqu¹à la révolution portugaise de 1974-1975. Ils sont également moins crédibles depuis le début de « l¹onde longue dépressive », actuellement en cours, et de l¹offensive générale du Capital contre le Travail salarié et les peuples du Tiers-Monde qui l¹accompagne. Mais l¹aggravation des contradictions internes du capitalisme n¹est pas linéaire et constante. Elle est interrompue par des phases de stabilisation relative temporaire : 1924-1929 et 1949-1968 en furent les principales. La période de reprise économique prolongée après la récession de 1980-1982 a produit quelques symptômes analogues. Pendant ces phases-là, le réformisme social-démocrate peut regagner une certaine crédibilité dans une série de pays, bénéficiant en outre de situations particulières comme celle des pays scandinaves. Cette crédibilité se traduit par une acceptation plus facile par de larges masses de la pratique politique quotidienne réformiste. Or, l¹alternance dans le temps de situations révolutionnaires, de situations de stabilisation relative, de dynamiques contre-révolutionnaires, implique que la lutte victorieuse pour la prise du pouvoir nécessite, outre un parti d¹avant-garde qui est orienté dans ce sens, une classe ouvrière forte d¹expériences suffisantes d¹auto-activité et d¹auto-organisation, au sein de laquelle ce parti devient hégémonique. Ces expériences ne peuvent être acquises que pendant les périodes non révolutionnaires. La pratique du mouvement ouvrier que prônent les marxistes révolutionnaires combine, certes, les grèves pour les avantages immédiats, le renforcement à cette fin des organisations syndicales et d¹autres organisations de masse, la participation aux élections, l¹utilisation des assemblées élues, le combat pour la législation sociale. Mais la priorité est accordée à l¹action de masse extraparlementaire, à la grève de masse, à la grève politique de masse, à l¹éclosion de formes d¹auto-organisation et de démocratie directe à la base : comités de grève élus ; assemblées de grévistes démocratiques ; comités de quartiers et de « ménagères » ; initiatives de contrôle ouvrier et populaire, etc. C¹est Rosa Luxemburg qui a défendue de la manière la plus systématique cette stratégie-là, avant 1914 (7). Les réformistes refusèrent ces priorités de manière radicale. Les dirigeants des syndicats allemands d¹avant 1914 proclamèrent : « Generalstreik ist Generalunsinn » ‹ la grève générale c¹est le non-sens (la bêtise) généralisé. A ce propos aussi, l¹expérience historique a donné raison à Rosa Luxemburg et tort aux réformistes. Il y a eu de très nombreuses grèves de masse, voire des grèves générales, à partir de 1905, dans de nombreux pays. Mais l¹histoire n¹a pas donné complètement raison à Rosa Luxemburg et aux marxistes révolutionnaires quant à la pratique réelle de larges masses ouvrières. Il y a eu une série de pays, et non les moindres, où les grèves de masse n¹ont jamais abouti à une grève générale à l¹échelle nationale. Qu¹on pense aux États-Unis et à l¹Allemagne après 1923. Des pays qui ont connu des grèves générales à l¹échelle nationale sont le plus souvent passés ensuite par de longues période d¹actions extraparlementaires de masse beaucoup plus réduites : qu¹on pense à la France depuis mai 1968. Il n¹y a eu que quelques pays où les grèves de masse, voire générales, se sont produites plus systématiquement : avant tout l¹Argentine, la Belgique, l¹Australie, partiellement l¹Italie et l¹Espagne et plus récemment le Brésil. Au cours d¹intervalles plus ou moins prolongés, la pratique réformiste domine l¹activité et détermine la conscience des masses, comme elle le fit en Grande-Bretagne pendant les années 1950 et 1960. Pendant ces périodes-là, la stratégie et le projet révolutionnaires perdent incontestablement de leur crédibilité. Il faut en outre constater que même lorsque la classe ouvrière et le mouvement syndical pratiquent la grève de masse, voire la grève générale de manière systématique, cela ne débouche pas automatiquement sur une élévation de conscience politique des salarié(e)s. Le cas de l¹Australie l¹illustre bien. Celui de l¹Argentine confirme que cette pratique peut même coïncider avec l¹absence totale d¹indépendance politique de classe élémentaire des larges masses. (Å ) La conclusion générale qui se dégage de l¹expérience historique, c¹est qu¹essor et crédibilité du projet social-démocrate sont étroitement liés à la stabilité relative de la société bourgeoise. Celle-là est irréalisable à long terme pendant notre siècle de déclin historique du capitalisme. Il est utopique de se baser sur elle. Mais il n¹en est pas ainsi pendant des phases spécifiques de plus courte durée. Ces phases de stabilisation relative ont pour condition nécessaire mais non suffisante une croissance économique qui permette une augmentation parallèle des salaires réels et de la plus-value (8). Mais la classe des salarié(e)s peut déclencher des actions de masse impétueuses qui ébranlent la stabilité de la société bourgeoise même à des moments de croissance économique. Ce fut notamment le cas de juin 1936 en France, de l¹explosion révolutionnaire de juillet-août 1936 en Espagne, de la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961, de mai 1968 en France, de la révolution portugaise, du début de l¹essor des luttes de masse au Brésil et en Afrique du Sud. Les motifs peuvent être des plus variés : défense ou conquête des libertés démocratiques ; riposte à des menaces fascistes ; peur d¹une dégradation future de l¹emploi et des salaires ; solidarité de classe internationale (9). Mais la formule générale reste : la crédibilité et l¹influence du projet réformiste social-démocrate sont directement proportionnelles au degré de stabilité relative de la société bourgeoise. les premières ne peuvent pas croître quand la seconde décline. Le réformisme social-démocrate et l¹État bourgeois Gradualisme social-démocrate et refus de lutter pour la création d¹un État ouvrier n¹impliquent nullement que les réformistes n¹attachent guère d¹importance au problème du pouvoir. Ils en sont au contraire obsédés. Il est vrai qu¹avant 1914, on n¹a connu qu¹un seul pays où la social-démocratie a gouverné : l¹Australie. Mais l¹administration social-démocrate de municipalités a commencé à être conquise. Et à partir de 1914 des gouvernements à forte participation social-démocrate, voire des gouvernements sociaux-démocrates homogènes, se sont succédés dans une série de pays. Comme les réformistes rejetaient la prise du pouvoir par le prolétariat, ils n¹avaient pratiquement pas le choix : ils étaient condamnés à administrer l¹État bourgeois. Dans ce domaine la règle du tiers-exclu est universellement valable. Aucun État en partie bourgeois et en partie ouvrier n¹est concevable. Il n¹y en a jamais eu (10). Il n¹y en aura jamais. Ce salto mortale est le mieux illustré par Émile Vandervelde, patron de la social-démocratie belge et président de la IIe Internationale. Avant 1914, il avait écrit un livre intéressant intitulé : « Le socialisme contre l¹État ». En 1914, il devint ministre. Il proclama qu¹il fallait défendre coûte que coûte chaque parcelle de pouvoir obtenu. La plupart des partis sociaux-démocrates suivirent le même raisonnement. Kautsky le codifiait au milieu des années 1920, en commentant le nouveau programme social-démocrate adopté après la réunification du SPD et de l¹USPD : « Entre le gouvernement de la bourgeoisie et le gouvernement du prolétariat s¹étale une période de transition, généralement caractérisée par la coalition de l¹un avec l¹autre » [Karl Kautsky, Die proletarische Revolution und ihr Programm, J. H. W. Dietz Nachfolger ­ Buchhandlung Vorwärts, Stuttgart ­ Berlin 1922, p. 106 (traduction approximative), ndlr.]. La formule doit être interprétée d¹après la substance et non d¹une manière formelle. Un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie est un gouvernement de collaboration de classe institutionnalisée. C¹est un gouvernement qui accepte le consensus permanent avec le Capital : ne pas toucher aux structures essentielles de son pouvoir. Cette collaboration de classe et ce consensus sont indépendants de la présence de ministres bourgeois au sein du gouvernement. En fait, le gouvernement qui a sans doute joué le rôle le plus néfaste dans l¹histoire de la social-démocratie, le Conseil des Commissaires du Peuple (Rat der Volksbeauetragte) allemand de 1918-1919, après la sortie des commissaires de l¹USPD, était un gouvernement social-démocrate homogène sans un seul ministre bourgeois. Il a étouffé la révolution prolétarienne, isolé la Russie soviétique, conclu un accord avec la Reichswehr, couvert l¹assassinat de milliers de prolétaires. Il a institutionnalisé la collaboration de classe à long terme entre le patronat et la bureaucratie syndicale. Tout cela pour pouvoir conquérir et conserver des « parcelles de pouvoir » dans le cadre de l¹État bourgeois. Dans un moment de lucidité, le leader de la gauche social-démocrate britannique Aneurin Bevan précisa pourtant : « Le but ne doit pas être d¹exercer le pouvoir [à tout prix, E.M.]. Le but doit être d¹exercer le pouvoir pour réaliser notre programme ». Plus précis encore, le dirigeant socialiste américain Eugene V. Debs proclama : « Mieux vaut voter pour ce que l¹on veut, tout en sachant qu¹on a peu de chances de l¹obtenir [rapidement, E.M.], que voter pour ce qu¹on ne veut pas, en sachant qu¹on l¹obtiendra à coup sûr ». La plupart des dirigeants sociaux-démocrates n¹ont guère respecté ces sages conseils. Léon Blum avait le don incontestable de formuler de manière élégante des demi-vérités, c¹est-à-dire des sophismes. Il inventa la fameuse distinction entre l¹exercice du pouvoir et la conquête du pouvoir (il n¹hésita d¹ailleurs pas à identifier celle-ci avec la dictature du prolétariat). Mais il escamota le fait que l¹exercice du pouvoir s¹effectuerait nécessairement dans le cadre de l¹État bourgeois. Il ne précisa point que ce même exercice du pouvoir impliquerait par conséquent le consensus permanent avec la bourgeoisie, avec tout ce qui en découle. Le dirigeant de la droite social-démocrate italienne Filippo Turati lança jadis un soupir désabusé : « Que le socialisme serait beau sans les socialistes ! » La formule vaut ce qu¹elle vaut ; acceptons-la comme telle. A peine l¹avait-il prononcée, qu¹il offrit au roi Victor Emmanuel III de participer à un gouvernement, voire de diriger celui-ci, « pour barrer la route au fascisme ». Mais on ne pouvait pas participer à un tel gouvernement sans co-diriger l¹armée bourgeoise, participer à la défense de l¹ordre public par des voies répressives (sans doute moins violentes que celles des fascistes, mais répressives quand même), participer à l¹administration des colonies italiennes où régna la terreur. Car la volonté de « l¹exercice du pouvoir » s¹est manifestée pour la social-démocratie, à quelques exceptions près, dans le cadre d¹États bourgeois impérialistes. Ceux-ci avaient tous des rapports exploiteurs avec les pays du « Tiers-Monde ». Quelques-uns d¹entre eux étaient en outre à la tête d¹Empires coloniaux qui soumirent des peuples du « Tiers-Monde » à des régimes de surexploitation économique et d¹oppression politique cruelles. Il était impossible de maintenir le consensus avec la bourgeoisie impérialiste, de gouverner ou de co-gouverner sur cette base-là, sans partager la responsabilité d¹administrer simultanément ces Empires coloniaux, avec tout ce qui en découlait. Ramsey MacDonald, leader de l¹Independent Labour Party en Grande-Bretagne, puis leader du Labour Party, mit les points sur les « i » dès avant 1914. Dans un livre qui fit sensation et dont l¹édition allemande fut doté d¹une introduction favorable de Bernstein [James Ramsay MacDonald, Socialism and Government, 2 vol., Independent Labour Party, London 1909, (The Socialist Library, Bd. 8); Sozialismus u. Regierung, ed. par Eduard Bernstein, Eugen Diederichs, Jena 1912, ndlr.], il défendit des thèses révoltantes d¹un point de vue socialiste. Il fallait certes « démocratiser » l¹Empire britannique, mais il fallait aussi le maintenir. Et la « démocratisation » ne comporterait pas l¹octroi des droits démocratiques et d¹auto-administration aux « races inférieures ». Celles-ci étaient censées être incapables de se gouverner elles-mêmes. MacDonald défendit même le régime pré-apartheid en Afrique du Sud. Il alla jusqu¹à justifier la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis et l¹absence des droits politiques des Noirs. La pratique politique fut conforme à l¹idéologie. Lorsque MacDonald devint deux fois premier-ministre de Grande-Bretagne pendant les années 1920, il maintint et défendit l¹Empire, tout en appliquant quelques réformes mineures. Lorsque les peuples colonisés commencèrent à se rebeller pour conquérir l¹indépendance nationale, les gouvernements travaillistes prolongèrent la répression sanglante commencée sous des gouvernements bourgeois, ou la déclenchèrent parfois eux-mêmes. A partir de 1945, le gouvernement Attlee se dégageait prudemment de l¹Inde et de la Palestine, tout en y causant les ravages de la partition. Mais en même temps, il chercha à écraser militairement la révolution en Indochine, les révoltes anticolonialistes en Malaisie et au Kenya.. Le gouvernement du Front Populaire en France maintint de même l¹Empire français et la répression que celui-ci impliqua. Les gouvernements français à participation ou sous direction social-démocrate à partir de 1944 déclenchèrent des guerres coloniales sur une grande échelle en Indochine, en Afrique du Nord, à Madagascar. Les dirigeants sociaux-démocrates des Pays-Bas agirent de même en Indonésie. Léon Blum a cherché à résumer la politique et la stratégie social-démocrate, par opposition à celles de Partis communistes, tant avant l¹avènement du stalinisme qu¹après sa percée, dans le titre d¹un livre publié en 1945 : « A l¹échelle humaine » [[Léon Blum, A l¹échelle humaine, Gallimard, Paris 1945, ndlr.]. A l¹échelle humaine, les centaines de milliers de morts causés par les guerres coloniales et le maintien de la misère dans le « Tiers-Monde » ? Certes, toutes ces horreurs-là ne sont pas passées comme des lettres à la poste au sein de la social-démocratie internationale. Il y eut des réticences, des protestations, des révoltes. Le PS français connu une scission comme réaction à la répression sanglante et aux tortures en Algérie, co-organisées par le « socialiste » Lacoste et couvertes par le leader « socialiste » Guy Mollet. La gauche travailliste en Grande-Bretagne s¹opposa aux guerres coloniales d¹Attlee, la gauche du PS italien récusa énergiquement les guerres coloniales. La social-démocratie suédoise accorda un appui discret aux opprimés en révolte. Mais ce furent des réaction minoritaires, très minoritaires. La responsabilité historique de la social-démocratie dans son ensemble est terrible, à ce propos également. (Å ) Du « socialisme municipal » au « socialisme » des nationalisations Le socialiste américain Daniel De Leon, fort admiré par Lénine, a appelé les bureaucrates réformistes les « labor lieutenants of Capital » ‹ les lieutenants ouvriers du Capital. La formule est correcte si on respecte chaque terme. Les bureaucrates réformistes ne font pas partie de la classe bourgeoise. Ils sont issus de la classe ouvrière et des organisations du mouvement ouvrier. Ils défendent leurs intérêts propres lorsqu¹ils institutionnalisent la collaboration de classe. Ces intérêts coïncident historiquement avec la défense de l¹ordre bourgeois. Ils ne correspondent pas nécessairement à chaque moment à la défense des intérêts immédiats de la majorité, voire de l¹ensemble de la grande bourgeoisie. Les bureaucrates réformistes veulent augmenter leur « part du gâteau ». Cette augmentation implique quelques sacrifices de la part de la bourgeoisie. Celle-ci apprécie certes le fait que les leaders réformistes contribuent à la stabilité relative de l¹ordre bourgeois. Mais jusqu¹à quel point le prix à payer se justifie-t-il à leurs yeux ? La bourgeoisie est souvent hésitante et divisée à ce propos. C¹est pourquoi, dans l¹entre-deux-guerres, il n¹y a eu qu¹une participation gouvernementale social-démocrate par intermittence, sauf en Suède et au Danemark. Par contre les municipalités administrées par la social-démocratie se sont de plus en plus étendues. « Vienne la Rouge » en fut le modèle. Elles apportèrent une amélioration incontestable de la condition ouvrière. Une nouvelle étape d¹administration de l¹État bourgeois par la social-démocratie a été franchie dès la fin de la seconde guerre mondiale. On assiste à la nationalisation d¹importantes branches industrielles en Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Autriche, et du secteur financier dans les mêmes pays (sauf en Grande-Bretagne). En Belgique, une banque d¹origine publique, la Caisse d¹Épargne, devint le principal institut de dépôt du pays. Dans cette évolution, la social-démocratie joua un rôle de co-responsabilité, voire d¹initiative principale en Grande-Bretagne et en Autriche. On assista de même à des périodes beaucoup plus prolongées de participation ministérielle, voire de gouvernements sociaux-démocrates homogènes, qu¹avant 1940. Simultanément avec l¹extension des nationalisations, il y eut la généralisation des lois de sécurité sociale dans presque tous les pays où la social-démocratie participa à l¹exercice du pouvoir. Cette législation contribua à son tour à améliorer la condition ouvrière, dans une mesure bien plus large que le « socialisme municipal ». Pourquoi la bourgeoisie fut-elle cette fois-ci prête à payer le prix ? Certaines de ces transformations correspondaient à ses intérêts matériels propres. Ce fut notamment le cas de la nationalisation des secteurs de matières premières et d¹énergie qui fut en définitive une forme de subventions aux industries de transformation et d¹exportation. D¹autres nationalisations correspondirent au principe de la « nationalisation des pertes ». Mais fondamentalement, il s¹agissait de réformes qui tendaient à amortir les risques d¹explosions sociales qui accompagnèrent dans ces pays la fin de la seconde guerre mondiale. Celle-ci avait exacerbé les contradictions sociales et radicalisé les masses populaires. La bourgeoisie et ses structures de pouvoir sortirent discréditées par tout leur comportement pendant la guerre. Des réformes radicales étaient le prix minimum à payer pour éviter la révolution. La social-démocratie sauva le capitalisme comme elle le fit à la fin de la première guerre mondiale. Cette fois-ci avec la co-responsabilité des partis staliniens, en France, en Italie et en Grèce avec la responsabilité principale de ces derniers. Mais maintenant la bourgeoisie était bien obligée de payer un prix beaucoup plus élevé qu¹en 1918-1919 pour services rendus. La période d¹expansion économique à partir de 1949 facilita l¹opération. A toutes ces raisons qui expliquent l¹essor des réformes à partir de 1944 il faut ajouter le poids de la « guerre froide ». La bourgeoisie était obligée de créer une situation socio-politique en Europe capitaliste qui devrait réduire tout attrait du « modèle » soviétique stalinien et de son exportation en Europe de l¹Est. A l¹exception de quelques pays d¹Europe du sud, elle avait les ressources matérielles et politiques pour y parvenir, avec l¹aide des dirigeants réformistes. Ceux-ci avaient apparemment une excuse valable pour s¹attacher au char de la bourgeoisie impérialiste engagée dans la « guerre froide ». La bureaucratie soviétique avait supprimé les libertés démocratiques en Europe de l¹Est. Ne menacerait-elle pas d¹en faire autant en Europe de l¹Ouest ? Or, la social-démocratie obtint les parcelles de pouvoir et ses privilèges sur la base de la démocratie parlementaire bourgeoise. Elle est donc réellement attachée à celle-ci et aux libertés démocratiques qui l¹accompagnent, même si elle est prête à leur faire quelques entorses, si le maintien du consensus avec la bourgeoisie et de l¹ordre bourgeois l¹exige. De leur côté, les masses laborieuses sont profondément attachées aux libertés démocratiques, attachement qui a encore été renforcé à la fin de la deuxième guerre mondiale, par suite de l¹expérience terrible du fascisme. Mais il y avait pour les dirigeants sociaux-démocrates une voie ouverte pour refuser d¹endosser la co-responsabilité de la « guerre froide » en Europe, tout en évitant le modèle stalinien : celle d¹opter pour un État ouvrier fondé sur la démocratie socialiste pluraliste la plus large, avec maintien et extension des libertés démocratiques politiques. Elle a délibérément récusé ce choix. Elle porte du même fait la responsabilité d¹avoir appuyé la « guerre froide » impérialiste, sauf en ce qui concerne les pays neutres. Cette responsabilité n¹est pas un pêché mignon. Elle implique notamment la création de corps répressifs anti-ouvriers et antigrève, comme les CRS en France. Elle implique des tentatives de casser les grèves lorsque les réformistes sont au pouvoir. Elle implique la responsabilité de la scission syndicales, avant tout en France et en Italie, sous la houlette du sinistre Irving Brown, financé par la CIA, scission pour laquelle les partis communistes staliniens et le Kremlin ont par ailleurs leur part de responsabilité. Elle implique la participation à la guerre de Corée, qui a coûté plusieurs centaines de milliers de morts, et qui a amené l¹humanité au bord de la guerre nucléaire. Elle implique la responsabilité de la droite travailliste dans la fabrication d¹armes nucléaires en Grande-Bretagne. Mais tout cela étant dit, il n¹en reste pas moins vrai que la période 1945-1970 a produit dans la plupart des pays d¹Europe capitaliste la plus forte augmentation jamais connue du niveau de vie des travailleurs et des travailleuses. La conviction qu¹il était utile et possible de lutter pour des réformes, y compris des réformes radicales, s¹est étendue dans des secteurs importants de la classe ouvrière et dans la quasi-totalité du mouvement ouvrier organisé. Les partis communistes s¹y sont largement adaptés. Mais malgré le choc produit par le rapport Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS, et celui de l¹écrasement militaire de la révolution hongroise, cette évolution néo-social-démocrate ne les a pas empêché de conserver en gros une identité propre et de rester hégémoniques dans le mouvement ouvrier d¹Italie, de France, d¹Espagne, du Portugal, de Grèce. Ces deux décennies et demie marquent donc l¹apogée de la conquête de réformes et de la lutte pour des réformes encore plus radicales. Qu¹on pense au programme des réformes de structure anticapitalistes de la gauche renardiste (11) et de la gauche socialiste en Belgique. Mais elles ne débouchent pas sur une acceptation par les masses du capitalisme du Welfare State (État-providence) comme seul modèle possible et souhaitable. Elles débouchent encore moins sur une disparition permanente d¹actions de masse explosives de grande envergure, voire sur une passivité croissante du prolétariat. Ceux qui raisonnèrent ainsi, malgré le coup de semonce de la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961, se sont lourdement trompés, tant au niveau de l¹analyse qu¹à celui du pronostic. Ils ont été démentis avec éclat en mai 1968 en France et pendant l¹automne chaud 1969 en Italie. C¹est que la classe ouvrière n¹avait pas le sentiment que l¹amélioration de ses conditions de vie et de travail était le produit de la bonne volonté ou de la sagesse des patrons. Elle la considérait plutôt comme le résultat de son propre poids accru, notamment au sein des entreprises : qu¹on pense au pouvoir accru des délégations syndicales, qui inclut des formes élémentaires de contrôle ouvrier. Elle la voyait souvent comme le produit de ses propres luttes. Elle saisit d¹instinct que le long « boom » d¹après-guerre, en créant une situation de quasi-plein emploi, avait créé des rapports de force Capital/Travail plus favorables que durant les deux décennies précédentes. Et surtout : la croissance économique elle-même, l¹essor réel des forces productives, quelles que soient par ailleurs ses retombés négatives notamment du point de vue écologique, suscitaient des besoins nouveaux pour la masse des salarié(e)s, besoins que le régime était incapable de satisfaire. Besoins sans doute matériels, mais aussi besoins nouveaux d¹une qualité du travail et de vie supérieure à celle du capitalisme du Welfare State. Les revendications écologiques, féministes, autogestionnaires, de démocratie directe, de solidarité avec les luttes des peuples du « Tiers-Monde » percèrent massivement entre 1968 et 1975. C¹étaient bel et bien des revendications d¹un modèle de société supérieur à celui du capitalisme du Welfare State. Le mouvement ouvrier organisé, dans ces deux branches principales, la branche social-démocrate et la branche des partis communistes post-staliniens, s¹est avéré incapable d¹exprimer cette aspiration historique pendant les sept années en question. C¹est ce qui permit le développement, fut-il encore modeste, de forces politiques à sa gauche. Avènement et dynamique du « socialisme gestionnaire » Le « socialisme municipal » et le « socialisme des nationalisations » ont profondément modifié la composition sociale des appareils réformistes. Ceux-ci recrutèrent à l¹origine essentiellement au sein des organisations de masse du mouvement ouvrier, avec lesquelles ils se sont largement identifiés, fût-ce selon la logique : l¹organisation, c¹est nous. Mais la conquête des municipalités rouges a entraîné un recrutement d¹administrateurs professionnels de régies publiques ou mixtes : régies d¹électricité, de gaz, d¹eau ; de sociétés de transports collectifs ; de sociétés de logements et de construction de logements, etc. Dans certains pays, s¹y ajoutèrent des administrateurs d¹hôpitaux et d¹institutions municipales d¹enseignement, ainsi que d¹institutions d¹assistance publique, voire des administrateurs de caisses de chômage, sur lesquelles la bureaucratie syndicale chercha à établir sa mainmise. A cette vaste bureaucratie para-étatique s¹ajouta par la suite une partie de la bureaucratie d¹entreprises nationalisées. La totalité de cette bureaucratie devint une part croissante de l¹appareil social-démocrate. Petit à petit elle devint majoritaire par rapport aux bureaucrates issus des organisations du mouvement ouvrier. Cette transformation entraîna des conséquences importantes quant aux objectifs prioritaires poursuivis par la social-démocratie. Les bureaucrates du secteur public avaient une mentalité de fonctionnaires. Ils tendaient à s¹identifier avec la fonction et non avec l¹organisation (qui leur permit pourtant de l¹exercer). Ce qu¹ils recherchèrent avant tout, c¹était la stabilité d¹emploi et l¹avancement. Leurs privilèges matériels en dépendaient. La justification qu¹ils invoquèrent en faveur de cette motivation nouvelle d¹apparatchiks sociaux-démocrates fut celle de la compétence professionnelle. Il fallait démontrer que la social-démocratie était capable d¹une gestion meilleure que les partis bourgeois. C¹était l¹argument qui pesait lourd pour les dirigeants sociaux-démocrates préposés aux municipalités ou aux ministères responsables des entreprises nationalisées. Il s¹imposa progressivement. Il donna naissance au « socialisme gestionnaire ». Cette évolution des priorités entraîna progressivement des transformations dans plusieurs domaines. Le maintien des positions politiques de pouvoir qui permettent de faire durer l¹exercice des fonctions administratives devint de plus en plus un but en soi. Il se détacha de celui du renforcement de l¹organisation dont il était pourtant issu. La « bonne gestion » se jugea de plus en plus d¹après les critères « techniques », indépendamment de ses effets sur les conditions de vie des salarié(e)s. Mais comme le maintien des « municipalités rouges » et des postes ministériels dépend des résultats électoraux, gagner les élections pratiquement à tout prix devint à son tour un but en soi. Pour caractériser ce nouveau comportement, on pourrait paraphraser la formule de Bernstein : les élections sont tout, le mouvement n¹est plus rien. Ces transformations ne s¹imposèrent que graduellement. La clientèle électorale social-démocrate resta quand même essentiellement celle des salarié(e)s. Il était difficile d¹en récolter les voix sans promettre ou offrir quelque chose en échange. Il est vrai que l¹électoralisme et, surtout, la participation gouvernementale prolongée, créèrent aussi un phénomène de clientélisme, d¹électeurs ou électrices assisté(e)s, qui dépendent des subsides et allocations de l¹État et donc prédisposé(e)s à voter pour ceux qui les distribuent. Néanmoins, les objectifs de réformes ne disparurent pas rapidement des préoccupations social-démocrates. Même si au sein de l¹appareil social-démocrate les fonctionnaires du secteur public devenaient majoritaires, au sein des partis socialistes, les adhérents traditionnels prévalurent encore longtemps. La défense de l¹organisation en tant que telle continua à prédominer à la direction des partis. Les objectifs gestionnaires ne devaient pas entrer en conflit avec cet objectif-là. Mais graduellement, ce conflit se précisa quand même. Ce fut surtout le cas après la présence prolongée des sociaux-démocrates au pouvoir, qui succéda à la fin de la montée de contestation révolutionnaire de 1968-1975. Dès lors, assurer la permanence du pouvoir même au prix d¹un affaiblissement du parti devint une option acceptable, du moins dans une série de pays. Une nouvelle conception du parti exprima ce tournant, le mieux explicité par Felipe Gonzales en Espagne, mais aussi par Neil Kinnock et John Smith en Grande-Bretagne. Le parti socialiste était censé représenter ses électeurs et électrices et non ses membres. Si les préoccupations et décisions entraient en conflit avec ce que les dirigeants considéraient ‹ souvent à tort ‹ être les préoccupations prioritaires de l¹électorat, il fallait imposer celles-ci, au besoin contre celles de membres, voire contre leurs intérêts manifestes. Les membres n¹étaient pas dupes, surtout lorsque leurs intérêts immédiats étaient en jeu. Ils quittèrent massivement les partis concernés. Ceux-ci devinrent l¹ombre de ce qu¹ils avaient jadis été. L¹obsession de gagner les élections à tout prix n¹aboutissait pas en premier lieu à substituer une politique plus droitière à une politique réformiste plus traditionnelles. Elle aboutit plutôt à une transformation de la vie politique, d¹ailleurs voulue et poursuivie par la bourgeoisie. La lutte politique fut « désidéologisée », c¹est-à-dire dépolitisée. A la confrontation de programmes, d¹idées, de projets de société, se substitua la confrontation de chefs. Les agences de publicité « lancèrent » les candidats comme on lance des marques de détergents et dominèrent de plus en plus les campagnes électorales. On a parlé à ce propos d¹une percée de la « démocratie des sondages ». Ceux-ci étaient censés déterminer les préférences de l¹électorat. Ainsi les personnalités plus ou moins charismatiques les mieux aptes à réaliser ces préférences se dégageaient pour ainsi dire automatiquement. La réalité est toute différente. L¹électorat resta divisé selon ses intérêts, c¹est-à-dire des lignes de classes, opposés. Ne fût-ce que du fait de leur caractère hypersimplifié et arbitraire, les sondages n¹exprimèrent guère les véritables préoccupations des uns et des autres. Le nombre élevé d¹abstentions indiqua que l¹électorat ne se reconnut guère dans cette nouvelle façon de concevoir la politique. Et surtout : les candidats choisis ne furent pas les plus charismatiques ou les plus photogéniques, pour ne pas dire les plus compétents. Leur choix résulta de querelles de clan et de conflits d¹intérêts, complexes et peu transparents, au sein des partis. Il s¹agit bien entendu d¹une tendance et non d¹une réalité généralisée. Les partis sociaux-démocrates ne s¹engagèrent pas tous dans cette voie. De puissantes contre-tendances se manifestèrent dans de nombreux pays. Mais on doit tout de même constater qu¹une tendance dans ce sens marqua la social-démocratie dans son ensemble, fût-ce à des degrés divers. La social-démocratie gère la longue dépression dans un climat d¹argent facile La social-démocratie fut en quelque sorte l¹héritière de la vague de contestation révolutionnaire 1968-1975. Lorsque celle-ci n¹aboutit pas à la victoire, une partie substantielle des masses remplacèrent leurs espoirs de changement radical en espoirs de réformes. La social-démocratie s¹offrit pour les promettre. En Espagne, elle put en outre offrir la perspective d¹une liquidation pacifique de la dictature. La majorité des anciens « gauchistes » approuvèrent et intériorisèrent ce choix. Ils rejoignirent la mouvance social-démocrate. Les partis socialistes purent dès lors déployer toute leur ambition de paraître comme les meilleurs gestionnaires de l¹économie (entendons : capitaliste) et de l¹État (entendons : bourgeois), dans la mesure où ils restèrent au gouvernement pendant des périodes prolongées. Mais pour leur malheur, la période d¹après 1975 resta celle d¹une « onde longue dépressive » de l¹économie capitaliste internationale (12). Enfermés dans leur volonté de gérer l¹économie de manière purement « technique », les leaders socialistes abordèrent la dépression sans aucun projet économique d¹ensemble fondamentalement différent de celui du Grand Capital. Pendant longtemps ils s¹obstinèrent d¹ailleurs à nier la dépression ou d¹en minimiser l¹ampleur. Tout cela les entraîna à endosser la politique d¹austérité prônée par la bourgeoisie. Dans les pays où ils étaient au pouvoir, ils prirent quelquefois eux-mêmes l¹initiative pour mettre celle-ci en marche. Les conséquence furent graves pour les masses laborieuses. En Espagne elles furent désastreuses. Sous le gouvernement de Felipe Gonzales, ce pays a connu le taux de chômage le plus élevé de toute l¹Europe. La participation gouvernementale de durée prolongée après 1975 s¹effectue pour les partis socialistes dans un climat économique marqué, outre par la longue dépression, par une persistance de l¹hyperliquidité. L¹économie capitaliste continue à être caractérisée par un taux d¹endettement croissant. La masse totale des capitaux flottants a pris une ampleur colossale. Elle est devenue largement incontrôlée et incontrôlable (13). Des changements socio-économiques considérables en découlent. Une mentalité de s¹enrichir rapidement s¹est répandue dans d¹importants secteurs de la grande et moyenne bourgeoisie. C¹est l¹apparition de la couche des « yuppies » qui l¹exprime en partie. Crédits à volonté, projets abracadabrants financés avec l¹argent des autres, trafics d¹influence et pots-de-vin généralisés découlent de ce climat. Dans les partis socialistes, l¹idée prévalut : puisque tout le monde en fait autant, pourquoi ne le ferions-nous pas, nous aussi ? Une deuxième modification de composition sociale favorisa cette dégradation des m¦urs au sein de la social-démocratie. Attirés par la longue participation gouvernementale des partis socialistes, une série de capitalistes, surtout moyens, commencèrent à pénétrer dans les PS. Leur façon d¹agir fut substantiellement différente de celle des technocrates. Ils se lancèrent parfois dans des opérations de spéculation de grande envergure, espérant être couverts par le pouvoir. La personne de Théret en France, ami de Mitterrand, celle de Maxwell en Grande-Bretagne, ami de Harold Wilson, sont typiques à ce sujet. Au début, la corruption individuelle des dirigeants socialistes ne résulte pas de ces pratiques. Il agissent essentiellement en vue de financer les campagnes électorales et l¹appareil du parti. La réduction dramatique des effectifs accroît la pression dans ce sens. Mais dans une société où plus que jamais l¹argent est roi, la tentation de se sucrer soi-même est très grande. Certains dirigeants en échappent, beaucoup y succombent. Le cas le plus typique est celui du chef du PS italien, ancien premier-ministre, Bettino Craxi (14). Les nouveaux cadres sociaux-démocrates du type fonctionnaires ont donné naissance à des leaders technocrates froids et autoritaires, dont Jacques Delors et Craxi sont les représentants typiques. Les nouveaux cadres d¹origine « yuppie » se caractérisent par des m¦urs de jouisseurs et de gaspillage des deniers publics. Jacques Attali et sa gestion de la Banque préposée aux crédits pour les pays de l¹Est en est le symbole parfait. Les uns et les autres sont indifférents quant aux effets de leur comportement sur les masses et l¹électorat. L¹expérience a démontré qu¹ils se sont lourdement trompés à ce propos. C¹est un mépris de l¹intelligence des masses pas tellement différent de celui qui caractérisa la bureaucratie stalinienne (15). Les masses le sentent d¹instinct, comme elles ressentent profondément la montée de la corruption qui s¹est installée au sein des partis socialistes. Le résultat est dramatique : un mépris croissant pour les leaders de ces partis dans de nombreux pays ; un mépris croissant des « hommes politiques » en général. Ces phénomènes aggravent dans l¹immédiat les tendances à la dépolitisation. Ils risquent de créer un bouillon de culture pour l¹extrême droite. Les réactions des masses devant la corruption qui s¹est installée dans de nombreux partis socialistes sont pleinement justifiées. Mais il faut rappeler sans cesse que les partis bourgeois, sans parler des dictatures fascistes et militaires, sont encore plus corrompus. Il faut surtout rappeler que le Grand Capital est corrupteur et que les corrupteurs sont plus coupables que les corrompus. Mais les réactions des masses sont avant tout déterminées par les effets de la politique social-démocrate sur leurs conditions d¹existence. Leur préoccupation principale est celle du chômage, ainsi que la peur du chômage. La priorité principale dans ces conditions est celle d¹une lutte efficace pour une réduction de la durée du travail sans réduction du salaire hebdomadaire : semaine de 35 voire de 32 heures. Le refus des sociaux-démocrates de s¹engager dans cette voie est sans doute la cause fondamentale de leur faillite politique, la cause fondamentale de leur déclin en Europe (16). L¹affaissement de la contre-culture ouvrière Les effets de la dépolitisation promue par la social-démocratie ont été puissamment renforcés par l¹affaissement de la contre-culture ouvrière au cours des dernières décennies. La brusque disparition du quotidien du PS autrichien Arbeiterzeitung, longtemps un des meilleurs quotidiens socialistes en Europe, presque jour pour jour un siècle après sa fondation, en est l¹expression symbolique. Un des acquis principaux du mouvement ouvrier de masse, d¹abord de la social-démocratie traditionnelle puis des partis communistes de masse, a été l¹organisation d¹un réseau d¹institutions qui immunisèrent une fraction importante de la classe des salarié(e)s contre l¹influence prédominante de l¹idéologie bourgeoise, idéologie inévitablement prédominante au sein de la société bourgeoisie. La presse, les brochures et les livres socialistes (plus tard socialistes et communistes) ont joué le rôle principal à cet égard. Mais au rôle de la presse, il faut ajouter celui des institutions culturelles comme les groupes théâtraux, les chorales, les fanfares adultes et jeunes, les groupements sportifs, etc. Ils ont développé au sein des masses laborieuses des besoins que la société bourgeoise avait étouffés. Dans son livre Introduction à l¹économie politique (Einführung in die Nationalökonomie), Rosa Luxemburg avait à juste titre insisté sur ce véritable rôle civilisateur du mouvement ouvrier organisé [Introduction à l'economie politique, avec une introduction d¹Ernest Mandel, Anthropos, Paris 1970, ndlr.]. Les digues ainsi construites contre l¹océan de l¹idéologie bourgeoise étaient sans doute fragiles. Les idées répandues par la presse et les publications socialistes étaient le plus souvent de vulgarisation élémentaire. La connaissance du marxisme était limitée. L¹idéologie social-démocrate charriait pas mal d¹influence et de préjugés petits-bourgeois (qu¹on pense aux préjugés à l¹égard des femmes et aux conceptions sexuellesÅ ). Plus tard, presse, publications et institutions staliniennes et post-staliniennes firent de même. Néanmoins, l¹effet d¹ensemble limita considérablement l¹influence idéologique directe de la bourgeoisie au sein du prolétariat. Le développement de la conscience de classe, de l¹indépendance politique de la classe, de la solidarité ouvrière, en fut puissamment stimulé. La désintégration progressive de ces réseaux de contre-culture ouvrière a, du même fait, puissamment contribué à affaiblir la politisation de la classe ouvrière et à restreindre l¹aire des réactions collectives de classe. Son interaction avec les conséquences nouvelles des pratiques social-démocrate est évidente. Cette régression a une base objective : la reprivatisation des loisirs des masses a joué un rôle prépondérant. Les réseaux de vie collective se sont du même fait détendus. Moins de vie collective aboutit à moins de conscience collective. Moins de conscience collective débouche sur moins de résistance contre l¹idéologie bourgeoise. Il ne faut pas généraliser de manière abusive cette régression. D¹importants centres de vie collective subsistent, avant tout au sein des entreprises et des syndicats. La pression des intérêts immédiats est en définitive plus grande que celle des mystifications idéologiques. L¹ampleur des réactions de masse en témoigne. Par ailleurs, il est possible de reconstituer les réseaux de contre-culture. Les groupes chrétiens de base y sont remarquablement parvenus dans une série de pays : en Europe surtout axés sur la solidarité avec le « Tiers-Monde », dans les pays du « Tiers-Monde » eux-mêmes, surtout autour des besoins immédiats des pauvres. La problématique écologique, féministe, antiraciste, antifasciste, la lutte contre la marginalisation, s¹y prêtent aujourd¹hui dans une série de pays d¹Europe. Mais ce qui reste vrai, c¹est que les partis sociaux-démocrates ne sont plus les centres organisateurs de cette renaissance possible et nécessaire de la contre-culture ouvrière et populaire. Elle s¹effectuera essentiellement en dehors d¹eux. Crise d¹identité Prisonnière de son virage technocratique, rongée par ses révisions et abandons doctrinaux successifs, ébahie par ses défaites électorales, frappée de plein fouet par sa perte d¹audience populaire, traversée par de profondes divisions internes, la social-démocratie connaît une profonde crise d¹identité. Son désarroi idéologique fait peine à voir. Il s¹exprime en premier lieu par une incapacité de reconnaître les principaux aspects de la réalité telle qu¹elle est, et les défis qu¹elle lui lance ainsi d¹ailleurs qu¹à toutes les tendances de la gauche. Devant chacun de ces problèmes, la social-démocratie adopte des positions profondément influencées par celles de la bourgeoisie, souffrant en plus de l¹incohérence, et perdant une bonne partie de leur crédibilité par suite de la contradiction flagrante entre les paroles et les actes (17). Quelle est la nature du système économique, ou socio-économique, dans lequel nous vivons ? Beaucoup de dirigeants et d¹idéologues sociaux-démocrates nient qu¹il soit capitaliste. le capitalisme serait chose du passé. La Welfare State serait un système « d¹économie mixte » (18). Est-ce une simple querelle sémantique ? Absolument pas. Lorsque nous estimons que le Veau d¹or est toujours debout, nous affirmons en même temps que les lois de développement du mode de production capitaliste déterminent toujours les grandes tendances de l¹évolution économique. Cela implique notamment l¹inévitabilité des crises périodiques de surproduction. Cela implique l¹inévitabilité de la montée du chômage. Nous sommes-nous trompés à ce propos, ou la social-démocratie a-t-elle tapé à côté de la réalité ? Paradoxalement, au moment même où la social-démocratie ne sait plus comment définir la société dans laquelle elle s¹insère, les capitalistes, et non des moindres, appellent un chat un chat et le capitalisme le capitalisme (19). La politique d¹austérité, prônée conjointement par les partis bourgeois et les partis socialistes, ne correspond point à une fatalité technique incontournable. La priorité accordée à la lutte contre l¹inflation au prix de la régression sociale n¹est pas la seule forme possible d¹arrêter l¹inflation. Elle est la seule qui corresponde aux intérêts du Capital : redresser le taux de profit, encourager l¹accumulation des capitaux. La nécessaire « ouverture sur le monde », c¹est-à-dire le rejet de l¹autarcie, n¹implique guère le respect des normes imposées par le FMI et la Banque Mondiale. Il y a d¹autres formes possibles de coopération internationale que celles qui favorisent les grandes banques et les multinationales. Ces solutions de rechange correspondent aux intérêts des masses laborieuses. Affirmer qu¹elles sont « irréalisables » n¹a rien de scientifique. C¹est dans le meilleur des cas un préjugé dogmatique, dans le pire des cas une capitulation devant les intérêts de la bourgeoisie. L¹incohérence éclate quand on examine de plus près le fonctionnement réel de l¹économie internationale. Bien loin d¹être gérée par les « lois du marché », elle est gérée par les lois de la « concurrence monopolistique », où d¹innombrables rentes sont assurées par des obstacles systématiques à la sacro-sainte « libre concurrence ». L¹affirmation mainte fois répétée par des ministres socialistes qu¹« il n¹y a pas d¹argent » pour combattre efficacement le chômage, vu l¹ampleur du déficit budgétaire, n¹a aucun fondement scientifique. C¹est exactement le contraire qui est vrai. Vu l¹ampleur des dépenses publiques, il est possible de les redistribuer radicalement en faveur du rétablissement du plein emploi, sans augmenter le déficit budgétaire, mieux, en le réduisant même. Il est vrai que cela impliquerait une réduction draconienne de la dette intérieure, par exemple en réduisant à 1% l¹intérêt sur les titres de cette dette, sauf pour des petits porteurs. Une réduction draconienne des dépenses militaires et des corps de répression servirait le même objectif. Ce n¹est pas l¹argent qui manque. Ce qui manque, c¹est la volonté de réorganiser les dépenses publiques dans l¹intérêt des masses laborieuses, à l¹opposé de celui du Capital. C¹est une vérité de La Palice que les dépenses de santé et les dépenses d¹enseignement sont à la longue les plus productives, même d¹un point de vue strictement économique, sans parler du point de vue social. Mais les gouvernements à participation socialiste sont en train de réduire ces dépenses. Le gouvernement des Pays-Bas vient d¹opérer un virage radical dans ce sens (20). La priorité n¹est pas celle de réduire le déficit budgétaire ou « l¹explosion » des dépenses de santé (21). La priorité est de réduire le déficit budgétaire sans remettre en question le consensus avec la bourgeoisie. Les leaders sociaux-démocrates rétorquent quelquefois qu¹il n¹y a pas de majorité d¹électrices et d¹électeurs prête à se prononcer en faveur d¹une telle politique de rechange. Admettons, encore que la thèse n¹est point démontrée : le chômage et la peur du chômage occupent une place prépondérante dans les préoccupations. Mais même si les leaders sociaux-démocrates avaient raison, la réponse coule de source. Vu l¹importance décisive du rétablissement du plein emploi dans les conditions actuelles, n¹est-il pas préférable de se battre dans l¹opposition pour la réalisation de cet objectif, en combinant actions extraparlementaires et agitation préélectorale, avec l¹espoir d¹arracher la majorité dans un avenir prévisible ? Compromettre les socialistes dans des politiques gouvernementales qui maintiennent et étendent le chômage, n¹est-ce pas jouer la carte du plus grand mal, pas celle du moindre mal ? Le chômage structurel en expansion est un cancer qui ne ronge pas seulement le bien-être des salarié(e)s. C¹est aussi une menace croissante de remontée du fascisme. Celui-ci se nourrit de l¹extension de la « société duale », du développement de couches de marginalisé(e)s et de déclassé(e)s. Rien que dans les pays impérialistes, on peut estimer le nombre réel de chômeurs actuels à 50 millions (22). Ce chiffre risque de faire un nouveau bond en avant lors de la prochaine récession. Les dirigeants sociaux-démocrates sont sincèrement opposés au néofascisme qui risque de les faire disparaître politiquement sinon physiquement. Déjà au cours des années 1930, Albert Einstein, socialiste fort modéré mais socialiste quand même, avait affirmé : on ne peut combattre efficacement le fascisme sans éliminer le chômage. Il n¹avait pas tort. Mais pris en tenaille entre leurs proclamations antifascistes et leur obsession de ne rompre à aucun prix le consensus avec la bourgeoisie, les dirigeants réformistes optent en définitive en faveur du second impératif. Est-ce réaliste ? N¹est-ce pas plutôt suicidaire ? Récemment, une véritable révolte ouvrière s¹est produite à Crotone, en Italie méridionale, contre la fermeture de la dernière usine importante de la région. Tout en man¦uvrant pour désamorcer la révolte, le gouvernement, ministres socialistes compris, ont condamné la « violence ouvrière ». Mais voilà que l¹archevêque de Crotone, lui, se solidarise avec les ouvriers et leurs familles. Il le fait certes pour des motifs que nous n¹avons pas à partager. mais tout de même, l¹archevêque proclame qu¹il est inadmissible que le bien des ouvriers et la survie de toute une région soient subordonnés aux impératifs de rentabilité et de profit (23). Spectacle affligeant : voilà un archevêque qui formule contre des ministres socialistes des principes socialistes élémentaires. La lutte pour les 35 heures et les 32 heures, la lutte contre la pratique des multinationales qui font chantage à l¹exportation de l¹emploi, ne peut être conduite efficacement qu¹à l¹échelle internationale. Les dirigeants sociaux-démocrates s¹affirment des partisans enthousiastes de l¹unification européenne. Mais quand il s¹agit de riposter aux multinationales et à leurs menaces de délocaliser les centres de production, c¹est « l¹égoïsme national sacré » qui prévaut. Chaque gouvernement à participation socialiste, au contraire, encourage les multinationales dans cette voie en les comblant des concessions. Le résultat est couru d¹avance, comme dans le passé, le chômage augmentera partout. Est-ce de la « realpolitik » ? N¹est-ce pas plutôt une politique de gribouille ? Le développement du chômage, de la « société duale », de la peur des couches ouvrières les plus défavorisées de tomber encore plus bas sur l¹échelle sociale, favorisent l¹essor de réactions racistes et xénophobes. L¹extrême-droite les exploite systématiquement. La droite « respectueuse » leur fait des concessions non moins systématiques. Mais voilà que les sociaux-démocrates s¹orientent dans la même voie pour des motifs bassement électoralistes. Eux aussi veulent limiter l¹immigration, refouler des immigrés, soumettre à une régime spécial ceux qui ne sont pas « de souche ». Même s¹ils sont plus modérés en la matière que la droite, qu¹est-ce que cela a encore de commun avec les valeurs socialistes traditionnelles ? Dans le « Tiers-Monde », la barbarie s¹étend devant nos yeux. On y compte 1,2 milliard de pauvres. La faim a pris des dimensions telles, qu¹en Angola par exemple des phénomènes de cannibalisme se répandent (24). Au Brésil, une nouvelle « race » de pygmées est née dans le Nord-Est, par l¹effet cumulé de plusieurs générations ayant subi la dénutrition. Selon l¹UNCTAD, institution de l¹ONU, la pauvreté ne cesse de s¹étendre en Amérique latine (25). Selon l¹UNICEF, autre instance de l¹ONU, chaque année 16 millions d¹enfants meurent dans le « Tiers-Monde » comme conséquence de la faim et des maladies facilement guérissables. Les ministres sociaux-démocrates (et premier-ministres et anciens premier-ministres, comme feu Willy Brandt) dénoncent ces horreurs avec plus ou moins de pertinence. Mais dans l¹exercice de leur fonction, ils suivent la règle : laissez faire, laissez passer. Même l¹objectif minimum de consacrer 1 % des ressources nationales à la dite « aide au Tiers-Monde » (neuf fois sur dix en réalité une aide aux industries nationales d¹exportation) n¹est pratiquement réalisée nulle part. Pas question d¹annuler la dette (y compris le service de la dette) du « Tiers-Monde » vers l¹Occident. Pas question de renverser l¹évolution des termes de l¹échange, source de pillage permanent du « Tiers-Monde ». Encore une fois : qu¹est-ce que cela a de commun avec les valeurs socialistes élémentaires ? Pour retrouver une identité idéologique tant soit peu cohérente, des leaders socialistes ont réagi. Citons le Français Michel Rocard, le dirigeant des syndicats FGTB flamande Robert Voor Hamme, l¹ex-gauchiste espagnol Sole Tura, et surtout Tony Benn, sans doute le plus sincère de la liste (26). Mais l¹incohérence doctrinale persiste. On prône un retour vers la solidarité, mais pas une solidarité sans rivages. Vouloir un supplément de solidarité, tout en conservant la profession de foi en faveur de l¹économie de marché, donc du profit, c¹est viser la quadrature du cercle (27). Les impératifs de la politique d¹austérité ne sont pas remis en question, sauf par Tony Benn. Pour compléter le tableau, il faut lui ajouter les manifestations d¹aberration idéologique de la droite (28). Le professeur Sachs et autres Chicago Boys considèrent que l¹application de la politique du FMI au Pérou et au Chili (de même qu¹en Pologne !) est une réussite : l¹inflation a été jugulée. Mais à quel prix de chômage et de pauvreté massive (29). Le pape a déclanché une véritable croisade contre le contrôle des naissances et l¹utilisation des préservatifs. Vue l¹extension du SIDA, c¹est d¹une irresponsabilité totale. Alexandre Soljenitsyne déclenche une attaque en règle contre les idées du siècle des lumières. Selon lui, ces idées seraient responsables du détachement des principes éthiques de la pratique politique et sociale (30). c¹est une falsification historique qui équivaut à celle produite par le stalinisme. Ainsi donc, les dizaines de millions de morts causés par les Croisades, par la Traite des Noirs, par l¹extermination des Indiens, par les massacres des sages-femmes (dites « sorcières »), par l¹inquisition, par l¹emploi du travail d¹esclaves dans les plantations, par les guerres de religion (un quart de la population allemande éliminée), par des guerres dynastiques ‹ tous phénomènes antérieurs au siècle des Lumières ‹ auraient été le produit de pratiques politiques et sociales dominées par des principes éthiques ? Une série de Prix Nobel, retournent au mysticisme et rendent la science responsable de tous les maux de notre époque (31). Faut-il leur rappeler qu¹avant l¹essor de la science moderne, un quart de la population d¹Europe est mort de la peste au XVe siècle ? A l¹époque des pandémies en plein développement, qui comme le choléra et la tuberculose sont directement liées au développement de la pauvreté de par le monde, il s¹agit réellement d¹une nouvelle « trahison des clercs ». Mais le fait qu¹il y a des aberrations idéologiques bien pires que le désarroi idéologique social-démocrate ne rend celui-ci guère plus opérationnel. Il ne permet guère de surmonter la crise de crédibilité de la social-démocratie. (Å ) Un avenir incertain Après le 4 août 1914, Rosa Luxemburg qualifia la social-démocratie majoritaire de droite de « cadavre puant ». Elle ne s¹est pas trompée en matière d¹odeur. Celle-ci est encore moins alléchante à notre époque qu¹à celle de Rosa. Mais elle s¹est trompée en ce qui concerne la survie de la social-démocratie. Celle-ci reste bien vivante 80 ans après ce diagnostic erroné, bien que sérieusement affaiblie dans une série de pays. Cette survie s¹explique fondamentalement par trois raisons. D¹abord l¹isolement de la Russie soviétique ‹ un pays arriéré ‹ du fait de l¹échec partiel (32) de la révolution internationale 1919-1923, causé d¹ailleurs en grande partie par la droite social-démocrate elle-même. Il faut y ajouter l¹incapacité croissante de l¹Internationale communiste et des partis communistes à saper dans les faits l¹hégémonie de la social-démocratie au sein du mouvement ouvrier d¹un nombre important de pays à partir du milieu des années 1920, avec d¹importantes exceptions comme la France, l¹Italie et l¹Espagne. En deuxième lieu, la social-démocratie a pour l¹essentiel, conservé ses assises au sein du mouvement ouvrier organisé, même si celles-ci sont sérieusement affaiblies. Le cas de la Nouvelle-Zélande, où l¹ensemble du mouvement syndical a rompu ses liens avec le Labour Party ultra-droitier, est pour le moment l¹exception et non la règle. La tentative suicidaire de John Smith de rompre le lien organique du Labour britannique avec les syndicats n¹est point assurée de succès. Si les syndicats espagnols, français, suédois, belges, prennent en partie leurs distances à l¹égard de la social-démocratie, il n¹y a pour le moment nulle part rupture. La nature même de la social-démocratie explique la permanence de ces assises. Pour pouvoir engranger les avantages qu¹il convoite, l¹appareil social-démocrate, même dans sa phase présente de dégénérescence, doit conserver un minimum d¹autonomie par rapport au Grand Capital. Mitterrand, Felipe Gonzales, Mario Soares, Neil Kinnock et John Smith, Rau, Scharfing et Lafontaine, Guy Spitaels et Willy Claes, ne sont pas au pair avec les Agnelli, les Schneider, les Empains, les Wallenberg, les Thyssen, les seigneurs de l¹Indosuez, les maîtres de la City (33). (Å ) La troisième raison de la survie de la social-démocratie, c¹est la pertinence relative de l¹argument du moindre mal aux yeux des masses. Celles-ci continuent à penser que Kinnock et John Smith valent un peu mieux que Thatcher et Major, que Mitterrand et Rocard ne sont pas en tous points égaux à Giscard, Chirac et Balladur, que Scharping, Rau et Lafontaine valent un peu mieux que Helmut Kohl, que Felipe Gonzales n¹est pas égal à son adversaire de centre-droite, même si les différences entre tous ces personnages et les mesures pratiques qu¹ils appliquent tendent à s¹estomper avec toutes les conséquences graves qui en découlent. Si les marxiste révolutionnaires rejettent la logique du moindre mal, ce n¹est certes pas pour lui préférer celle du plus grand mal. Les réactions des masses qui expliquent en bonne partie la survie de la social-démocratie, dans les conditions présentes, s¹insèrent dans la crise générale de crédibilité du socialisme. Aux yeux des masses, ni le réformisme social-démocrate, ni le stalinisme et le post-stalinisme n¹ont réussi à créer une société sans exploitation, oppression et violence massives. A leur gauche n¹a pas surgi une troisième composante du mouvement ouvrier, suffisamment forte pour être considérée comme politiquement crédible dans un avenir prévisible. Dans ces conditions, les masses réagissent au plus pressant, sans s¹orienter vers des solutions sociales d¹ensemble, vers un « autre modèle de société ». Leurs réactions sont souvent très amples, plus amples même que par le passé (34). Mais ce sont des réactions du type défensif, fragmentaires et discontinues. Elles sont donc plus facilement récupérables. Sur le plan électoral, il n¹y a point de tendance générale qui prévaut. (Å ) Plus importante que l¹évolution électorale est cependant l¹évolution organisationnelle. Tous les partis sociaux-démocrates ont été très affaiblis quant au nombre d¹affiliés, sans même parler de leur implantation dans les entreprises, y compris celles des services publics. Deux d¹entre eux ont connu des scissions, fussent-elles mineures. Celle du Labour Party britannique, nettement scission à droite, a conduit pour l¹essentiel à une fusion des scissionnistes avec le Parti libéral. Celle du PS français a conduit au « Mouvement des Citoyens » de J.-P. Chevènement, à la dynamique encore incertaine. Mais surtout dans deux pays, l¹Italie et l¹ex-RDA, ont surgi à la gauche de la social-démocratie des partis de masse ‹ le Parti de refondation communiste et le PDS ‹ avec un écho certain dans des couches non négligeables de salarié(e)s et d¹électrices et électeurs. Il est encore prématuré pour se prononcer sur le devenir de ces deux partis. Mais ils constituent pour le moment un défi de masse à gauche à la social-démocratie (et aux néoréformistes post-staliniens) comme elle n¹en a plus connu depuis longtemps. (Å ) Dans ces conditions, les marxistes révolutionnaires doivent combiner à l¹égard de la social-démocratie une « culture de contestation radicale » et une « culture de dialogue », pour employer des termes à la mode. « Culture de contestation radicale », cela signifie sur le plan pratique refuser toute concession à la logique du « moindre mal » électoral et gouvernemental, qui impliquerait une acceptation même limitée des mesures d¹austérité, des restrictions des libertés démocratiques, toute concession à la xénophobie et au racisme. Cela signifie donner la priorité, dans toutes circonstances, à la défense des intérêts et des aspirations immédiats des masses, au développement sans entrave de leurs initiatives, de leur mobilisation, de leurs luttes, de leur auto-organisation, sans les subordonner à un quelconque « objectif supérieur » choisi et imposé de manière autoritaire et verticaliste. « Culture de contestation radicale », cela signifie aussi sur la plan propagandiste, présenter un objectif socio-politique d¹ensemble aussi concret et structuré que possible. Cela signifie réfuter toutes les « innovations théoriques » de la social-démocratie et des néoréformistes, « innovations » qui sont quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent des reculs vers des positions pré-marxistes vieilles de 150 ans sinon davantage. Cela signifie défendre vigoureusement l¹acquis du marxisme, mais d¹un marxisme ouvert, critique et autocritique, qui est prêt à réexaminer tout à la lumière des faits, mais pas à la légère, pas de manière non-scientifique, pas sans regarder la réalité dans son ensemble. Les marxistes révolutionnaires n¹ont ni l¹arrogance d¹avoir réponse à tout, ni la prétention de ne s¹être trompé sur rien. Mais ils ne sont pas prêts à jeter l¹enfant avec l¹eau du bain. L¹acquis théorique et moral reste considérable. Il mérite d¹être défendu avec vigueur. « Culture de dialogue », cela signifie engager avec la social-démocratie, toute aile de celle-ci qui s¹y prête, y compris des partis dans leur ensemble, des débats et des confrontations qui ont pour but de faciliter des actions communes dans l¹intérêt de classe des salarié(e)s et des opprimé(e)s. Ces opérations sont certes facilitées par une modification des rapports de force qui rendrait trop coûteux leur refus péremptoire par les réformistes. Elles peuvent faciliter des différenciations au sein de la social-démocratie. Mais indépendamment de cette logique, il faut se battre de manière résolue pour que le dialogue s¹engage et se poursuive, pour qu¹une « troisième composante » du mouvement ouvrier organisé soit reconnue de fait, à la gauche de la social-démocratie et des partis néoréformistes. Cet objectif n¹est ni tactique ni conjoncturel. Il est stratégique et de longue durée. Il est étroitement lié à notre conception fondamentale de l¹auto-organisation du prolétariat, qui débouche sur notre conception de la prise du pouvoir. (Å ) Combiner ces deux « cultures », voilà la tâche des marxistes révolutionnaires aujourd¹hui à l¹égard de la social-démocratie. 21 septembre 1993 Notes * Ernest Mandel a écrit cet article pour Inprecor et International Viewpoint d¹octobre 1993, où il devait servir d¹introduction à un dossier consacré à la social-démocratie. Vu l¹ampleur de cet article ‹ qui dépassait le contenu d¹alors de nos magazines ‹ il n¹a pas pu paraître. Cette étude est donc datée. Il nous semble cependant, que malgré l¹écoulement de près de douze ans depuis son écriture, cet article éclaire la crise de la social-démocratie. Celle-ci a continué à s¹aggraver (comme le montrent les scissions en cours en Allemagne et les divisions du PS en FranceÅ ) de concert avec une distanciation de plus en plus grande des appareils sociaux-démocrates avec les couches populaires (les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel européen en France et aux Pays-Bas en témoignent). Les tendances de transformation sociale des appareils sociaux-démocrates ‹ prudemment analysées par l¹auteur ‹ se sont approfondies. Profondément attaché à l¹analyse de la réalité et toujours à l¹affut des informations les plus récentes lui permettant de confirmer ou d¹infirmer ses analyses, Ernest Mandel ne se serait certainement pas satisfait de la publication de cet article aujourd¹hui, sans procéder à une profonde mise à jour. Par ailleurs, pour des raisons de place et parce que certaines informations insérés dans la dernière partie de l¹article, alors d¹une brulante actualité mais aujourd¹hui datées, nous avons effectué quelques coupes, indiquées par : (Å ). Enfin nous avons gardé l¹appareil des notes de l¹auteur et l¹avons complété par quelques notes de la rédaction, insérées entre parenthèses carrées ‹ [ ] ‹ et mentionnées comme des « notes de la rédaction » : « ndlr. » Le texte complet de cet article sera disponible sur le site web en construction actuellement : . 1. La législation sociale permet d¹étendre aux couches de salarié(e)s les plus faibles et les moins organisés les conquêtes que les secteurs le plus forts peuvent arracher pour eux mêmes. 2. Il y a sans doute une tradition opposée au sein du mouvement ouvrier, mais à l¹exception de quelques pays, elle est restée très minoritaire. 3. Le livre d¹Eduard Bernstein ‹ Evolutionnary Socialism (Le socialisme évolutionniste) ‹ parut en 1899. 4. La contre-révolution de 1965 causa sans doute la mort d¹un million de personnes en Indonésie. 5. La manière dont on organisa l¹amnistie des tortionnaires des dictatures chilienne et argentine en dit long à ce sujet. 6. Le malheureux Allende et le général Prats qui l¹appuyait se fièrent jusqu¹à la dernière minute à la « tradition constitutionnelles » des chefs de l¹armée. Ils ne voulurent pas « diviser » celle-ci. Ils en introduiront même quatre au sein du gouvernement d¹Unité populaire. Ils payèrent cette illusion de leur vie. Cf. Carlos Prats, Il soldado di Allende, Rome 1987. 7. Surtout dans Réforme et révolution et dans ses écrits sur la grève de masse, Trotsky en fit de même dans Bilan et perspectives, Gramsci dans ses écrits dans Ordine Nuovo. 8. D¹un point de vue marxiste redistribution du revenu national ne doit pas être confondue avec « redistribution de la plus-value ». Par définition, toute part du revenu national qui va aux salaires directs et indirects fait partie du capital variable et non de la plus-value. 9. Rappelons à ce sujet l¹action exemplaire des salarié(e)s suédois en 1905 pour empêcher la bourgeoisie de ce pays de ne pas contraindre par la force le peuple norvégien à renoncer à l¹indépendance nationale ; les grèves de solidarité avec la jeune Russie soviétique des travailleurs de Berlin et de Vienne de janvier 1918, contre la paix de rapine imposée par l¹impérialisme allemand et autrichien à Brest-Litovsk ; la mobilisation générale de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier britannique en 1920 pour empêcher une intervention militaire en Pologne afin d¹écraser l¹Armée Rouge et la Russie des soviets ; la large mobilisation de la classe ouvrière internationale, y compris soviétique, en appui des travailleurs espagnols en 1936 ; la mobilisation enthousiaste de la classe ouvrière cubaine avec l¹Angola et l¹Éthiopie contre les bandits semi-fascistes, lutte il est vraie déviée par la direction castriste dans le cas de l¹Éthiopie vers l¹appui à une dictature militaire répressive et indéfendable. 10. Dans son livre « La Démocratie nouvelle », publié en 1940, Mao a défendu l¹idée d¹un État (et donc aussi d¹une armée) en partie prolétarien et en partie non-prolétarien. Mais sa pratique c¹est opposée à cette théorie. Il a maintenu de fait l¹indépendance de son armée, ce qui a en définitive permis la victoire de la révolution chinoise. Ce n¹est qu¹au cours de la révolution culturelle qu¹il a finalement rectifié le tir théorique et admis que la République Populaire de Chine fut, dès sa proclamation en 1949, une dictature du prolétariat (nous ajouterons : très bureaucratisée dès le départ). Mais en Indonésie, la direction du PC adoptait la théorie de la « Démocratie Nouvelle » avec le plein appui de Mao. Ils considérèrent l¹armée du général Suharto comme une armée des deux classes. Il payeront pour cette erreur de leur vie et de celle d¹innombrables communistes, ouvriers, intellectuels, paysans pauvresÅ  11. [Du nom du dirigeant syndicaliste socialiste wallon, fondateur du Mouvement populaire wallon, André Renard (1911-1962) ‹ ndlr.] 12. Voir à ce sujet notre ouvrage The Long Waves of Capitalist Development [« Ondes longues du développement capitaliste » ‹ dont l¹édition en langue française, prévue par les éditions Page deux de Lausanne, est toujours en attente ‹ une contribution essentielle d¹Ernest Mandel à la critique marxiste de l¹économie politique ; Pour une présentation en langue française de cette théorie et son application à l¹analyse du capitalisme actuel, cf. Claudio Katz, Étape, phase et crises (ou les singularités du capitalisme actuel), Inprecor n° 478/479 de janvier-février 2003. ndlr]. 13. Voir notre article Maastricht : autopsie d¹un échec, Inprecor n° 372 de septembre 1993. 14. Enzo Biaggi, La disfatta ‹ De Nenni e compagni a Craxi e compagnia, Rizzoli, Milan 1993, traite en détail du cas Craxi. Notre camarade Hans-Jürgen Schulz a traité du scandale plus limité mais analogue de la coopérative du logement ouest-allemande contrôlée par des apparatchiks du SPD : Die Ausplünderung der Neuen Heimat, Frankfurt/M. 1987, isp-Verlag, (isp-pocket 28). 15. Nous ne croyons pas que les masses ne se trompent jamais. Mais la même remarque s¹applique également aux experts, technocrates, idéologues, chefs politiques. Que les masses ont souvent raison contre tous ceux-là, voila ce qu¹illustre bien le cas du Chili. Alors que le jour du coup de Pinochet les masses réclamèrent des armes ‹ elles les avaient en vain réclamées aussi les semaines précédentes, les chefs répondirent : « Restez dans les usines et ne vous laissez pas provoquer ». On connaît la suite. 16. [Ajoutons à ce propos, que même lorsque la social-démocratie a décidé finalement d¹imposer la semaine de 35 heures ‹ tel le gouvernement de Lionel Jospin en France après 1997 ‹ elle l¹a fait dans le cadre de son attachement au consensus avec le Grand Capital. Les « lois Aubry » du gouvernement Jospin ont ainsi savamment mélangé la réduction du temps de travail et la modification des conditions du travail dans le sens de l¹intensification de l¹effort des salarié(e)s. Ce faisant ces lois n¹ont eu qu¹un faible impact sur la réduction du chômage. Se sentant floué(e)s, les salarié(e)s n¹ont pas voté en faveur de celui qui prétendait être « leur bienfaiteur » lors de la présidentielle de 2002 ‹ ndlr.] 17. Pour bien marquer la nuance de plus en plus réduite entre le centre-gauche et le centre-droite le SPD s¹est choisi comme nouveau Geschäftsführer (sorte de secrétaire général) un ex-dirigeant du parti libéral FDP. En France, dans un livre qui a fait sensation, Edwy Plenel a révélé l¹utilisation des services secrets et les atteintes aux libertés démocratiques pratiqués par l¹Élysée sous Mitterrand. 18. Les formules de « capitalisme organisé », « capitalisme d¹État », « capitalisme monopolistique » ne sont que des paraphrases de « l¹économie mixte ». Sous le couvert d¹un langage « marxiste », elles présupposent toutes, contre l¹opinion explicite de Marx, qu¹il peut y avoir un « capitalisme » sans que les lois de développement de ce système ne restent en vigueur. Tous les dirigeants de la social-démocratie proclament péremptoirement que le règne du marché est « inévitable ». Il s¹agit seulement d¹en limiter les « excès ». 19. C¹est notamment le cas d¹Agnelli, chef de la FIAT, et du lord Lawson, ex-ministre de M. Thatcher (Republica du 4 septembre 1993, The Times du 1 septembre 1993). 20. Le Monde du 13 septembre 1993. A quel point l¹augmentation et non la réduction des dépenses d¹enseignement est urgente, voilà ce qui se dégage d¹un rapport de l¹Educational Testing Service de Princeton. Il révèle que près de la moitié des adultes des USA sont illettrés ou semi-illettrés (Time magazine, 20 septembre 1993). 21. L¹explosion des dépenses de santé est beaucoup plus prononcée aux États-Unis où le système de santé est largement privé (Le Monde du 14 septembre 1993). 22. Les chiffres officiels du chômage sont fortement inférieurs à la réalité car ils n¹incluent pas ceux et celles exclus des avantages de l¹assurance-chômage, souvent à l¹initiative des ministres « socialistes ». 23. La Stampa du 8 septembre 1993 et Il Manifesto du 11 septembre 1993. 24. L¹Unita du 17 septembre 1993. 25. Selon un rapport récent de la Banque Mondiale, à la fin des années 1980, les 20 % des habitant(e)s d¹Amérique latine les plus pauvres ne reçurent que 4 % du revenu national, 32 % vécurent en dessous du seuil de la pauvreté, contre 22 % dix ans plus tôt. 26. Voir notamment : Le Figaro du 1 juillet 1993 pour Rocard, l¹article de Sole Tura dans El Pais, reproduit dans De Morgen du 30 avril 1993, l¹article de Robert Voor Hamme dans De Morgen du 3 avril 1993. 27. Rocard parle de la manière la plus vague et mystificatrice d¹un « vaste mouvement ouvert et moderne, extraverti, riche de sa diversité et même l¹encourageant, un mouvement qui fédère tous ceux qui partagent les mêmes valeurs de solidarité, le même objectif de transformation » (La Figaro du 1 juillet 1993). « Valeurs de solidarité » sans mettre en question les lois du marché et de la rentabilité ? Qu¹on nous fasse un dessin ! 28. Le record est battu par Helmut Kohl qui prôneÅ  la prolongation de la durée du travail annuelle comme remède à la cause, c¹est-à-dire au chômage ! 29. Au Chili, le revenu par tête d¹habitant a diminué de 15 % sous le régime néolibéral. Les dépenses pour la santé furent réduites de 29 dollars par habitant(e) en 1973 à 11 dollars en 1988. 20 % de la population reçoivent 81 % du revenu national. 30. Die Zeit (hebdomadaire) du 17 septembre 1993. 31. Voir le livre Il Ccranio di Ccristonballo ­ Evoluzione della specie e spiritualismo de Giacomo Scarpelli (Bollati Boruinghieri, Torino 1993). 32. Nous parlons d¹un échec partiel car les luttes de classe internationales ont tout de même puissamment contribué à la survie de la Russie des soviets. 33. Selon le Sunday Telegraph sept anciens ministres conservateurs sont entrés dans les conseils d¹administration des grands trust de la City : les lords Prior, Moore, Young, Walher, Lawson, Fowler et Lamond. 34. Parmi les amples mouvements de masse mentionnons les manifestations contre les fusées Pershing aux Pays-Bas et en Belgique, sans doute les plus amples dans l¹histoire de ces pays ; les impressionnantes manifestations de masse anti-austérité en Italie et, dans un contexte politique différent, le million de femmes descendues dans la rue aux États-Unis pour défendre le droit à l¹avortement contre un verdict de la Cour Suprême. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Mandel, soc-dem.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 89600 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/4fd09c49/507_8-Mandelsoc-dem-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:12:12 2005 Subject: [QI-P] =?iso-8859-1?q?INP_507/8-Marxisme=3A_Mandel-_avec_le_fich?= =?iso-8859-1?q?ier_attach=E9!?= Message-ID: <003401c58e38$c423cb00$6502a8c0@Dell> Marxisme L¹actualité d¹Ernest Mandel Par Gilbert Achcar* Ernest Mandel est décédé le 20 juillet 1995, au milieu de la dernière décennie du XXe siècle. C¹était un moment de reflux du mouvement marxiste international : l¹offensive néolibérale du capitalisme mondial battait son plein tant et si bien que, quoiqu¹ils aient dû leur élection à un sursaut contre ses effets, Clinton poursuivait le travail commencé par Reagan, et les sociaux-démocrates européens allaient bientôt continuer ce que leurs concurrents conservateurs avaient entamé. Les États d¹origine stalinienne venaient de s¹effondrer, illustrant de manière aussi saisissante qu¹imprévue ‹ en sens inverse ‹ la « théorie des dominos ». Une masse d¹idéologues partageant l¹opinion selon laquelle l¹URSS et le marxisme étaient aussi inextricablement liés que le sont le Vatican et le catholicisme ‹ qu¹ils aient été des ennemis jurés de Moscou ou qu¹ils aient fait partie de ses thuriféraires ou alliés ‹ proclamaient que Marx, cette fois-ci, était vraiment mort. Ce contexte politique et idéologique a lourdement pesé sur la perception du décès de Mandel. La tendance naturelle était de ne voir en lui qu¹un représentant d¹une génération surdéterminée par l¹expérience de l¹Union soviétique ‹ une génération qui avait vu le jour au cours des premières années du régime « communiste » russe et qui s¹éteignait à l¹heure de son effondrement. Mandel pouvait aisément apparaître ainsi comme un représentant d¹un marxisme spécifique du XXe siècle, dont les principales tendances se rapportaient à l¹Union soviétique, que ce fut de façon admirative ou critique. Ceux qui souhaitaient continuer un combat d¹inspiration marxiste contre le capitalisme préconisaient un « retour à Marx » (qui, bien sûr, était bien vivant, ce que chacun put constater assez rapidement). Pour certains, cela s¹est traduit par la mise au rancart tant de l¹héritage du « marxisme soviétique » que de celui de ses critiques, tandis que d¹autres cherchaient à combiner un Marx relooké avec des tendances de la pensée philosophique critique aussi éloignées de la question de l¹URSS qu¹elles l¹étaient de la lutte de classes réelle ­ et qui, de ce fait, n¹avaient pas été affectées par le grand tournant historique. En réalité, toute vision confinant l¹héritage d¹Ernest Mandel à un chapitre de l¹histoire du marxisme lié à l¹existence de l¹Union soviétique, est forcément ignorante de son ¦uvre. En effet, quelle que soit l¹opinion qu¹on puisse avoir des nombreuses contributions de Mandel au sujet de l¹Union soviétique ‹ qui peuvent être considérées comme la partie la moins originale de ses travaux, car elles étaient consacrées essentiellement à une défense orthodoxe des analyses de Trotsky ‹ elles ne représentent qu¹une petite partie de la masse volumineuse de ses écrits. Ernest Mandel a toujours protesté énergiquement ‹ et à juste titre ‹ contre toute tentative de définir le profil théorique et politique du mouvement international qu¹il a inspiré, et par conséquent son propre profil, comme principalement, sinon uniquement, « anti-stalinien ». Il a toujours insisté sur le fait que la dimension la plus essentielle du combat qu¹il menait avec ses camarades était dirigée contre le capitalisme, et que le stalinisme était un phénomène beaucoup plus éphémère que ce dernier. À vrai dire, si le « retour à Marx » doit être considéré comme le trait caractéristique du marxisme moderne, Ernest Mandel est le plus actuel des marxistes de la dernière époque. La partie principale de son ¦uvre est fondée, en effet, sur une réappropriation et une actualisation directes du marxisme originel. Plusieurs de ses principaux travaux théoriques entrent dans cette catégorie, et notamment le Traité d¹économie marxiste, La formation de la pensée économique de Karl Marx et ses introductions aux trois volumes de l¹édition anglaise du Capital de Marx en format de poche (Penguin). Mandel s¹est ainsi affirmé comme l¹un des principaux interprètes modernes de la théorie économique de Marx, et aucun « retour à Marx » ‹ dans le domaine économique à tout le moins ‹ ne peut, s¹il est sérieux, s¹épargner la nécessité de lire Mandel en tant qu¹adjuvant des plus utiles et des plus instructifs de la pensée économique de Marx. Si Mandel n¹avait écrit que les ¦uvres mentionnées ci-dessus, son intérêt pour le marxisme moderne serait déjà évident. Mais il a fait bien plus que cela : il a écrit un ouvrage que Perry Anderson, le meilleur connaisseur de l¹histoire des idées marxistes, a décrit comme « la première analyse théorique du développement global du mode de production capitaliste depuis la Seconde Guerre mondiale, conçue dans le cadre des catégories marxistes classiques » (1). En fait, le Troisième âge du capitalisme, le chef-d¹¦uvre de Mandel, n¹est pas la première tentative d¹interprétation de la dynamique du capitalisme de l¹après-guerre, mais est bien la première ‹ et, à ce jour, la seule ‹ tentative de s¹atteler à cette tâche considérable d¹une façon globalisante. L¹auteur s¹est efforcé de mettre à jour les catégories de Marx et de les utiliser pour analyser non seulement la sphère économique, mais aussi les autres sphères, sociale, politique et idéologique, produisant une analyse du « mode de production capitaliste » d¹après la Seconde Guerre mondiale dans le sens le plus globalisant de cette formule marxiste. Mandel a développé, en outre, des instruments-clés pour l¹analyse de la phase dans laquelle est entré le capitalisme mondial après la fin du long boom de l¹après-guerre, en particulier par le rôle capital qu¹il a joué dans la réhabilitation et l¹actualisation de la théorie des « ondes longues » du développement capitaliste. Il a également formulé une analyse majeure de la nature de la récession prolongée du capitalisme mondial en cours depuis les années 1970. Son interprétation est une des tentatives les plus stimulantes et les plus sérieuses visant à expliquer la dynamique historique du capitalisme mondial sur la longue durée, une tentative qui ne peut être ignorée qu¹au prix de passer à côté d¹un aspect essentiel de la discussion théorique marxiste en économie. Une des contributions les plus importantes de Mandel à cet égard a consisté à souligner fortement le rôle de la lutte des classes et des formes de la domination bourgeoise en tant que facteurs majeurs de la dynamique historique des économies capitalistes. Il a correctement affirmé que les succès des efforts capitalistes visant à imposer une nouvelle forme de (dé)régulation de l¹économie mondiale ‹ ce que l¹on nomme couramment à présent la « mondialisation » capitaliste ‹ dépendraient en grande partie du rapport des forces sociales. Le regard fixé sur la fraction européenne du capitalisme mondial, il a conclu le dernier de ses livres publiés de son vivant, la nouvelle édition, mise à jour et augmentée, de Long Waves of Capitalist Development (2) parue en 1995, par le pronostic suivant, toujours actuel : « Si les longues périodes de prospérité créent des conditions plus favorables pour le compromis et le ³consensus², les longues périodes de dépression sont propices aux conflits dans lesquels toutes les parties refusent de faire des concessions importantes. Ce qui tend à prévaloir, ce n¹est pas une régulation réussie, mais des contradictions et des conflits croissants. « Il n¹y aura donc aucun ³atterrissage en douceur² de la longue dépression, seulement des phases d¹expansion des cycles courts suivies de nouvelles récessions, avec une augmentation régulière du chômage, et des taux de croissance moyens à long terme très inférieurs à ceux du ³boom de l¹après-guerre². » Mandel, hautement fidèle à Marx à cet égard, considérait la lutte des classes comme un facteur déterminant de l¹histoire et de la prédiction économiques, plutôt que de produire une version marxiste de la croyance dans l¹omnipotence de la « main invisible » du marché, chère à l¹école classique de l¹économie politique bourgeoise, ou de la vision mercantiliste d¹une économie mondiale où les États concurrents sont le facteur décisif. Il partageait la vision de Marx, parce que, comme Marx lui-même, il était profondément engagé dans la lutte des classes, aussi éloigné que possible du marxisme de salon. Toute sa vie, il a été un militant dévoué du mouvement ouvrier, consacrant la majeure partie de son temps à l¹intervention politique dans le mouvement réel. Il est malheureux que Mandel n¹ait pas vécu assez longtemps pour assister au développement du nouveau mouvement mondial contre le néolibéralisme et les guerres impérialistes. S¹il était encore à nos côtés et en bonne santé, il aurait, sans aucun doute, puissamment contribué à la construction de ce mouvement, lui apportant non seulement son érudition et son expérience immenses, mais aussi son enthousiasme révolutionnaire insatiable. À maints égards, il aurait été tout à fait en accord avec le nouveau mouvement et avec la nouvelle vague de radicalisation de la jeunesse, comme il l¹avait été avec la vague de 1968 lorsqu¹il avait déjà 45 ans. L¹héritage d¹Ernest Mandel est aujourd¹hui bien plus en harmonie avec la composante jeune du nouveau mouvement mondial que ne le sont bien de ses composantes plus âgées. C¹est parce que son engagement révolutionnaire était toujours profondément éthique : loin de la vision cynique du monde que partagent les bureaucrates et les magouilleurs professionnels, l¹inspiration de Mandel était profondément éthique. Son humanisme révolutionnaire ‹ une caractéristique qu¹il partageait avec cette icône de l¹ardeur révolutionnaire juvénile, auquel il s¹était lié d¹amitié et qui portait le même prénom, Ernesto Che Guevara ‹ était un des traits essentiels de sa personnalité et de sa production théorique. Mandel était, en outre, d¹autant plus en harmonie avec la jeune génération que la liberté et la démocratie faisaient partie à ses yeux des valeurs les plus élevées. En cela, il était sans doute, parmi les marxistes de la seconde moitié du XXe siècle, un des plus proches de l¹esprit de la femme qu¹il admirait profondément et qui a traversé l¹épreuve du temps si remarquablement : Rosa Luxembourg. Toute personne familière des écrits politiques de Mandel sait qu¹il était, de bien des manières, un « luxembourgiste », non seulement en raison de sa profonde croyance dans le potentiel révolutionnaire des masses, mais aussi à cause de son internationalisme intense et de sa conviction que les libertés démocratiques sont aussi indispensables au mouvement révolutionnaire que ne l¹est l¹air respirable aux êtres humains. Ernest Mandel est une source unique pour le développement d¹un marxisme du XXIe siècle. * Gilbert Achcar, enseignant en sciences politiques à l¹Université de Paris-VIII (Saint-Denis), collaborateur du Monde Diplomatique et d¹Inprecor, a dirigé la publication du recueil Le marxisme d¹Ernest Mandel, PUF, Actuel Marx, Paris, 1999. Il a publié récemment Le choc des barbaries (rééd. 10/18, Paris, 2004) et L¹Orient incandescent. Le Moyen-Orient au miroir marxiste (éd. Page deux, Lausanne, 2003). 1. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental, Maspéro (PCM n° 194), Paris 1978. 2. L¹édition française de ce livre ‹ Les ondes longues du développement capitaliste ‹ est en préparation aux éditions Page deux à Lausanne. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Mandel par Achcar.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 13824 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/9e013397/507_8-MandelparAchcar-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:13:19 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:13:45 2005 Subject: [QI-P] =?utf-8?q?INP507/8-Br=C3=A9sil?= Message-ID: <003c01c58e39$08887d90$6502a8c0@Dell> Brésil La plus grave crise de l¹histoire du Parti des travailleurs Par José Corrêa Leite* Les déclarations du député Roberto Jefferson, président du Parti des travailleurs brésilien (PTB), ont ouvert le plus grand scandale que le Congrès brésilien ait connu depuis la Commission parlementaire d¹enquête budgétaire, en 1992 (1). C¹est aussi la plus grave crise du gouvernement Lula, qui a déjà fait une première victime : José Dirceu, l¹ex-ministre à la tête du cabinet présidentiel (Casa Civil) et ex-homme fort du gouvernement Lula, a été forcé de se démettre le 16 juin (2). Accusé d¹avoir organisé la corruption dans les services postaux, Jefferson a réagi en disant qu¹il s¹agissait d¹une man¦uvre de Dirceu pour l¹incriminer. Dans une interview au quotidien Folha de São Paulo du 6 juin, puis à nouveau devant la Commission d¹éthique de la Chambre des Députés, le 14 juin, il a affirmé que le trésorier du Parti des travailleurs, Delúbio Soares, payait des « mensualités » de 30 000 reals (autour de 10 500 euros), par le truchement des chefs des partis, aux députés du Parti libéral et du parti populaire (soit à plus de cent députés sur les 564) ainsi que des « primes » d¹un million de reals (autour de 334 000 euros) à chaque député qui acceptait de quitter un parti de l¹opposition pour rejoindre un parti gouvernemental (nombre de partis de droite, aisément corruptibles, ont accordé leur soutien au gouvernement). Le président du PTB a affirmé avoir reçu lui-même pour son parti la somme de 4 millions de reals (1,3 million d¹euros) en tant que premier versement d¹un accord électoral de 20 millions de reals, impliquant directement José Genoino, le président du Parti des travailleurs. Dans l¹édition du 15 juin du quotidien O Estado de São Paulo, la journaliste Dora Kramer écrit que le témoignage de Roberto Jefferson « a mortellement atteint le ministre du cabinet présidentiel, José Dirceu, gravement atteint la direction du Parti des travailleurs (PT) et sali l¹ensemble du Congrès. Tous ont été enduits de goudron avec la même brosseÅ  Il a montré du doigt les parlementaires en les accusant d¹être complices d¹un système illégal de financement des campagnes. Il en a exposé la nature et l¹amplitude. Il a clairement dit que les commissions parlementaires réalisent des accords en vue de la condamnation ou du blanchiment de ceux qui font l¹objet d¹enquêtes ; il a mis à nu la nature des rapport entre le Palais de Planalto (présidentiel) et ses soutiens au sein du Parlement, et a montré comment tout ceci était fondé sur l¹achat et la vente des positions d¹influence. » Le gouvernement Lula, déjà atteint par plusieurs accusations de corruption et perdant sa popularité au cours des derniers mois, entre maintenant dans sa crise la plus grave. C¹est aussi une crise historique du Parti des travailleurs, dont la crédibilité politique est gravement compromise. La sortie de Dirceu trouble l¹équilibre interne du gouvernement. Si elle peut permettre à Lula d¹améliorer son image en se « débarrassant des pourris » (Dirceu avait déjà été souillé par le scandale impliquant son proche collaborateur, Waldomiro Diniz, l¹an dernierÅ ) et des secteurs corrompus engagés dans les petites combines, elle renforce les positions de Palocci et de Gushiken, les ministres les plus liés aux secteurs du grand capital financier et favorables à une entente avec le PSDB (3). Le gouvernement et le PT affaiblis Les crises du gouvernement et du PT catalysent et nourrissent les contradictions déchaînées par l¹adhésion du gouvernement Lula au néolibéralisme et par l¹alignement du PT. Cette crise combinée se développe sur le terrain qui est le plus favorable à la droite, dilapidant le patrimoine moral, la crédibilité et la légitimité du PT en tant qu¹instrument d¹une politique différente. Jusqu¹à maintenant ce processus était limité, lié à l¹usure produite par la continuité de la politique économique néolibérale. Maintenant l¹accusation est formulée dans des termes que tout citoyen peut comprendre : achat de parlementaires, corruption. Elle ouvre les yeux de tous sur le caractère et les limites du gouvernement Lula. La crise pousse le gouvernement à s¹engager plus encore dans la ligne « de continuité » du Ministre des Finances Palocci, considéré comme « garant de la stabilité » de la gestion. Ceci est immédiatement renforcé par le PSDB, le mieux placé pour capitaliser l¹usure de Lula, qui veut affaiblir le gouvernement tout en lui imposant de réaliser les exigences néolibérales jusqu¹aux élections d¹octobre 2006. Le PSDB aspire à ce que le gouvernement Lula s¹épuise sans que cela mette en question la légitimité des « institutions » et du « régime ». Seule la droite plus traditionnelle, associée au Parti du Front Libéral (PFL), qui ne dispose pas d¹un projet de pouvoir aussi clair, a menacé le président Lula, soigneusement protégé par Jefferson et d¹autres opposants, de procédure de destitution. Ce dont nous sommes les témoins apparaît seulement comme le début d¹un long processus d¹usure du gouvernement Lula et du PT. Quel qu¹en soit le scénario, le gouvernement Lula continuera à s¹affaiblir et à évoluer à droite, avec un renforcement relatif de Palocci et la consolidation de son orientation néolibérale. Dirceu parti, ce dernier reste sans rival au sein du noyau dirigeant du Planalto. Il est même possible que Lula finisse sa gestion en tant qu¹otage du PSDB. Des pots-de-vin aux « mensualités » Comme de nombreux analystes l¹ont souligné, il n¹était pas possible de continuer la politique néolibérale de Fernando Henrique Cardoso (FHC) sans employer également ses méthodes d¹exercice du pouvoir, fondées sur les alliances au sein du Congrès et dans le gouvernement avec la droite corrompue. Pour gagner le soutien de la rue, Lula aurait dû rompre avec les politiques économiques antipopulaires ; sans l¹appui des rues, il ne pouvait pas échapper à l¹emprise de ces 300 magouilleurs ‹ la grande majorité des parlementaires toujours prêts à se vendre le mieux possible au gouvernement du moment, qui sont en grande partie responsables de la corruption endémique de la vie politique brésilienne. Alors que les « tucanos » (nom donné au PSDB) ont gouverné pendant les huit années de la présidence de FHC essentiellement en s¹appuyant sur la grande corruption légale (celle dont bénéficiait ouvertement le grand capital financier à travers les privatisations et les décisions de régulation macro-économiques), le gouvernement Lula a promu le retour à l¹achat des parlementaires au détail, arguant que cette fois-ci c¹était pour le « bien », pour garantir « la gouvernance » d¹une option de gauche. Ce marchandage a été l¹¦uvre de José Dirceu, mais il a aussi impliqué les secteurs du PT soumis au Palais présidentiel. Le rôle joué par Silvio Pereira, le secrétaire général du PT, dans la distribution des charges gouvernementales et étatiques (plus de 25 000 postes de confiance), est connu de tous. C¹est justement pour cela que la position du gouvernement et du PT est intenable aux yeux de l¹opinion publique après les accusations de Jefferson. Qu¹elles soient ou non vraies, ces accusations sont plausibles, parce que l¹achat des parlementaires est ce que le PT et le gouvernement ont fait ouvertement. Tous les journaux ont pris note des trocs du soutien contre des postes au sein du gouvernement ou dans les exécutifs des États, du changement de parti faits par les parlementaires « malléables » ou de la manière dont Palocci a négocié les votes stratégiques du point de vue de Lula en acceptant des amendements dont l¹unique raison était de libérer des fonds exigés par des députés corrompus. Toutes ces pratiques sont en contradiction absolue avec la tradition du PT, qui les avait dénoncées jusqu¹alors en tant que pratiques inacceptables des élites corrompues. Les fruits amers du pragmatisme Les « mensualités », si elles ont réellement existé (et le Congrès résonne de bruits sur leur existence), rendaient seulement le processus plus simple et meilleur marché pour le gouvernement. Il s¹agit là d¹une bêtise absolue du point de vue de la pratique politique transformatrice, mais c¹est concevable étant donné la dégradation de l¹horizon politique du PT gouvernementaliste au niveau du pragmatisme le plus plat. Ce pragmatisme avait déjà dominé la culture politique d¹une partie de la gauche brésilienne avant 2002 et est d¹autant plus compréhensible quand on sait que la majorité du PT n¹avait jamais résisté à Lula. Quiconque a observé de près la perte de références graduelle des secteurs majoritaires de la direction du PT, leurs pratiques dans certaines municipalités, n¹oserait jamais leur signer un chèque en blanc. Ainsi, quoi qu¹il advienne des accusations de Jefferson et des Commissions d¹enquête parlementaire (celle, déjà en place, concernant le service postal et celle, déjà demandée, concernant les « mensualités »), les dommages sont faits, pour l¹essentiel. L¹accusation a mis en lumière ‹ pour la masse des électeurs brésiliens désenchantés du gouvernement (et du PT qui lui est soumis) ‹ le coût de la « gouvernance » choisie par Lula : le nivellement de la pratique du Parti des travailleurs au niveau de celle des autres partis. Maintenant le PT et le gouvernement ne peuvent plus espérer revenir à la case départ, lorsque l¹image du parti était encore pure, mais sont condamnés à tenter de limiter les dégâts et d¹éviter que l¹usure ne se transforme en hécatombe pour le gouvernement Lula. La situation peut aisément conduire à la multiplication de nouvelles accusations contre le gouvernement, ses compagnons d¹infortune et le PT. Une opération de la police fédérale a découvert un arrangement pour le déboisement de l¹Amazonie, faisant participer des membres du PT. Des accusations apparaissent contre les pratiques de cooptation des élus de l¹opposition dans la gestion de la mairie de São Paulo lorsque Marta Suplicy exerçait les fonctions de maire ‹ une sorte de « mensualité » au sein du conseil municipal. Robert Jefferson est revenu à la charge avec de nouvelles accusations contre le gouvernement : Silvio Pereira aurait bénéficié de la surfacturation au Bureau de nuit de la poste aérienne. Chaque nouvelle accusation ‹ qu¹elle soit vraie ou fausse ‹ contribue à détruire l¹identité de gauche du PT et à le plonger dans la fosse commune des partis corrompus. Il est inutile d¹insister sur le fait que Lula et la direction du PT récoltent seulement ce qu¹ils ont semé. Gestion de la crise Des secteurs du gouvernement jouent sur l¹usure du PT. La bureaucratie du parti reste sous le contrôle de José Dirceu. A l¹exception de Genoino, tous les accusés membres du PT sont liés à lui. Au cours de la réunion de la direction nationale du PT du 8 juin, devant la proposition raisonnable de suspendre Delúbio de l¹exécutif tant que les investigations se poursuivent, cette bureaucratie inepte a serré les rangs autour du trésorier du parti, renforçant ainsi l¹idée qu¹il n¹était qu¹un exécutant. Peu après, au cours d¹une conférence de presse désastreuse, Delúbio, sous la tutelle de Genoino, a donné l¹impression qu¹il n¹était qu¹un « porteur de valises ». Alors sous pression, la Présidence de la République a envoyé des signaux à tous les impliqués : si Lula est trop atteint, il pourrait se retirer du jeu et lancer Palocci pour assurer sa succession en 2006. Bref, le PT doit se soumettre et assumer le discrédit populaire. La gauche gouvernementaliste ‹ les représentants de la majorité de la Démocratie Socialiste (4) et de l¹Articulation de gauche (5) ‹ s¹aligne sur la bureaucratie du parti en défense de Delúbio et endosse les man¦uvres de Dirceu, tout en protestant timidement contre la politique économique du gouvernement. Elle semble ne pas se rendre compte de l¹ampleur de la crise en cours. Certains députés de la DS ‹ tels Tarcisio Zimmerman, Orlando Desconsi et João Grandão ‹ ainsi que tous les députés de l¹Articulation de gauche n¹ont même pas soutenu la première demande d¹enquête parlementaire concernant les malversations dans les services postaux, qui a été adoptée avant les dénonciations proférées par Roberto Jefferson. Il est plus qu¹évident que la participation au gouvernement a apprivoisé cette gauche et l¹empêche d¹agir librement dans une situation qui exige une capacité d¹initiative politique considérable. Le Bloc de gauche : « qui ne doit rien, ne craint rien » La gauche la plus conséquente avait déjà décidé d¹exiger ‹ avant que la crise n¹éclate ‹ que toutes les accusations soient l¹objet d¹enquêtes sérieuses et complètes. « Ceux qui ne doivent rien, ne craignent rien » a été un de ses mots d¹ordre. Douze parlementaires du Bloc de Gauche du PT ont soutenu la première demande d¹investigation sur les accusations de corruption concernant les services postaux. Ils ont maintenant établi une collaboration avec un groupe de sénateurs du PT. Par contre, ceux des parlementaires du PT qui s¹étaient opposés à l¹enquête, ont dû faire marche arrière une semaine plus tard, car leur position devenait intenable. Face aux accusation concernant les « mensualités », le Bloc ‹ qui regroupe les représentants de la gauche du PT s¹étant opposés aux mesures néolibérales du gouvernement ‹ a adopté la même attitude : il faut enquêter, par tous les moyens, et punir les responsables quels que puissent être les dommages que cela infligerait au gouvernement et au PT. Pour cela il faut impliquer la société civile démocratique et ces parlementaires cherchent le soutien de la Conférence Nationale des Évêques du Brésil et celui de l¹Ordre des Avocats. Le Bloc met également l¹accent sur la relation étroite qui existe entre ces scandales, les pratiques corruptrices adoptées par le gouvernement et le PT et l¹orientation néolibérale de la politique économique de Lula et Palocci. Ceux qui gouvernent pour le marché, ne peuvent gouverner en s¹appuyant sur la rue. Le changement de la politique économique est le corollaire nécessaire de tout combat efficace contre la corruption. Une recomposition majeure La crise a démoralisé une bonne partie du PT gouvernementaliste, compromis avec le style politique de Dirceu et les pratiques pragmatiques peu acceptables, pour ne pas dire plus. Cela crée une occasion pour que la gauche critique du PT gagne un soutien plus large au sein de la base sociale du parti, toujours orientée à gauche et qui réalise aujourd¹hui quelles sont les conséquences de la politique « de continuité » et des alliances politiques du gouvernement Lula. Au cours des dernières semaines, des personnalités ‹ les sénateurs Eduardo Suplicy et Cristóvão Buarque, ainsi que le théologien de la libération Frei Betto ‹ ont rendu publics leurs désaccords avec l¹orientation du gouvernement et du parti. Mais la lutte pour une réorientation politique de la gauche ne se fera pas par une intervention dans les débats internes du PT, comme le croient même certains secteurs du Bloc de Gauche, telle l¹Action populaire socialiste (APS). En fait, les élections internes des directions du parti sont passées au second plan en raison du conflit qui secoue le Congrès. Par ailleurs le « cordon sanitaire », établi par la gauche gouvernementaliste autour du Parti de la liberté et de la solidarité (PSoL) de la sénatrice Heloísa Helena, est devenu insoutenable. Ce parti est en train d¹avancer vers l¹obtention à temps du statut légal lui permettant de participer aux élections de 2006 (ce qui n¹est pas encore acquis, mais semble maintenant probable). Il a aussi réagi à la crise de manière ouverte, cherchant à établir des liens avec la gauche du PT de manière non sectaire, comme le prouve la récente déclaration de ses élus au Congrès. Quoi qu¹il puisse arriver, il semble que Heloísa Helena sera une personnalité clé lors des élections de 2006, au cours desquelles elle pourra probablement briguer la Présidence de la République (6). Finalement la gauche du PT devra s¹interroger sur son avenir à moyen terme et en débattre, car il semble aujourd¹hui peu probable que le gouvernement et le parti puissent modifier leur orientation. Les dommages déjà subis par l¹image du PT sont sans doute irréversibles. L¹orientation actuelle de Lula ouvre la voie à un retour du PSDB au gouvernement. Il n¹est plus possible de spéculer sur un éventuel « plan B ». De toute façon les seules options pour la gauche seront celles que l¹action commune du Bloc de Gauche aura rendu possibles. Les prochaines semaines seront ainsi riches en événements porteurs d¹une recomposition majeure du paysage politique de la gauche brésilienne. L¹effondrement du PT historique (7) Au cours des dernières semaines d¹innombrables évidences se sont accumulées, indiquant que les dirigeants du Parti des travailleurs étaient impliqués dans une grande affaire de corruption politique et électorale, et cela à divers niveaux, concernant tant le gouvernement que le parti. Les chiffres déjà connus indiquent des mouvements de fonds d¹au moins 500 millions de dollars. Le premier résultat, c¹est que Lula a initié le 8 juillet une réforme ministérielle, tentant de sauver ainsi son gouvernement. Cette réforme vise à réduire le poids du PT au sein du gouvernement fédéral et de l¹ouvrir à des partis de droite, réputés pour leur vénalité ‹ en particulier le PMDB (déjà sollicité pour trois ministères importants, dont celui de la Santé, doté du plus important budget fédéral) et le Parti Progressiste (PP, issu de l¹ARENA, le parti des militaires durant la dictature). La crise a fait glisser le gouvernement vers une politique néolibérale encore plus agressive. Le ministre des finances, Palocci, a organisé un séminaire pour débattre de la proposition d¹établir un « déficit zéro » en réduisant encore, de manière draconienne, les dépenses sociales, proposition avancée par Delfim Neto, membre du PP, connu durant la dictature sous le sobriquet de « tsar de l¹économie ». En même temps la survie du gouvernement, sans qu¹un processus de destitution ne soit encore engagé contre Lula, dépend aujourd¹hui de la bienveillance du PSDB et du PFL, les partis de droite que la victoire de Lula en 2002 a chassé du gouvernement. Le scandale a produit une puissante démoralisation au sein du Parti des travailleurs, l¹isolant au sein de la société et provoquant la démission de ses dirigeants atteints par les accusations : le président du PT, José Genoino ; son secrétaire général, Silvio Pereira ; son trésorier, Delúbio Soares ; et son secrétaire porte-parole, Marcelo Sereno. La vieille bureaucratie du parti a ainsi été décapitée. Le 9 juillet, la Direction nationale (DN) du PT a remplacé ces dirigeants par divers anciens ministres et des personnes de confiance de Lula : Tarso Genro, qui abandonne le Ministère de l¹Éducation et devient président du PT ; l¹ex-ministre des Affaires sociales, Ricardo Berzoini, qui devient secrétaire général du parti ; le député Paulo Pimentel devient le nouveau trésorier ; et l¹ex-ministre de la Santé, Humberto Costa est nommé nouveau secrétaire porte-parole du parti. Les 21 membres de la DN, représentant tous les courants de sa gauche, y compris les plus modérés et les plus « gouvernementalistes », se sont abstenus lors de cette recomposition de l¹exécutif du parti, qui ne laissait aucun espace aux courants que Lula ne contrôle pas totalement. Les changements en cours au sein de la direction du parti révèlent l¹effondrement de son noyau dirigeant constitué à la fin des années 1980. Ce dernier est remplacé par un personnel politique en général soumis à Lula, mais non impliqué par les accusations de corruption. Mais le procès est loin d¹être terminé. Les commissions d¹enquête du Congrès disposent d¹un matériel pour travailler durant de nombreux mois, une période au cours de laquelle de nouvelles accusations ne manqueront pas de voir le jour. C¹est dans ce cadre que 21 députés fédéraux du PT, à l¹initiative des animateurs du Bloc de Gauche du parti (8), ont rendu public le 5 juillet une déclaration intitulée « En défense des valeurs du PT » (ci-contre). Ils y dessinent une issue de gauche à la crise actuelle du PT et du mouvement démocratique et populaire brésilien. Il s¹agit là du premier pas d¹une recomposition fondamentale de la gauche brésilienne et du PT en particulier. Pour la gauche petiste attachée au projet socialiste, la question de la sortie du parti ‹ perçu aujourd¹hui par la population comme un parti aussi corrompu que les autres ‹ est posée à court terme. Pour une bonne partie de la gauche le 3 octobre prochain ‹ journée limite d¹affiliation partisane de tous ceux qui aspirent à être candidats lors des élections générales du 3 octobre 2006 (9) ‹ définit l¹horizon de ce processus. São Paulo, le 16 juin et le 11 juillet 2005 * José Corrêa Leite, animateur du Forum social mondial et militant de la minorité de la Tendance Démocratie Socialiste, est membre du Comité International de la IVe Internationale. Traduit du portugais (Brésil) et annoté par J.M. 1. En 1992 le président Fernando Collor de Melo a été impliqué dans de graves scandales de corruption. Le Parti des travailleurs avait alors joué un rôle essentiel dans la campagne qui avait conduit le Congrès à destituer Collor. 2. D¹autres dirigeants du PT ont démissionné depuis, dont le secrétaire Silvio Pereira et le trésorier Delúbio Soares. Le président du PT, José Genuino, est aussi gravement menacé... 3. Antonio Palocci est ministre des finances et symbolise le tournant néolibéral du PT et du gouvernement Lula. Luiz Gushiken est ministre-chef du secrétarit de communication du gouvernement et de la gestion stratégique. Le PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne) est le principal parti de l¹opposition bourgeoise, construit par l¹ex-président Fernando Henrique Cardoso. 4. La Tendance Démocratie socialiste (DS) regroupe historiquement au sein du PT les militants qui s¹identifient à la IVe Internationale. Après l¹exclusion du parti de la sénatrice Heloísa Helena, militante de la DS, et la fondation du Parti de la liberté et de la solidarité (PSoL), des militants de la DS ont quitté le PT pour construire le PSoL. D¹autres militants de la DS ‹ environ un quart lors de la dernière Conférence nationale de ce courant, en avril 2005 ‹ demandent une réorientation de la DS. La majorité, elle-même divisée en plusieurs sensibilités, continue à soutenir le gouvernement Lula au sein duquel un membre de la DS, Miguel Rosetto, exerce la fonction de ministre de la réforme agraire. Le Comité international de la IVe Internationale a adopté fin février dernier une résolution sur la situation brésilienne qui stipule, entre autres, que « la construction d¹un bloc socio-politique des travailleurs et travailleuses antilibéral et anticapitaliste est contradictoire au soutien et à la participation au gouvernement actuel » et « se prononce pour le maintien de relations avec toutes les composantes de la IVe Internationale au Brésil ». Cf. Inprecor n° 503 de mars 2005 pour le débat qui traverse la gauche brésilienne et Inprecor n° 504 d¹avril 2005 pour les documents adoptés par le CI de la IVe Internationale. 5. Articulation de gauche est une tendance du PT issue de la rupture à gauche du courant historique de Lula, majoritaire, au début des années 1990. 6. Des sondages réalisés récemment estiment que Heloísa Helena, si elle se présentait, pourrait réaliser un résultat significatif, de l¹ordre de 10 % des voixÅ  7. Vu le retard pris par ce numéro d¹Inprecor, nous avons demandé à l¹auteur un post-scriptum actualisant son article redigé le 16 juin 2005. Ce dernier paragraphe a été écrit le 11 juillet. 8. Le Bloc de Gauche a été constitué le 20 mars 2005 par quinze député(e)s de la gauche du PT et annoncé lors d¹une réunion de mille militants de la gauche du PT co-organisée par le journal Correio da Cidadania. Ces députés ont formulé, dans deux documents ‹ une « Lettre aux militant(e)s » et un « Engagement militant » ‹, une ébauche de projet politique alternatif à celui du gouvernement Lula. 9. La loi électorale brésilienne impose un délai d¹un an d¹adhésion à un parti politique légal (et les nouveaux partis pour être reconnus doivent présenter 437 000 signatures !) pour pouvoir se présenter aux élections sur la liste de ce parti. Les militants du PT qui ne souhaitent pas être associés à la candidature de Lula (et au bilan gouvernemental désastreux de ce dernier) et qui aspirent à mener un combat électoral en 2006, doivent donc rejoindre un autre parti légal avant le 3 octobre. Le Parti de la liberté et de la solidarité (PSoL), fondé l¹an dernier par la sénatrice Heloísa Helena et les députés fédéraux Babá, João Fontes et Luciana Genro ‹ tous exclus du PT pour leur opposition aux réformes néolibérales en décembre 2003 ‹ qui a rassemblé les signatures exigées, n¹a pas encore été reconnu légal, bien que les récents sondages accordent un score important à Heloísa Helena au cas où elle briguerait la Présidence de la République. ---------------------- En défense des valeurs du Parti des travailleurs Déclaration aux militants Document 1. Le PT affronte aujourd¹hui la plus grande crise de son histoire. Ses militants, ses affiliés et ses sympathisants sont perplexes. Bouleversés par la dilapidation du patrimoine politique et éthique du parti, ils exigent maintenant de leurs dirigeants des explications, des garanties et une autre ligne. Cette crise prend sa source dans les alliances politiques avec des partis idéologiquement conservateurs et marqués par la vénalité et dans une conception de la gestion administrative où le troc politique étouffe l¹engagement de respecter la moralité publique. La crise d¹orientation du PT est aussi issue de sa soumission, au travers du gouvernement fédéral, à une politique économique ultra-orthodoxe et fondée pour l¹essentiel sur la continuité, otage du capital financier, qui n¹a pas réalisé les promesses de reprise de la croissance économique ni de la justice sociale, contrairement au programme proposé lors de la dernière Rencontre nationale du PT. Ceci, alors que la préface des statuts du parti affirme que « le Brésil a besoin d¹une révolution éthique, d¹un autre modèle économique et de réformes sociales et politiques qui distribuent le revenu, la terre et la richesse ». 2. Cette crise, qui est aussi un défi, conduit à l¹effondrement de l¹esprit militant ‹ une marque déposée du petisme ‹ et produit une très grave usure de l¹image du parti en tant qu¹instrument de transformation sociale et éthique de la politique. Ce patrimoine, qui avait toujours cimenté nos pratiques de gestion transparente et participative, est menacé par les dénonciations et les témoignages contradictoires devant le Conseil éthique de la Chambre fédérale et devant la Commission parlementaire d¹enquête sur le service postal, largement propagés par les médias nationaux sans que la direction du PT ne leur oppose une réponse efficace. 3. Les conservateurs de toute espèce ‹ depuis la droite la plus réactionnaire jusqu¹aux néolibéraux modernes ‹ agissent pour revenir au pouvoir, dont ils n¹ont jamais été totalement écartés. Mais prétendre à partir de là qu¹il s¹agit de « mouvements conspirateurs préparant un coup d¹État » n¹aide nullement à affronter les problèmes que nous avons nous-même créés pour une bonne partie. Faire le jeu de l¹opposition c¹est adopter ses procédés, y compris en tentant d¹empêcher la commission d¹enquête parlementaire, « de blinder » les coreligionnaires et de ne se fonder que sur les méthodes conventionnelles de la « gouvernabilité » en abandonnant les liens vitaux avec les mouvements et les organisations de la société. 4. Au cours de cette année et demie qui lui reste, le gouvernement Lula doit produire un choc éthico-politique. Il doit modifier sa base d¹appui parlementaire, éliminer tous les accords de troc des votes en échange des charges publiques ou des amendements parlementaires. La simple intégration au gouvernement des ministres venant de l¹aile du PMDB dirigée par les sénateurs Renan Calheiros et José Sarney, si elle « dé-PTise » l¹administration, n¹ajoute rien. Pour un gouvernement de gauche, la « gouvernabilité » doit reposer sur son programme de changements et sur le soutien des mouvements populaires. La loi de directives budgétaires doit indiquer la volonté d¹une inflexion nécessaire de la politique économique, par la baisse des taux d¹intérêt, la réduction de l¹excédent budgétaire brut et l¹accroissement des ressources publiques. La proposition, si courtisée, du « déficit zéro », exigée par Delfim Netto, le tsar de l¹économie durant la dictature militaire, avec des cadeaux fiscaux encore plus importants et la multiplication des coupes budgétaires, va à l¹encontre de toute orientation favorable aux changements. 5. La société réclame une lutte résolue contre la corruption, « sans tolérance aucune » en ce qui concerne les nécessaires épurations et le Congrès fédéral doit contribuer au travail compétent de la police fédérale, de la Chambre de contrôle général de l¹Union et de la Justice. Les ministres accusés de pratiques illicites par le Parquet Général de la République, qui répondent à des procédures de la Cour Suprême Fédérale, auraient dû être écartés depuis longtemps déjà. 6. Outre la réduction du nombre des charges publiques dépendantes du gouvernement, nous sommes favorables à ce qu¹elles soient proposées en priorité à des fonctionnaires professionnels, en raison de leurs compétences techniques, de leur réputation sans taches et, évidemment, de leur engagement à réaliser la politique du gouvernement. Il est également impératif d¹établir des frontières entre le parti et le gouvernement, évitant ainsi que des dirigeants du parti sans fonctions officielles négocient en impliquant l¹administration fédérale. L¹absence d¹une claire séparation rend toujours possible un mélange néfaste des intérêts publics et privés et compromet la nécessaire autonomie du parti. 7. La reprise de l¹initiative doit également se faire au Congrès national. Il faut, enfin, tenir l¹engagement de la réforme politique, la populariser, en mettant l¹accent sur le financement exclusivement public des campagnes électorales et sur la fidélité partidaire. Il faut que tous ceux qui détiennent des charges électives rendent publics leurs comptes bancaires et leurs déclarations fiscales alors qu¹ils exercent des mandats et qu¹aucun ne puisse, durant cette période, obtenir les concessions des émissions de la radio et de la télévision. En outre, la réglementation des mécanismes de la démocratie directe, que notre Constitution prévoit, est essentielle pour garantir la plus large participation populaire dans l¹orientation du gouvernement. 8. Devant la crise de crédibilité et de légitimité qui a atteint les membres de la Direction Nationale du parti, nous proposons une recomposition de l¹exécutif, sans la présence de tous les dirigeants accusés ‹ qui doivent se consacrer à leur défense ‹ et présidée par quelqu¹un qui jouisse de l¹autorité morale et de représentativité politique pour conduire le PT jusqu¹aux élections internes de septembre. Cette direction provisoire devra rétablir la démocratie interne, stimuler la participation militante et garantir une transparence absolue en établissant une Commission de vérification des comptes du parti et de recherche d¹éventuelles responsabilités des dirigeants mis en cause, qui devront répondre également devant une Commission éthique interne. 9. Sans de telles initiatives évidentes et urgentes, le gouvernement et le PT ‹ un parti politique dont la majorité de la Direction Nationale est entrée en conflit avec son programme et ses statuts ‹ se mettraient sérieusement en danger. Mais le désespoir et le désenchantement croissants menacent surtout la République elle-même, qui ne peut exister sans l¹activité des citoyens. Il faut la stimuler maintenant, sinon nous allons transformer en un échec politique et éthique la chance historique que 53 millions de Brésiliennes et Brésiliens nous avaient accordée. 10. C¹est pourquoi, nous appelons les militants du PT ‹ notre patrimoine fondamental ‹ pour qu¹ils saisissent l¹occasion des élections internes du parti afin de changer la direction actuelle, qui porte la principale responsabilité de la crise où se trouve notre parti, et pour qu¹ils élisent les camarades engagé(e)s dans le sauvetage de la crédibilité d¹un parti qui se revendique encore d¹être éthique, militant, démocratique et socialiste. Les député(e)s (entre parenthèses l¹État qui les mandate) : Antônio Carlos Biscaia (Rio de Janeiro), André Costa (Rio de Janeiro), Chico Alencar (Rio de Janeiro), Drª Clair (Paraná), Dr. Rosinha (Paraná), Gilmar Machado (Minas Gerais), Iara Bernardi (São Paulo), Guilherme Menezes (Bahia), Ivan Valente (São Paulo), João Alfredo (Ceará), João Grandão (Mato Grosso do Sul), Luiz Alberto (Bahia), Maninha (District fédéral), Mauro Passos (Santa Catarina), Nazareno Fonteles (Piauí), Orlando Desconsi (Rio Grande do Sul), Orlando Fantazinni (São Paulo), Paulo Rubem (Pernambuco), Tarcísio Zimmermann (Rio Grande do Sul), Walter Pinheiro (Bahia), Zico Bronzeado (Acre). -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : =?UTF-8?Q?507_8-Brésil,_document.doc?Dateityp : application/msword Dateigröße : 10752 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/4106748d/UTF-8Q5075F8-BrC3A9sil2C_document-0001.dot -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : =?UTF-8?Q?507_8-Brésil,_Zé.doc?Dateityp : application/msword Dateigröße : 27648 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/4106748d/UTF-8Q5075F8-BrC3A9sil2C_ZC3A9-0001.dot From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:17:20 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:17:59 2005 Subject: [QI-P] INP507/8-Lectures, Venezuela Message-ID: <004a01c58e39$980c2520$6502a8c0@Dell> Venezuela / Lectures « J?ai voulu raconter la vraie vie et faire coïncider la vie avec la théorie politique » Entretien avec Maurice Lemoine* Inprecor : Le titre de ton dernier roman, Chávez Presidente !, est provocateur quand on sait que le président du Venezuela est si malmené par les médias. Est-ce une biographie de « réhabilitation » ? Maurice Lemoine : Ce n?est pas une biographie de Chávez, c?est ce que j?appelle un « docuroman ». Chez les libraires cela s?appelle un roman, mais en réalité c?est un documentaire. Le titre, qui peut laisser à penser que c?est un bouquin sur Chávez, est symbolique de ce qui se passe au Venezuela : quand on parle de Chávez, on parle du processus social. J?ai voulu raconter l?histoire du Venezuela et, en particulier, de la révolution bolivarienne, avec tous ses personnages. Aussi bien Chávez, puisqu?il est le Président et est le seul personnage, avec Bush, qui apparaît sous son vrai nom, mais aussi son entourage, les mouvements populaires, les militaires, y compris ceux qui se sont soulevés contre lui le 11 avril 2002. J?ai eu envie d?emmener le lecteur voir ce qui se passe de passionnant au Venezuela sur le plan social et politique comme sur le plan humain. J?ai eu envie de le plonger dans cette révolution. C?est évident que dans ce bouquin, Chávez n?apparaît pas comme on le présente habituellement, « un dictateur », « un semi-dictateur », « un populiste », « un national populiste », « un national populiste tropical », voire comme l?a écrit Adler récemment et qui mériterait le dépôt d?une plainte pour racisme, comme « un primate ». Là, on n?est plus dans l?argument politique mais dans la caricature. Ce n?est pas une entreprise de réhabilitation, Chávez n?en a pas besoin, mais c?est simplement une explication de qui est Chávez, à travers la révolution bolivarienne, et quel est son projet. Évidemment, le narrateur manifeste une certaine sympathie pour le personnage. Inprecor : Quels avantages as-tu tiré à écrire cette histoire sous la forme d?un roman plutôt que sous la forme d?un documentaire ? Maurice Lemoine : Une révolution, c?est un processus politique. Ce n?est pas uniquement de la politique et de l?analyse, c?est aussi des êtres humains, des hommes et des femmes, c?est de l?amour, de l?espérance, et aussi des histoires d?amour. J?ai voulu raconter la vraie vie et faire coïncider la vie avec la théorie politique. Si j?avais fait cela à la manière du Monde diplomatique ? bien que je revendique cette forme - j?aurais fait un essai très chiant, très sérieux, avec plein de rappels de notes en bas de page. Je ne me serais adressé qu?aux 800 lecteurs très spécialisés sur la question. Mon but est de m?adresser à un public plus large que je veux entraîner vers la découverte de ce processus politique. C?est donc l?histoire d?une révolution, qui relève du roman d?espionnage, puisque j?y raconte la tentative de coup d?État du 11 avril 2002. Le roman laisse une plus grande liberté, il y a des choses que je peux raconter dans un roman que je ne pourrais pas en tant que journaliste, notamment des choses sur la vie privée des gens. Or, il y a un certain nombre de situations dans le bouquin où je mets en scène des personnages dont la vie privée est en décalage avec les attaques qu?ils portent contre Chávez. Comme par exemple quelqu?un qui l?accuse en permanence d?être lié à la narco guérilla colombienne et qui est en même temps un grand consommateur de cocaïne. Tu te dis qu?il y a quelque chose de pervers comme démarche de faire sans cesse un procès au Président alors que toi-même tu traficotes là-dedans. Mon rôle, en tant que journaliste, n?est pas de dénoncer les gens. En revanche, quand tu prends la logique de ce qui se passe au Venezuela, tu as envie de raconter ce qui, dans la vie privée des gens, rentre en contradiction avec des positionnements publics. En changeant les noms des protagonistes, la technique romanesque le permet. Inprecor : On sent beaucoup de rigueur dans la construction du roman qui donne une parfaite illusion réaliste. Peux-tu nous expliquer quelle a été ta méthode de travail ? Maurice Lemoine : Un certain nombre de Vénézuéliens, vivant à Paris, qui ont lu le bouquin, m?ont en effet dit qu?on s?y croyait. La technique est sérieuse même si la manière de présenter les choses peu paraître fantaisiste. Je suis allé pour la première fois au Venezuela en 1973, je n?ai donc pas débarqué au Venezuela parachuté par une rédaction. J?étais là-bas le jour du coup d?État le 11 avril 2002, j?y suis resté en tout cinq semaines, quatre semaines avant le 11 et une après. Ce qui fait parti de la petite histoire, et de ma grande histoire à moi, c?est que j?étais à l?endroit crucial, au Puente Llaguno, là où des partisans de Chávez se sont défendus contre des francs-tireurs qui leur tiraient dessus. Ils ont été filmés et on a prétendu qu?ils tiraient sur la manifestation pacifique de l?opposition sur ordre du Président. Il se trouve que j?étais là et, photos à l?appui, on voit que c?était des gens qui se défendaient contre des francs-tireurs et, qu?en outre, la manifestation pacifique ne défilait pas à l?endroit où ces coups de feu ont été échangés. J?ai rencontré beaucoup de monde avant le coup d?État, des gens de l?opposition, ce qui m?a permis de les faire parler et, évidemment, des chavistes. Après le coup d?État, je suis retourné au Venezuela où j?ai enquêté dans les campagnes sur la mise en place de la réforme agraire. Quelques semaines après le coup d?État, l?Assemblée nationale vénézuélienne a mis en place une commission d?enquête devant laquelle tous les protagonistes du coup d?État sont venus témoigner : Chávez lui-même s?y est présenté, les militaires qui ont fait le coup, le patron des patrons, qui avait pris le pouvoir, les militaires qui ont défendu Chávez, tous ont témoigné. Un rapport de 800 pages en est sorti, je l?ai entièrement lu. Tout ce que je fais dire à mes personnages, ils l?ont dit, je n?ai fait que remettre en scène en rétablissant la chronologie. J?ai aussi été chercher les propos des gens de l?opposition dans les courriers des lecteurs des journaux vénézuéliens. Depuis le coup d?État, ils ne m?ont plus en odeur de sainteté, c?est plus difficile pour moi d?aller les rencontrer même si, quand je le fais, je ne m?appelle plus Lemoine. Quand je dis que c?est un docuroman, c?est vrai, car c?est aussi un document. Ça ne veut pas dire qu?il ne va pas être contesté par une partie des Vénézuéliens, ce que je raconte ne fait pas les affaires de l?opposition. Mais les Vénézuéliens, sympathisants de Chávez, qui sont à Paris, retrouvent leur Venezuela. Mon objectif était d?essayer de restituer l?opinion qui n?est jamais entendue des gens qui défendent Chávez, parce qu?on ne va jamais voir les quartiers populaires, les déshérités, les paysans. C?est quand même anormal qu?en France, les articles les plus objectifs qu?on lise sur le Venezuela, on les lise dans Le Figaro. C?est scandaleux que dans Le Monde et dans Libération, qu?on soit d?accord ou pas avec la manière de gouverner de Chávez, qui n?est d?ailleurs pas pire que celle d?un Chirac en France, d?un Zapatero en Espagne ou d?un Schröder en Allemagne, on présente Chávez comme un dictateur, un homme dangereux pour l?Amérique latine, c?est réellement une contrevérité. Inprecor : Quel avenir vois-tu à cette révolution bolivarienne, au Venezuela et au-delà, en Amérique latine, quel rôle a Chávez ? Maurice Lemoine : La révolution bolivarienne n?est pas une cathédrale idéologique avec des textes sacrés. C?est une révolution qui se bâtît au jour le jour, sans grande théorie mais qui tient compte de tous les échecs des révolutions précédentes, du contexte et de l?époque. Elle a fait des erreurs et peut encore en faire. Elle est traversée par des contradictions et il y a des critiques à lui apporter y compris venant de la gauche. Autour de la démocratie participative par exemple. Un conflit a en effet éclaté entre la base sociale et le parti du Président qui a imposé des candidats aux élections alors que la base voulait les choisir. La révolution, c?est toujours un processus en construction. Il ne faut pas fantasmer mais regarder les résultats. Alors, c?est vrai que pour le moment, la révolution bolivarienne n?a pas réduit macroéconomiquement la pauvreté au Venezuela. Selon les critères du FMI et de la Banque mondiale, on doit pouvoir dire « vous le voyez bien, on n?a pas fait grand-chose au Venezuela ». Pourtant, on ne peut ignorer un certain nombre de phénomènes. En particulier, une politisation importante de ceux qui jusque-là avaient été marginalisés par le système, c?est-à-dire 70 % de la population, les pauvres, à travers notamment un travail de pédagogie que fait Chávez. Travail qui a été extrêmement contesté parce que ça passe par le type de relation qu?il a avec le peuple, notamment son émission « Allô Presidente », où il parle pendant deux heures. Au-delà de l?aspect folklorique du personnage, de sa démarche, il se livre à une véritable éducation civique. Aujourd?hui, dans les quartiers populaires de Caracas ou dans les campagnes, les gens connaissent la Constitution. A présent, ils revendiquent leurs droits, avec ou sans Chávez. Chávez, c?est le genre d?homme qui s?est cimenté une classe sociale, lui a donné une colonne vertébrale et la prépare à assumer les nouveaux défis du futur, avec ou sans lui. Sur le plan des résultats concrets, il y a les fameuses missions avec la reprise en main de l?industrie pétrolière qui est réellement mise au service d?un projet social. En 2004, PDVSA, la compagnie pétrolière vénézuélienne, a transféré directement 3 milliards 400 millions de dollars pour les programmes sociaux. Certains le reprochent à Chávez, en disant qu?il est en train de casser PDVSA au lieu d?investir et qu?il gaspille l?argent avec le peuple. Cela se discute et fait parti du débat politique, mais cet engagement faisait parti du projet de départ de Chávez. Le Venezuela a la chance d?être un pays pétrolier, c?est plus facile pour Chávez que ça ne pourrait l?être au Pérou, si demain il y avait une tentative de transformation sociale, ou au Nicaragua qui produit des ananas et du coton. Les missions mises en ?uvre sont connues. Les 18 000 médecins cubains dans les quartiers populaires, qui distribuent de la médecine gratuitement, ce n?est pas rien. Le bulldozer néolibéral avait complètement cassé la médecine publique avec des heures de queue pour se faire soigner dans un hôpital et 18 dollars la visite d?un toubib. L?alphabétisation concerne 1 million 300 mille personnes. La mission Ribas, qui permet aux jeunes qui avaient abandonné les études secondaires de les reprendre grâce à une bourse, ce n?est pas rien. La loi des terres, c?est-à-dire la réforme agraire, qui concerne trois millions d?hectares de terres et 150 000 familles, ce n?est pas rien. Ces gens qui, jusque-là, n?avaient pas de terre, qui commencent à produire pour leur autosubsistance mais aussi pour le pays (qui importait jusque là 70 % de son alimentation), ce n?est pas rien. Tout cela n?apparaît pas encore dans les grands cadres macro-économiques, mais je crois qu?on peut dire sans démagogie, qu?un pauvre qui accède à la santé est moins pauvre qu?avant. Qu?un pauvre qui a eu accès à l?éducation est moins pauvre qu?avant car il a plus d?armes pour se défendre. C?est la raison pour laquelle on peut dire qu?il y a réellement des avancées sociales au Venezuela. Alors, évidemment, Chávez fait tache d?huile au-delà des frontières. En plus, il y a eu un déplacement du centre de gravité politique en Amérique latine avec l?arrivée de Présidents qu?on va appeler « sociaux-démocrates », avec les défauts et les qualités de la social- démocratie, qui sont Kirchner en Argentine, Lula au Brésil, Tabaré Vazquez en Uruguay. Chávez est évidemment le plus radical et les Présidents qui l?entourent doivent en tenir compte puisqu?il est infiniment plus populaire au sein du mouvement des sans terres au Brésil ou au sein des piqueteros en Argentine que les Présidents Lula et Kirchner. Un des grands problèmes au Brésil, c?est la réforme agraire, la paysannerie brésilienne attend cette réforme et Lula ne la fait pas. Chávez montre qu?avec une volonté politique on peut la faire, en s?appuyant sur les secteurs populaires. Dans ce sens, Chávez est effectivement, comme le dit Condolezza Rice « un perturbateur continental ». Il est le poil à gratter de Lula, de Kirchner, de Vazquez et de tous les autres. Comme il y a un glissement à gauche en Amérique latine, il y a une tentative de résistance de ces pays aux États-Unis, notamment à la fameuse Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA, ALCA en espagnol). Elle devait être mise en place en janvier 2005, mais elle a échoué car tout le monde a compris qu?il s?agissait d?un projet hégémonique où l?économie américaine allait bouffer celle des pays d?Amérique latine. Ce bloc de résistance essaie de se structurer et a comme projet, cela ne veut pas dire que ça va se faire, l?Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) que propose Chávez et qui pour le moment repose sur Cuba et le Venezuela. La politique vénézuélienne réintègre en effet Cuba dans le concert des nations latino-américaines, et c?est une bonne chose quoiqu?on pense du régime cubain. En matière des droits de l?Homme, quand on regarde vraiment l?Amérique latine, Cuba n?est pas le pire. On peut avoir des réserves sur le type de pouvoir, mais en terme de violations des droits de l?Homme, il y a encore deux mois la police brésilienne a fait 21 morts dans une favela à Rio. Imaginons ce qui se passerait si la police cubaine faisait 21 morts dans un quartier populaire. Ce serait le tollé mondial, mais ça se passe au Brésil, c?est la démocratie, elle a des difficultés? Bolivar, c?est celui qui a libéré l?Amérique latine (Colombie, Venezuela, Bolivie, Équateur, Pérou) du joug espagnol et qui voulait l?unifier. L?alternative bolivarienne commence à avoir des premières concrétisations avec, le 25 mai dernier, la première émission de Telesur, une télévision destinée à contrebalancer l?influence de CNN et dont les principaux actionnaires sont actuellement le Venezuela à 50 %, Cuba, l?Uruguay, l?Argentine. Le Brésil devrait rentrer dans le jeu bientôt. Il y a aussi un projet de mise en application d?une compagnie pétrolière latino-américaine qui s?appellerait Pétrosur, dans lequel sont impliqués pour le moment le Venezuela, l?Argentine et, à terme, le Brésil avec Pétrobras. Pour ceux qui depuis longtemps rêvent d?une intégration latino-américaine qui pourrait faire contrepoids à la super puissance américaine, c?est une bonne chose. Après, le débat sera le même qu?en Europe : quelle intégration veut-on ? En ce sens, on retrouve les mêmes clivages : Chávez a dit du Mercosur (le marché commun du sud qui regroupe le Brésil, l?Argentine, le Paraguay et l?Uruguay) que c?est une union uniquement basée sur des aspects mercantiles et qu?il faut en faire une union sociale. Pour la première fois, il y a un courant antilibéral, voulant axer l?intégration latino-américaine sur un véritable projet social, qui voit le jour. On peut comprendre que les Nord-Américains soient inquiets devant l?émergence de Chávez, qui joue un rôle extrêmement important dans la résistance de l?Amérique latine au modèle libéral. Inprecor : L?éventuelle suppression de Chávez changerait-elle la donne ? Maurice Lemoine : Il y a un processus en cours, on ne peut pas faire de pronostic mais on a des précédents historiques. Qui aurait imaginé que le Nicaragua sandiniste connaîtrait après sa révolution une contre-révolution aussi radicale et aussi brutale ? Au Venezuela, il y a une course de vitesse, la révolution bolivarienne sans Chávez ça ne serait pas tout à fait la même chose. Tout l?enjeu national, pour l?opposition, et international, pour les États-Unis, est de ne pas laisser le temps à Chávez et au gouvernement bolivarien de développer le mouvement social, de faire émerger des leaders populaires qui demain seront capables d?encadrer le mouvement social et de prendre la relève. Il y a des cadres mais pas encore assez. C?est évident que si Chávez disparaissait, dans des conditions anticonstitutionnelles, il y aurait une période de chaos, de révoltes, d?entrée dans une colombianisation, y compris avec l?apparition de guérillas, plutôt qu?un approfondissement de la démocratie. Inprecor : Il y a un verrou au développement du processus en Amérique latine, c?est la Colombie. Comment vois-tu l?évolution de la Colombie à la lumière du processus vénézuélien ? Est-ce que la révolution bolivarienne a des influences sur la Colombie ? Maurice Lemoine : Selon une formule journalistique, la Colombie joue le rôle en Amérique latine que joue Israël au Proche-Orient. C?est vrai qu?il y a une opposition frontale même si le jeu de la négociation fait de temps en temps reculer les tensions entre Alvaro Uribe en Colombie et Chávez au Venezuela. Ce qui est intéressant, c?est qu?au moment du lock-out, qui a duré 63 jours entre décembre 2002 et janvier 2003, lorsque l?opposition vénézuélienne a essayé de paralyser le pays et a tenté la déstabilisation économique, les syndicats du pétrole colombien ont appuyé le gouvernement bolivarien et ont organisé un déplacement à Caracas pour venir soutenir Chávez. C?était courageux quand on sait que la Colombie est le pays le plus dangereux au monde pour les syndicalistes. La Colombie est dans une impasse militaire du fait de la politique de guerre du Président Alvaro Uribe qui a écarté toute idée de négociation sauf bien sûr avec les paramilitaires fascistes. Mais il y a des forces sociales de gauche qui sont prêtes à épouser la cause de Chávez, à rejoindre l?aspiration bolivarienne à une Amérique latine sociale, intégrée et unie. Ces forces sont réduites au silence par le conflit et par la répression, mais elles sont là. Il n?est pas certain qu?Uribe soit réélu en 2006. Les médias nous racontent que la population colombienne appuie massivement ce président. Or, il a été élu avec 52 % des voix, mais avec 53 % d?abstention, c?est-à-dire qu?il a été élu par moins de 25 % des Colombiens. Il a organisé un référendum l?année dernière où il a pris une claque phénoménale. La guerre totale lancée contre les guérillas échoue sur le plan militaire, il est donc en train de perdre la seule légitimité qu?il avait jusqu?à présent. Ce qui fait qu?en Colombie, si les conditions le permettent, c?est-à-dire que les opposants y compris les modérés, ne soient pas systématiquement massacrés, exécutés par les escadrons de la mort et par les paramilitaires, il y a des forces de gauche qui sont prêtes à épouser non pas la cause de Chávez mais la cause bolivarienne, c?est-à-dire une Amérique latine sociale avec un projet de réformes et un projet d?unité latino-américaine. Inprecor : Quels sont les grands obstacles et les grands problèmes auxquels est confrontée la révolution bolivarienne ? Cette révolution peut-elle en finir avec l?appareil d?État antérieur et la bureaucratie ? Maurice Lemoine : L?objectif annoncé de la révolution bolivarienne c?est la démocratie participative et protagoniste. Chávez parle de « la révolution dans la révolution ». Il est conscient de tous les problèmes. Ce qui se joue c?est la question du temps, le rapport de forces et le pragmatisme. J?aurais tendance à être optimiste car là-bas le débat est permanent et rien n?est enterré dans le projet de la révolution bolivarienne, notamment l?objectif d?une participation populaire très large. Il n?y a pas de miracle vénézuélien mais une dynamique. Quand on discute avec le mouvement social dans les quartiers populaires, les gens disent « heureusement, au sein du gouvernement, on a réussi à infiltrer l?un des nôtres, Chávez ». Chávez, c?est le moteur, derrière il y a des résistances, tout le monde n?est pas révolutionnaire y compris au sein du gouvernement. Avec la rapidité avec laquelle est arrivée la prise de pouvoir de la révolution bolivarienne, c?est évident qu?outre de vrais révolutionnaires, des opportunistes se sont également ralliés. De plus, l?appareil d?État, notamment les services publics, sont tenus par l?opposition, car le choix n?a pas été de couper des têtes, faisant ainsi des martyrs ou des injustices. Pour la réforme agraire, les fonctionnaires traînent ou ont des liens directs avec les « terratenientes » (propriétaires terriens). Car la corruption n?est pas finie, c?est le grand défi de Chávez. Les pesanteurs sont donc terribles. C?est pour cela qu?il a établi des rapports directs avec le peuple et qu?il est qualifié de populiste car il doit souvent contourner l?appareil d?État. Inprecor : Quelle est ton appréciation du débat actuel, sur le socialisme, qui se déroule au Venezuela, avec Chávez qui cite Trotsky? ? Maurice Lemoine : Chávez est une éponge, il a dit en mars, qu?il fallait « inventer le socialisme du XXIe siècle ». On en est tous là. La recomposition à gauche qu?on espère avec la victoire du « non » au projet constitutionnel, demande aussi d?inventer ce socialisme démocratique du XXIe siècle. Quand on voit que la victoire du « non » provoque des boutons, on peut imaginer ce que représente cette affirmation de Chávez, Président ayant subi un coup d?État et une tentative de déstabilisation économique dans un pays producteur de pétrole, pour l?Amérique latine. C?est courageux et simplement pour cela, on a intérêt à être avec lui. Inventer le socialisme du XXIe siècle, c?est un vrai combat et un défi passionnant. Propos recueillis par Édouard Diago et Flavia Verri * Maurice Lemoine, journaliste au Monde Diplomatique, spécialiste de l?Amérique latine, vient de publier un « docuroman » ? Chávez Presidente !, Paris 2005, Flammarion, 25 euros ? qui est une présentation vivante et populaire des transformations et des blocages sociaux en cours dans la « révolution bolivarienne ». ---------------------------------- Lectures Pour comprendre les faces ignobles de l?humanité Il faut lire et relire les documents et les témoignages sur les camps d?extermination nazis pour la mémoire et la dignité de celles et ceux qui disparurent dans cette terrible ?uvre humaine. « Le camp était conçu de telle façon que sa violence semblait l??uvre de détenus eux-mêmes. » Je me souviens qu?enfant je ne pouvais comprendre la nature particulière de ces chiffres tatoués sur le bras d?une cousine. Plus tard, ces traces furent un des ciments de l?engagement à transformer le monde pour au moins essayer de ne pas en être une victime innocente? Lire et relire pour énoncer ce qui fut trop longtemps l?indicible, pour essayer d?approcher ces réalités, en comprendre des causalités, pour démonter les mécanismes de l?obscurité de la raison. Il est et sera nécessaire d?éclairer les similitudes et les différences avec d?autres événements tout en insistant sur le caractère irréductible des uns aux autres. Et il faudra aussi poursuivre ce travail de mémoire sur d?autres génocides, sur les camps staliniens, sur les crimes de la colonisation, sur les crimes de guerre et sur les indifférences. Car tout ce qui est humain ne peut nous être étranger sauf à ne jamais trouver/créer de chemins réellement ouverts vers l?émancipation. Le livre de Charles Liblau nous parle d?Auschwitz avec la volonté de comprendre comment des hommes sont amenés à devenir kapos, auxiliaires de l?organisation quotidienne de l?annihilissement d?autres êtres humains et particulièrement de la destruction des juifs d?Europe. Un regard d?un humanisme rare, de colère mais sans aveuglement, l?auteur explore par des mots très simples les vilenies de ses contemporains. Le camarade Berger, stalinien du parti communiste polonais, Emile, voleur professionnel, le moins ignoble de tous, Ignatz, ancien dirigeant régional du parti communiste allemand, Franz et Kurt, nazis convaincus et enfin Ringo, tzigane engagé volontaire dans l?armée du troisième Reich sont décrits comme autant de dérives possibles dans un monde de haine et de survie très aléatoire. Qu?ils soient coupables, sans circonstance atténuante, ne fait aucun doute, mais reste à comprendre ce qui fait basculer des hommes dans ces actions de complicité avec les destructions d?autres êtres humains. « L?étrange existence au camp, son atmosphère unique se situant entre l?hallucination et la réalité, donnait naissance à des idées et une pratique que nul esprit normal ne saurait comprendre. » Dans cette zone grise (si bien décrite dans la belle introduction d?Enzo Traverso), « l?univers dans lequel les prisonniers se sentaient précipités était non seulement effrayant mais aussi indéchiffrable », des hommes ordinaires se sont comportés de manière impensable. Une courte postface, souvenirs sur sa mère et ce yiddishland aujourd?hui rayé de la carte, conclut ce livre bouleversant. Qui peut aujourd?hui dire de quel côté sa bascule aurait éventuellement penché, quels actes auraient été plus ou moins assumés, quelles justifications auraient été argumentées, quelles complicités auraient été développées par inclinaison, par stupidité ou par idéologie. Ce regard humain, incliné vers la mémoire et la recherche des faces ignobles de l?humanité, c?est aussi un peu notre regard tourné vers les autres et vers nous-même. Merci à Charles Liblau pour cet espace de réflexion. Didier Epsztajn * Charles Liblau, Les kapos d?Auschwitz, Editions Syllepse, Paris 2005, 9 euros. ------------------------------ Lectures Catastrophes naturelles, conséquences sociales Cet ouvrage revient sur les événements tragiques suite au tsunami décembre 2004. Il est nécessaire de comprendre que si les catastrophes sont « naturelles », leurs conséquences sont à mettre en rapport avec l?organisation concrète des sociétés. Les auteurs nous montrent comment les politiques imposées par le FMI et la Banque mondiale, ont fragilisé les sociétés, y compris dans les modifications des espaces géographiques « Les rivages protégés naturellement par les mangroves ou les récifs coralliens ont été nettement moins affectés par le tsunami que les régions qui en sont dépourvues » (page 148) Les réactions de solidarité à travers le monde, l?aide ponctuelle, quelque fois inappropriée (cf. l?envoi de médicaments inutiles, qui de plus peut déstabiliser les industries pharmaceutiques locales et renforcer à terme les dépendances ?page 58) ne doivent pas faire oublier que le montant des dons est sans commune mesure avec ceux de la dette. Celle-ci, non seulement n?a pas été abolie mais continue d?augmenter. Les moratoires accordés, qui ne dispensent pas du paiement des intérêts, pourraient se révéler encore plus coûteux à terme pour les populations. Les auteurs nous montrent comment la mondialisation néolibérale est catalyseur de désastres écologiques, économiques et sociaux (chapitre 2). L?insertion des pays, touchés par le tsunami, dans la mondialisation capitaliste déforme les économies, appauvrit toujours plus ces pays (les transferts nets de capitaux se font au bénéfice des pays dominants) et fragilise la majorité des populations. L?endettement et le service de la dette, la priorité mise sur l?exportation de matières premières agricoles et l?abandon des subventions aux produits de première nécessité (riz, eau, combustible, etc.) ont des conséquences profondes sur l?organisation sociale des sociétés. « Le désengagement général de l?État se traduit au final par une sclérose, voire une suppression pure et simple, des organismes susceptibles de réduire les risques, d?alerter efficacement ou de répondre à l?urgence » (page 83) Les auteurs complètent cet ouvrage par des analyses détaillées des évolutions de l?Indonésie, de l?Inde, du Sri Lanka et par des notices sur d?autres pays dits en voie de développement. Le tsunami fait déjà parti du passé et de l?oubli, l?annulation totale de la dette reste une actualité brûlante. Didier Epsztajn * Damien Millet, Eric Toussaint : Les tsunamis de la dette, CADTM & Éditions Syllepse, Paris 2005, 9 ?. ------------------------ Vingt ans d?observations engagées du Vietnam Chirurgien et militant, ou plutôt chirurgien-militant, Jean-Michel Krivine a conjugué son double engagement humaniste et internationaliste en soutenant la lutte anti-impérialiste des Vietnamiens, puis a poursuivi cet engagement en assurant la formation de chirurgiens vietnamiens dans son service à l?hôpital d?Eaubonne (Val d?Oise). Entre 1967 en 1987 il effectua ainsi cinq voyages au Vietnam ? au Nord comme au Sud ? notant quotidiennement ses remarques et ses réflexions. Les carnets qui en sont issus, reproduits sans enjolivures avec une riche documentation photographiques, constituent ainsi un document exceptionnel pour tous ceux qui souhaitent connaître à la fois l?évolution du régime vietnamien et l?histoire d?un engagement militant, toujours critique, dans la solidarité anti-impérialiste. En 1967 la guerre états-unienne au Vietnam connaît une escalade, la « guerre froide » devient incandescente dans cette partie du monde, l?aviation états-unienne bombarde le Nord-Vietnam et noie sous le napalm et les défoliants les zones libérées par le FNL du Sud-Vietnam. L?enjeu de ce conflit devient mondial : de la victoire ou de la défaite de l?impérialisme US dépend largement le sort de l?humanité. La direction soviétique, suivie par les partis communistes dont le PCF, si elle apporte une aide aux communistes vietnamiens, le fait au compte-gouttes. Dans les pays impérialistes le mouvement anti-guerre connaît une croissance et une radicalisation rapides, échappant largement au contrôle du Kremlin et des partis alignés sur lui. C?est dans cette situation que naît le Tribunal Russell (présidé par le célèbre philosophe et logicien britannique) ? une initiative visant à faire intervenir dans le conflit la société civile internationale en enquêtant sur les crimes de guerre commis par le régime états-unien. Jean-Michel Krivine est de ceux qui partent enquêter. Il visitera alors le Nord bombardé, jusqu?au 17-ème parallèle, et ramènera les preuves que les bombardements, loin de cibler les objectifs militaires, visent d?abord à écraser la population vietnamienne et, en particulier, les services sociaux dont les hôpitaux. Il notera aussi les innombrables inventions, nées d?une décentralisation forcée du régime nord-vietnamien et de la participation populaire ? conduisant à des formes élémentaires d?auto-organisation (notamment en matière de santé) ?, qui permettent de tenir et de maintenir une vie sociale malgré l?écrasante supériorité matérielle des États-Unis. La seconde visite, cette fois-ci dans les maquis du Sud où les formes d?auto-organisation sont encore supérieures à celles du Nord, renforcera ce témoignage : face aux crimes de guerre de l?occupant les militants du FNL appliquent des inventions techniques rudimentaires pour assurer à la population civile des services sociaux capables de concurrencer la machinerie ultra-moderne US. Les rapports sociaux, les structures de la résistance, l?emploi des méthodes médicales disponibles (celles de la médecine traditionnelle en particulier, dont le médecin français, pourtant issu d?une culture si différente, n?omet pas de noter l?utilité) ou inventées, un système de formation médicale aux antipodes de la rigidité des systèmes occidentaux, assurant le passage d?une formation d?infirmière à celle de médecin ? tout cela est scrupuleusement noté, accompagné de remarques fort enrichissantes. C?est en 1975, après la défaite US ? non sans difficultés du fait de son engagement politique ? que Jean-Michel Krivine pourra revenir au Vietnam pour y établir des liens de coopération assurant aux chirurgiens vietnamiens un accès aux progrès des sciences et techniques médicales que l?isolement du pays et sa « fermeture » avaient rendus inaccessibles. Il effectuera deux autres séjours, en 1982-1983 et en 1986-1987. Il pourra ainsi suivre les évolutions intellectuelles et sociales de l?élite médicale vietnamienne, au Nord et au Sud, observer l?adaptation progressive de ceux qui furent des médecins-militants à une société segmentée, la croissance des privilèges, des attitudes carriéristes des uns et la résistance des autres. Il notera l?influence de ces évolutions sociales dans le domaine de la médecine, les modifications des attitudes de certains qui, s?ils sont toujours employés comme médecins, sont surtout attirés par les privilèges des élites. Jean-Michel note toujours ses observations le soir sur son carnet, de manière synthétique et sans prétention d?en faire une analyse d?ensemble, se limitant à ce qu?il peut voir, entendre et vérifier. Les vingt ans d?observations fournissent ainsi un témoignage exceptionnel sur les phénomènes de dégénérescence bureaucratique d?une société post-capitaliste, sur la lente marche arrière sociale qu?elle effectue alors que l?affrontement avec l?impérialisme est devenu moins intense. Un autre aspect de ces Carnets mérite d?être souligné. Militant du PCF, Jean-Michel est aussi, depuis 1956, militant de la petite section française de la IVe Internationale ? alors engagée dans « l?entrisme sui-generis » et donc son engagement trotskiste ne le conduit pas à quitter le PCF (il le fera en 1970, lorsqu?il sera nommé chirurgien de l?hôpital d'Eaubonne) . Cette double appartenance lui permet de préserver des multiples liens avec le mouvement ouvrier réel, de ne jamais sombrer dans le marxisme académique ou dans le dogmatisme des petites sectes. En 1967, cela lui permet aussi d?accéder au Vietnam avec le double avantage d?y être invité en tant que membre d?un « parti frère » et d?y être apprécié pour sa capacité de critique de la ligne de son parti, alors considérée par la direction vietnamienne comme timorée. Si l?auteur ne s?attarde pas dans ces notes ? ce n?était pas leur but ? à analyser cet aspect particulier de l?orientation de la IVe Internationale alors, il permet au lecteur attentif d?entrevoir un aspect de celle-ci, qui a sans doute joué un rôle important dans l?histoire de notre mouvement, le préservant des dérives les plus dogmatiques et sectaires et lui permettant de préserver toujours son esprit critique. Un livre à lire absolument donc, même si un lecteur non féru de géographie ni de science médicale regrettera que manque une carte du Vietnam ainsi qu?un appareil de notes explicitant certains termes qui, évidents pour un chirurgien, restent inaccessibles au commun des mortels? J. M. * Docteur Jean-Michel Krivine, Carnets de missions au Vietnam 1967-1987, Des maquis au « socialisme de marché », éd. les Indes savantes, Paris 2005, 34 euros. ---------------------------- Une contribution importante à l?histoire du trotskisme Cela fait des années que Michel Lequenne voulait écrire une histoire du trotskisme. Aussi la parution récente de son « Le trotskisme, une histoire sans fard » constitue l?aboutissement d?un projet longuement mûri, préparé par de nombreux articles de discussion parus en particulier dans la revue de la LCR, Critique Communiste, dont il n?a cessé d?être un des rédacteurs. Militant trotskiste depuis 1940, syndicaliste, Michel s?est également intéressé à l?Histoire, celle de la « découverte » de l?Amérique par les Européens et celle de l?art, poussant sa passion critique jusqu?à l?analyse des rapports entre l?idéologie et le pouvoir, ce qui a récemment abouti à une série d?essais sur la première « normalisation » du christianisme (publiés dans Critique Communiste). Son engagement politique a été marqué par une recherche ? toujours inachevée ? des voies permettant la construction d?un parti révolutionnaire ; il a ainsi été l?acteur de nombreuses ruptures au sein des organisations de la gauche radicale en France, depuis la scission de 1952, en passant par la rupture avec ce qui allait devenir le courant « lambertiste », la construction du PSU, le retour dans la section française de la IVe Internationale, la fondation de la Ligue communiste, les débats de tendances en son sein jusqu?à la tentative, marquée encore par un échec, de la fondations d?une énième « nouvelle gauche » à la suite de la candidature présidentielle de Pierre Juquin. A la lecture de son livre on ne peut ainsi ne pas être impressionné par la multitude d?échecs de ceux qui avaient tenté de sortir de la marginalité qui fut le sort des révolutionnaires après que la double dégénérescence du mouvement ouvrier ? la capitulation de la social-démocratie à l?orée de la première guerre mondiale et la contre-révolution stalinienne des années 1925-1938 ? soit parvenue à asseoir son hégémonie. Les nombreuses, en particulier en France, tentatives de trouver des « raccourcis » permettant aux noyaux révolutionnaires fort réduits de transcroître en de « petits partis » se soldèrent toutes par une division et une marginalisation de ceux qui les tentèrent, souvent par la disparition des courants politiques qu?ils essayèrent de construire. En même temps, ces incessantes recherches ont permis à ceux qui en furent les protagonistes de jouer un rôle sans commune mesure avec l?influence de leurs petites organisations, dans l?animation de tous les mouvements sociaux nouveaux ? depuis la solidarité avec la rupture yougoslave, en passant par l?engagement contre la domination coloniale française en Algérie, la syntonie avec la radicalisation de la jeunesse qui provoquera mai 1968, pour aboutir au renouveau du mouvement syndical? L?engagement militant de Michel, sa fougue dans les diverses polémiques qui ont marqué l?histoire ? la « grande » comme la « petite » ? du trotskisme en France, transparaît dans sa manière de l?écrire. Si sa présentation est « sans fard » et ne tente nullement une idéalisation du cheminement sinueux du mouvement trotskiste, elle reste attachée aux combats qu?il a menés et il n?hésite pas à reprendre, cinquante ans plus tard, les arguments polémiques qui marquèrent, par exemple, la crise de 1952, aboutissant à la fracture historique du mouvement. Pourtant ? et l?itinéraire de Michel lui-même en est l?illustration ? la « capitulation du pablisme devant le stalinisme », annoncée par la majorité française en 1952, n?a pas eu lieu, même si certains des dirigeants minoritaires d?alors (Michèle Mestre?) l?ont effectivement réalisée. Une analyse moins passionnée de cette période reste encore à faire, même si elle ne pourra pas occulter les remarques de Michel? Bien qu?il avertisse dès les premières lignes qu?il ne prétend pas écrire une histoire de la IVe Internationale, sa vision du trotskisme pèche par son caractère « hexagonal » : les ? rares ? incursions que l?auteur effectue dans l?analyse des politiques des organisations trotskistes d?autres pays (y compris les plus proches culturellement : la Belgique et la Suisse), restent limitées et Michel ne plonge pas dans la bibliographie, de plus en plus riche, de l?histoire trotskiste internationale. C?est donc avec un recul critique que l?ouvrage de Michel Lequenne doit être apprécié. Nous ne saurons cependant nous retenir d?en conseiller la lecture, car si l?approche de l?auteur reste marquée par son propre passage dans cette histoire et par son apport, souvent notable, elle suscite la réflexion critique, constituant ainsi une contribution importante à la compréhension du cheminement tortueux d?un mouvement qui reste encore à construire. Jan Malewski * Michel Lequenne, Le trotskisme, une histoire sans fard, éd. Syllepse, Paris 2005, 24 euros. -------------- nächster Teil -------------- Übersprungener Inhalt vom Typ multipart/appledouble-------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Lect, Tsunamis dette, DE.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 5120 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/8b2bfe05/507_8-LectTsunamisdetteDE-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Lectures, Jean-Michel.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 9216 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/8b2bfe05/507_8-LecturesJean-Michel-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Lectures, Lequenne.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 7168 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/8b2bfe05/507_8-LecturesLequenne-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Venezuela, Lemoine.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 24576 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/8b2bfe05/507_8-VenezuelaLemoine-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:17:20 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:18:02 2005 Subject: [QI-P] INP 507/8-Allemagne Message-ID: <005001c58e39$9e73b3b0$6502a8c0@Dell> Allemagne Crise du SPD et nouveau « Parti de Gauche » Par Manuel Kellner* Les élections régionales en Rhénanie-Westphalie le 22 mai 2005 marquent un tournant important dans la situation politique en Allemagne et surtout dans la crise de la social-démocratie allemande. Le SPD perd son dernier land, et en plus il s¹agit de son bastion traditionnel qu¹il occupait depuis 39 ans. Pour la première fois, le SPD ne perd plus seulement des voix au profit de l¹abstention, mais aussi au profit de la CDU conservatrice, dont le candidat proclamait fièrement après ces élections que la CDU serait devenue le « premier parti ouvrier » en Rhénanie-Westphalie. Faut-il croire que 290 000 ex-électeurs/électrices du SPD pensent vraiment que la CDU sera en mesure de mieux défendre leurs intérêts ? Non, il s¹agit plutôt d¹un réflexe de désespoir. Les conservateurs défendent à peu près le même programme que le SPD, et ils veulent aller encore plus loin contre les droits sociaux des salarié(e)s, des sans-emploi, etc. Mais ne seraient-ils pas « plus compétents » que les social-démocrates, ce qui veut dire : « ne seraient-ils pas plus proches des patrons, donc plus capables de faire en sorte qu¹il y aura plus d¹investissements productifs et donc moins de chômage, et, un beau jour, aussi moins de pression austéritaire ? » Pour la première fois depuis longtemps, le SPD perd aussi au profit d¹une nouvelle formation politique située à sa gauche et mettant les problèmes sociaux au premier plan : l¹Alternative électorale pour l¹emploi et la justice sociale (WASG) (1). Celle-ci, en effet, avait réussi non seulement à se constituer, à organiser des candidatures dans toutes les circonscriptions, à récolter les signatures nécessaires, mais aussi à obtenir 2,2 % des voix. Des 180 000 électrices et électeurs du nouveau parti, 60 000 s¹étaient abstenus il y a cinq ans, mais 50 000 sont des ex-électeurs/électrices du SPD. Régression du SPD Depuis les élections en Rhénanie-Westphalie, le SPD tombe continuellement dans les sondages au niveau fédéral. Il s¹est établi solidement en-dessous de la barrière imaginaire des 30 %, se situant pour le moment à 26 % (institut Forsa). Il continue aussi à perdre des membres ? partant de presque 900 000 membres il y a encore quelques années, il en a moins de 600 000 actuellement. Pour mesurer la profondeur de la crise que ces chiffres traduisent, il faut revenir quelques décennies en arrière. Quand en 1958 à Bad Godesberg, le SPD adopta un nouveau programme éliminant toute référence au marxisme et abandonnant le socialisme comme projet de société alternatif au capitalisme (dans le programme adopté alors, le socialisme n?apparaît plus que comme uns référence « éthique »), son objectif était justement de sortir du « ghetto » légendaire des 30 %. Effectivement, « le camarade tendance » (« der Genosse Trend ») se mit en marche, le point culminant étant l¹année 1972, quand le SPD récoltait plus que 45 % des voix et devenait, pour la première fois, le parti majoritaire. L¹arrière-fond était la révolte de la deuxième moitié des années 1960 se conjuguant avec un besoin de réforme inhérent à la société capitaliste à cette époque. Willy Brandt exprimait en même temps le besoin de réforme du système, l¹intégration de nouvelles aspirations émancipatrices et des intérêts de promotion sociale de la base ouvrière du SPD. C¹était l¹ouverture de l¹université pour des jeunes issus de couches ouvrières, c¹était la « Ostpolitik » et c¹était le slogan « oser plus de démocratie » (la république autoritaire-bigotte-conservatrice de Konrad Adenauer et de ses successeurs chrétiens-démocrates étant la référence négative). Et c¹était aussi le sentiment, nourri encore par l¹onde longue expansive des années 1950 et 1960, que l¹on pourrait continuer à améliorer peu à peu le sort et les conditions d¹existence de la masse des salariés sans toucher aux limites du système. Dans ces conditions, le SPD était capable de sauvegarder son rôle de parti exprimant (de façon aussi tordue que ce soit) les aspirations (et les illusions) d¹une importante partie du salariat et de s¹ouvrir en même temps à des couches nouvelles. Aujourd¹hui, le SPD semble à nouveau enfermé dans le carcan des 30 %. C¹est évidemment la conséquence de son tournant néolibéral qui se nourrit des exigences d¹un capitalisme en déclin, à tendance stagnante et dépressive. Désormais, la bourgeoisie revendique la régression sociale massive, l¹abaissement des salaires, l¹aggravation des conditions de travail , etc., pour contrer la chute du taux de profit. Gerhard Schröder avait dit qu¹il faut gagner les voix « du nouveau centre ». Mais, cette fois-ci, les voix des nouvelles couches « intermédiaires » s¹avèrent être un phénomène peu stable, tandis que l¹érosion de la base électorale populaire du SPD bat son plein. Dans la première moitié des années 1970, l¹intelligence culturelle était « de gauche », et la droite était considérée comme arriérée et peu intelligente ; aujourd¹hui la bêtise et l¹obscurantisme rétrograde sont le nouveau culte, alors que tous ceux et toutes celles qui se réfèrent aux droits sociaux, à la défense des intérêts des salariés et des dépossédés, qui veulent résister au démantèlement des services publics et des acquis sociaux, qui veulent résister à une politique pour laquelle « le marché » (lire : le profit) est tout, sont en revanche considérés comme des « conservateurs arriérés ». Il y a longtemps qu¹il n¹y a plus de vie de parti à la base du SPD représentant l¹aspiration de travailleuses et de travailleurs à une expression politique des intérêts des salariés. Depuis longtemps, ce parti est dégénéré, étant devenu une machine d¹aide mutuelle pour organiser des carrières politiques. Le dernier fil conservant la spécificité du SPD comme parti issu du mouvement ouvrier, c¹est la liaison avec les directions et appareils syndicaux. Mais, là aussi, c¹est devenu quelque peu précaire. C¹est quand même une partie, même si elle est petite, de gens de l¹appareil intermédiaire des syndicats (surtout de l¹IG Metall et de Ver.di, le grand syndicat des services) qui ont, ensemble avec d¹autres, lancé la WASG. Et la majorité des directions des syndicats, tout en maintenant l¹alliance contre nature avec le SPD, le tolère ! Vers un nouveau « Parti de gauche » Le nouveau « Parti de gauche » ? en gestation, de toute façon dans sa forme présente ? est de quelque sorte le résultat de l¹initiative de Gerhard Schröder visant l¹organisation des élections anticipées dès septembre 2005 en posant la « question de confiance » (en organisant lui-même sa « défaite »). Il est encore possible que le Président de la république, Köhler, n¹accepte pas cette man¦uvre plus que douteuse sur le plan juridique, de même la Cour Suprême peut la refuser. Mais, après l¹échec électoral en Rhénanie-Westphalie, Schröder ne voulait ni continuer comme si de rien n¹était, ni démissionner. Il voulait couper court à de nouvelles vagues de protestation sociale, à la critique au sein de son propre parti et aussi rendre plus difficile la formation d¹un nouveau parti à gauche du SPD. Tout ce beau calcul ne semble pas trop bien coller. Les protestations sociales recommencent déjà à s¹organiser. Le Forum Social d¹Allemagne à Erfurt à la fin de ce mois de juillet sera une date importante à ce propos. La critique au sein du SPD prend de l¹ampleur, le nouveau « parti de gauche », même s¹il n¹existe pas encore formellement, monte systématiquement dans les sondages et en est maintenant à 11 % des intentions de vote. Déjà la direction du SPD a réagi et Schröder ne peut plus présenter « sa politique », celle de l¹agenda 2010. Il a été contraint de présenter un projet politique modifié : Introduction d¹une taxe symbolique sur « les riches », correction de certains excès du plan Hartz IV (par exemple réintroduction d¹une plus longue durée de paiement de l¹allocation de chômage I pour celles et ceux qui ont travaillé pendant des décennies, etc.) (2). Après Oskar Lafontaine (3) ? entré dans la WASG il y a deux semaines lors du congrès régional de Rhénanie-Westphalie et élu en tête de sa liste provisoire (4) pour les élections fédérales anticipées ? un deuxième membre très connu du SPD, Ulrich Maurer de Baden-Württemberg, vient de rejoindre les rangs de la WASG et du nouveau « Parti de gauche ». Membre du SPD depuis 35 ans, député régional de longue date, Ulrich Maurer était même chef du SPD dans le land de Baden-Württemberg. On est en droit de penser qu¹il y en aura d¹autres qui suivront son exemple, au fur et à mesure que le nouveau parti monte dans les sondages. La WASG est par ailleurs en train de gagner 150 membres par jour et vient de franchir le seuil des 7000 membres. L¹annonce d¹une alliance du PDS et du WASG pour marcher ensemble dans les élections fédérales a suscité une nouvelle vague d¹espérance et même d¹enthousiasme. Le week-end passé, à la fête de la presse du petit PC allemand (DKP) à Dortmund, le plus gros meeting avec 1000 participants en discutait, avec au podium des représentants du PDS, de la WASG, d¹Attac, du Forum Social Allemand et, bien entendu, le président du DKP Heinz Stehr. Ce dernier a annoncé que son parti soutiendra l¹alliance électorale, tout en ne voulant pas entrer dans le nouveau parti qui pourrait être créé au cours de l¹année. Formellement, l¹alliance, pour des raisons juridiques, fonctionnera en tant que « liste ouverte » du PDS. Schröder ayant précipité les choses, les directions du PDS et du WASG ne se sentaient pas capables de créer un nouveau parti aussi vite. Mais en même temps, le PDS changera son nom en « Linkspartei » (Parti de gauche). Il est très clair pour toutes et tous qu¹il s¹agit quand même d¹une alliance, et tout le monde a intérêt à se comporter en conséquence. Lorsque la WASG, fraîchement créée, avec un budget sensiblement inférieur à celui du PDS qui avait « investi » massivement dans son matériel électoral, obtient 2,2% des voix le 22 mai en Rhénanie-Westphalie et le PDS seulement 0,9%, il était devenu définitivement clair pour les dirigeants du PDS, que ce dernier ne pourrait plus espérer percer à l¹ouest, mais que la WASG représente la possibilité d¹une percée électorale réelle à sa gauche. C¹est pourquoi tout comportement non conforme au fait qu¹il s¹agit en réalité d¹une alliance ? avec comme composante majeure à l¹Est le PDS et comme composante dominante à l¹Ouest, la WASG ? risque d¹enfermer le PDS dans son « ghetto » à lui. Mais ce Parti de Gauche mené par Lafontaine et Gregor Gysi (5) ne sera-t-il pas très « droitier » dès le départ ? Bien entendu, le programme et le profil de la nouvelle formation ne sera pas anticapitaliste. Son idée fondamentale est le keynesianisme, et on voit déjà maintenant, par manque de concept internationaliste, son penchant vers le protectionnisme nationaliste (contre la main-d¹¦uvre à salaires bas venant de l¹Europe de l¹Est). En son sein, les forces de la gauche anticapitaliste et révolutionnaire auront à renforcer leur intervention en tant que courant d¹idées : Pour mettre en avant les revendications concrètes dans l¹intérêts des salariés et des exclus, pour mener un débat sans exclusives sur la stratégie, pour une action et une orientation internationales, en commençant avec une campagne pan-europénne pour une adaptation à la hausse des minima sociaux et des salaires, pour une réduction sensible du temps de travail sans perte de salaire, pour l¹emploi des finances à des fins sociales et non pour les aventures militaires, pour des services publiques de haute qualité, etc. Même si rien ne permet de prétendre que le personnel dirigeant de la WASG serait plus « à gauche » que celui du PDS, il semble quand même assez clair pour le moment que le nouveau « Parti de Gauche » traduit une tendance vers la gauche, encourage le mouvement de protestation sociale et rend plus difficile pour la direction du PDS de faire passer sa politique de co-gouvernement avec le SPD sur le plan régional. C¹est pourquoi Gysi a dit qu¹il ne sera pas question de co-gouverner avec le SPD au niveau fédéral. Mais il a ajouté deux jours plus tard, qu¹avec un SPD « changé » et sans le « néolibéral Gerhard Schröder » à sa tête, ce deviendrait bien possible (dans la revue « Stern »). Tout ceci montre bien la nécessité pour la gauche anticapitaliste de se faire entendre dans le nouveau parti, qui, à moyen terme, risque très bien à son tour (après le SPD, les Grünen i tutti quanti) à prendre le chemin de l¹adaptation... * Manuel Kellner est collaborateur du SoZ-Sozialistische Zeitung et membre de la coordination de la isl (gauche socialiste internationale, une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale ? l¹autre étant la RSB, Ligue socialiste révolutionnaire) 1. Wahlalternative ? Arbeit und soziale Gerechtingkeit. Le terme « Arbeit », que nous traduisons ici par « emploi », pourrait aussi être traduit par « travail » ou par « monde du travail »... Pour des éléments d¹information sur le processus d¹apparition de la WASG on se reportera aux articles d¹Angela Klein (« Perspectives syndicales et politiques dans une société ébranlée », Inprecor n° 489/499 d¹octobre-novembre 2004) et de Manuel Kellner (« Embryon d¹une alternative politique au néolibéralisme », Inprecor n° 501/502 de janvier-février 2005). 2. Sur les lois Hartz, on se reportera aux articles paru dans Inprecor n° 492/493 de mai 2004 et dans Inprecor n° 497 de septembre 2004. 3. Oskar Lafontaine avait été un des principaux dirigeants du SPD et c¹est largement grâce à lui que Gerhard Schröder a pris la direction du parti. Il fut ministre de l¹économie dans le premier gouvernement Schröder, poste dont il a démissionné en désaccord avec l¹orientation de plus en plus pro-patronale et néolibérale du gouvernement. 4. Le système électoral allemand exige que, pour obtenir une représentation parlementaire, les partis franchissent la barre de 5 % des suffrages à l¹échelle nationale. Or la WASG n¹existe pour le moment que dans l¹ex-Allemagne de l¹Ouest, alors que dans l¹ex-Allemagne de l¹Est c¹est le PDS qui occupe le terrain politique à la gauche de la social-démocratie. Aucune des deux formations ne peut avoir la certitude de franchir cette barrière dans l¹ensemble du pays et une fusion entre les deux ne pourrait se faire avant les élections, si celles-ci sont organisées en septembre 2005. De ce fait le PDS a proposé d¹ouvrir ses listes à la WASG, acceptant qu¹à l¹Ouest ce soit la WASG qui détermine leur composition. La liste adoptée par la WASG en Rhénanie-Westphalie est donc provisoire, parce qu¹il faudra encore intégrer des candidat(e)s proposés par le PDS. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Allemagne.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 17408 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/a0f39bef/507_8-Allemagne-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:17:20 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:18:07 2005 Subject: [QI-P] INP507/8-UE: Pays-Bas Message-ID: <005401c58e39$a19da370$6502a8c0@Dell> Union européenne : Pays-Bas Un vote contre le néolibéralisme Par Willem Bos* Les résultats du référendum hollandais sur la Constitution européenne représentent une résistance manifeste au projet néolibéral. Il ne s¹agit pas d¹un vote contre l¹Europe ‹ la coopération européenne, l¹intégration ou l¹union ‹ mais plutôt d¹un vote contre l¹Europe néolibérale que cette constitution tentait de figer. Ceci ne signifie pas qu¹il puisse être attribué sans ambiguïté à l¹aile gauche ou progressiste. Les sentiments traditionnels, chrétiens, nationalistes et anti-immigrés, ont également joué un rôle. Mais ils n¹ont certainement pas dominé la campagne. La victoire du non ouvre de nouvelles perspectives pour le mouvement altermondialiste hollandais. Avec une participation de 63 %, presque 62 % des électeurs et électrices ont voté contre la constitution européenne. Pour ce premier référendum national hollandais, le taux de participation a été de plus de 50 % supérieur à celui des dernières élections au Parlement européen, en 2004 (moins de 40 %). Il est plus haut qu¹en 2002, aux élections municipales, ou qu¹en 2003, aux élections provinciales. Et le « oui » n¹a gagné la partie que dans une vingtaine des municipalités les plus riches du centre et du sud du pays. Un vote de classe La base de classe du « non » est claire. Moins les électeurs et électrices étaient diplômés, plus ils/elles ont eu tendance à voter « non ». Ainsi, 51 % des bénéficiant d¹une formation supérieure se sont prononcés en faveur du « non ». Le pourcentage passe à 72 %, pour ceux qui ne pouvaient se prévaloir que d¹une éducation secondaire, et à 82 % pour les bénéficiant seulement d¹une éducation primaire. De même, une faible majorité des votants aux revenus les plus élevés s¹est prononcée en faveur du « non », alors que les deux tiers des bas et des moyens revenus ont voté contre la constitution. Les femmes ont eu également plus tendance que les hommes à se prononcer pour le « non ». Dans la municipalité la plus pauvre du pays, Reinderland, dans le Groningue oriental, 84,6 % des votants ont dit « non ». Une seule municipalité a été encore plus favorable au « non » : le noyau dur protestant du village des pêcheurs, Urk, où le « non » a obtenu 91,6 %. Le « oui » a remporté la majorité dans quelques-unes des municipalités les plus riches, au centre et au sud du pays. Ainsi à Rozendaal, le « oui » a obtenu son score le plus élevé, avec 62 %. De même, dans les villes, la tendance était évidente : plus la municipalité était prospère, plus les habitants votaient « oui » , plus elle était pauvre, plus ils votaient « non ». 55 % des partisans du Parti travailliste (social-démocrate) ont voté contre la Constitution. Parmi les adhérents de la Gauche verte (issue d¹une fusion du Parti communiste avec divers petits groupes, en 1991), une faible majorité de 52% a voté « oui ». Même parmi les électeurs du parti libéral-démocrate (D66), pro-européen par excellence, 45 % ont voté contre la Constitution. Seuls les membres du Parti démocrate-chrétien, actuellement au gouvernement, ont voté à une écrasante majorité (80 %) en faveur du « oui ». Parmi les supporters de l¹aile droite libérale, VVD (libéraux-conservateurs, dont est issu Fritz Bolkestein), presque 40 % se sont prononcés contre la Constitution. En revanche, au sein des partis qui ont clairement appelé à voter « non », le nombre d¹électeurs s¹étant prononcé pour le « oui » a été très limité. Seulement parmi les adhérents à l¹Union chrétienne protestante, légèrement plus de 10 % ont voté en faveur de la Constitution. Anti-establishment Le résultat est plus frappant encore si l¹on considère que les partis politiques traditionnels qui ont appelé à voter « oui » ‹ les démocrates-chrétiens, les libéraux, le VVD et le D66, ainsi que les partis d¹opposition, les travaillistes et la Gauche verte ‹ occupent 85 % des sièges du Parlement. Les seuls députés à s¹opposer à la Constitution ont été ceux du Parti socialiste (d¹origine maoïste, qui s¹est développé ces dernières années pour devenir la plus grande force politique à gauche de la social-démocratie, avec 8 des 150 sièges du Parlement), des deux petits partis protestants orthodoxes, des reliquats de la Liste Pim Fortuyns, ainsi qu¹un député de la droite non-conformiste, née de la scission du VVD, Geert Wilders. En outre, la totalité de la société civile organisée s¹était virtuellement prononcée en faveur de la Constitution : les directions syndicales, les plus importantes organisations environnementalistes, l¹association des petits et moyens employés, Amnesty international, Greenpeace, et même les associations d¹automobilistes et les ONG développementistes. Seul un nombre très limité des plus petits groupes environnementaux étaient contre. Les résultats indiquent non seulement un hiatus entre les citoyens et les politiciens, mais également la division verticale au sein de pratiquement toutes les grandes organisations sociales. Leurs directions soutenaient la Constitution, alors qu¹une proportion élevée de leurs membres la rejetaient. La culture du polder Pour comprendre cette situation, il faut se pencher sur les développements politiques de ces dernières années. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements ont été traditionnellement composés de coalitions, formées autour des démocrates-chrétiens, alliés aux libéraux du VVD ou au parti travailliste. En 1994, la mainmise démocrate-chrétienne sur le pouvoir a pris fin ; à cette date, ce parti a subi en effet une défaite spectaculaire aux élections. Un gouvernement de coalition formé de libéraux et de travaillistes s¹est ainsi installé au pouvoir. Menée par l¹ancien leader syndical Wim Kok, cette coalition a effectué en huit ans les principales réformes néolibérales. L¹une des conséquences de cette période « pourpre » (en référence au mélange du rouge social-démocrate et du vert libéral) a été une dépolitisation de grande envergure. En effet, les différences entre les partis les plus importants, et en particulier entre les adversaires traditionnels du parti travailliste et du VVD, sont devenues presque imperceptibles. La culture politique de consultation et de consensus (le « modèle polder »), toujours forte, a couvert le champ politique d¹une chape de plomb. Avec l¹ascension de Pim Fortuyn, populiste de droite, cette chape a soudainement été brisée. La croisade de Fortuyn contre le multiculturalisme et la tolérance à l¹égard de l¹Islam (qu¹il décrivait comme une religion arriérée) a rassemblé une couche des classes moyennes qui avait, au cours des années, considérablement amélioré sa position économique et était maintenant prête à réclamer une influence politique plus grande. Mais la percée électorale de Fortuyn était également due au fait qu¹il faisait appel à beaucoup de Hollandais blancs et moins instruits, dont le sentiment de sécurité avait été miné par le démantèlement de l¹État-providence et la libéralisation de l¹économie. Traditionnellement, ces groupes avaient formé la base électorale des travaillistes, mais ils avaient désormais complètement perdu la foi dans la gauche. Après l¹assassinat dramatique de Fortuyn, juste avant les élections de 2002, cette révolte s¹est exprimée par un vote accru pour les démocrates-chrétiens menés par Jan Peter Balkenende. Ce dernier a formé alors un nouveau cabinet avec le parti libéral VVD et, au début, avec les reliquats de la « Liste Pim Fortuyn » (LPF). Mais après quelques mois de gaffes et de scandales inévitables, le LPF a été remplacé par les libéraux du D66, légèrement moins à droite. Ce cabinet Balkenende, toujours au pouvoir aujourd¹hui, est sans aucun doute le plus à droite de mémoire de Hollandais. Les partis représentés en son sein ont glissé sur leur droite et cela vaut également pour les partis d¹opposition. Le sentiment dominant des élites politiques fut que l¹assassinat de Fortuyn a laissé vaquant un espace politique à la droite et que pour l¹occuper il fallait infléchir l¹orientation des partisÅ  L¹année dernière cependant les protestations massives contre le plan de réforme des retraites ont prouvé que la réalité n¹est pas aussi simple. Les syndicats, très affaiblis au cours de ces dernières années, ont été contraints de se mobiliser. A la surprise générale, ceci a conduit à la plus grande démonstration syndicale de l¹histoire hollandaise, qui a mobilisé environ un demi-million de personnes. L¹impact politique de cette mobilisation a été en grande partie annihilé, un mois plus tard, lorsqu¹un extrémiste musulman a assassiné le réalisateur Theo van Gogh. Une fois de plus, les craintes d¹un danger islamique ont déterminé le visage de la politique hollandaise. Cependant, le référendum a aujourd¹hui prouvé que d¹autres issues sont possibles et qu¹une autre orientation politique peut être mise en ¦uvre. Le cours de la campagne Avant même que la campagne n¹ait véritablement démarré, l¹approbation de la constitution européenne semblait certaine. Les premiers sondages donnaient le « oui » gagnant (20 % pour et 10 % contre). De plus, l¹appui écrasant des plus importantes organisations politiques et sociales semblait offrir les garanties nécessaire. La proposition d¹un référendum est venue de trois députés du centre-gauche, qui ont soumis une loi appelant à un référendum non contraignant. Malgré l¹opposition du gouvernement, la proposition a reçu un accueil favorable des libéraux du VVD, qui souhaitaient répondre au mécontentement lié à l¹adoption de l¹euro. Lors de l¹adoption de ce dernier, bien qu¹il y ait eu des appels pour un référendum, il ne s¹est pas trouvé de majorité parlementaire capable de l¹imposer. Le passage à l¹euro et ses conséquences ont encore aujourd¹hui un impact important. Divers politiciens ont soutenu qu¹il valait mieux tenir un référendum dans lequel les gens pourraient faire entendre leur voix, plutôt que de provoquer des frustrations encore plus importantes. La grande erreur de calcul des défenseurs de la constitution c¹était leur certitude que l¹appui écrasant des organisations politiques et sociales convaincrait la population. En fait la campagne du « oui » a déraillé dès le début. Ses défenseurs ont hésité pendant longtemps avant de commencer réellement à faire campagne. Les divisions dans le camp du « oui » ainsi que l¹impopularité grandissante du gouvernement Balkenende ont en effet affaibli les tenants du « oui ». Quand le camp du « non » a commencé à être majoritaire dans les sondages, le gouvernement s¹est senti obligé de jouer un rôle actif. Les partisans du « oui » ont alors mené campagne d¹une manière exceptionnellement brutale et intimidatrice. Ils ont puisé abondamment dans les caisses de l¹État afin de financer leur propre campagne et leurs communiqués ont été conçus pour forcer les Néerlandais à voter « oui ». Un ministre a déclaré que rejeter la constitution compromettrait la paix en Europe. Sans aucune subtilité, Auschwitz et Srbrenica ont été avancés comme arguments pour le « oui ». On a dit aux Néerlandais qu¹ils seraient la risée de l¹Europe s¹ils votaient « non ». Venant d¹un gouvernement qui ne bénéficiait guère que de 18 % d¹approbation, ces arguments ont servi à la campagne du « non ». Quatre composantes émergent dans le camp du « non ». Le point de vue le plus extrême et le plus dangereux est venu du libéral non conformiste Geert Wilders. En tant que député indépendant, il travaille dur pour établir une nouvelle formation politique à droite et il se considère comme le successeur de Pim Fortuyn. Sa campagne s¹est concentrée sur les dangers de l¹adhésion turque à l¹UE et la conquête musulmane de l¹Europe qui devrait s¹ensuivre. Le petit parti protestant a mené une campagne très différente. Nonobstant l¹objection relative au manque de référence à la tradition judéo-chrétienne de l¹Europe dans la constitution, les protestants ont mené une campagne relativement claire dans laquelle ils ont argumenté qu¹un nouveau type d¹intégration européenne n¹avait aucun sens en ce moment-ci et que, quoiqu¹il arrive, la constitution n¹était pas nécessaire à cette intégration. La force politique la plus forte dans le camp du « non » a été, sans conteste, le Parti socialiste (gauche radicale) qui a mené une campagne active, tant dans les médias que dans la rue. Sa campagne s¹est appuyée sur la nécessité de sauver les Pays-Bas. Cette constitution allait, du point de vue des socialistes, transformer l¹Europe en un super-État dans lequel la Hollande n¹aurait qu¹un rôle de province. Ils ont ainsi démontré que les Pays-Bas allaient disparaître de la carte de l¹Europe. Enfin le « Comité Grondwet Nee » (Comité Non à la Constitution), une alliance d¹activistes de l¹aile gauche, formée pour l¹occasion, a mené une campagne progressiste pour le « non ». Grondwet Nee a argumenté qu¹une autre Europe était possible, une Europe alternative à l¹Europe antidémocratique, néolibérale et militariste. Malgré sa petite envergure et ses ressources limités, le Grondwet Nee a joué un rôle considérable dans la campagne et a clairement contribué à la visibilité d¹un « non de gauche », empêchant que le camp du « non » soit dominé par l¹aile droite nationaliste. Qui a remporté la victoire du « non » ? Il est certain que toutes sortes de motifs ont joué un rôle dans la victoire du « non » : une aversion très répandue et partagée pour la politique du gouvernement en place en général ; une opposition aux interférences continuelles de Bruxelles dans la politique intérieure ; la peur liée à la perte de l¹identité nationale ; des motivations chrétiennes et nationalistes ; et une intense irritation à l¹égard de l¹arrogance du camp du « oui ». Il est difficile de juger lesquels de ces éléments ont été décisifs dans la victoire du « non ». En tout état de cause, il est clair que Wilder et sa campagne anti-turque et anti-islamique n¹a pas joué un rôle déterminant. Il y a également un consensus assez large sur le fait que ce qui l¹a emporté n¹est pas une campagne anti-européenne, mais bien une campagne contre la manière dont l¹Europe fonctionne actuellement. Un tableau correct peut être tiré d¹un sondage réalisé seulement une semaine après le vote. Il a montré qu¹une semaine plus tard, la majorité pour le « non » aurait été encore plus forte, à 64 %. Les changements de popularité des différents partis politiques, dans le sillage de la campagne, donne une très bonne image de son impact. Le grand perdant n¹est apparemment pas la droite, mais le parti travailliste, qui est descendu dans les sondages de 50 députés à 41. Aujourd¹hui, 70 % de l¹électorat travailliste voterait contre la constitution. Le plus grand vainqueur est le Parti socialiste, qui est monté dans les sondages de 13 à 21 sièges (alors qu¹il ne dispose aujourd¹hui que de 8 sièges !). L¹Union chrétienne a progressé de 6 à 9 sièges, alors que le parti de Wilders a perdu un siège. Les questions concernant la popularité de différents politiciens confirment ce tableau général. Ce résultat peut être interprété comme un rejet sans ambiguïté du projet néolibéral ; de même, il souligne que la gauche a imprimé sa marque sur la campagne. Les conséquences de la victoire du « non » L¹issue du référendum aura des conséquences profondes. Tout d¹abord, après le double « non » en France et en Hollande, cette constitution est indubitablement morte. En second lieu, ce résultat aura des conséquences fondamentales pour la politique néerlandaise. La gauche a l¹opportunité aujourd¹hui de prendre de nouvelles initiatives dans la discussion sur l¹Europe. La proposition de Grondwet Nee d¹appeler à une convention nationale, qui tiendrait une discussion démocratique sur le futur de l¹Europe et la place des Pays-Bas en son sein n¹a pas suscité de réponse immédiate. Le Parlement a cependant adopté une motion du Parti socialiste (SP) pour une large discussion sur l¹Europe au sein de la société. La forme que va prendre cette discussion n¹est pas encore claire, mais dans tous les cas nous devrons nous battre pour assurer qu¹elle ne se transforme pas en une discussion de café du commerce sans objet, et que les propositions qui en émanent soient soumises au peuple pour approbation par référendum. Il est aussi important que des initiatives soient prises au niveau européen pour débattre et arriver à des positions communes sur le futur de l¹Europe. Le manque de simultanéité entre les débats, ainsi que la pression du temps, a largement transformé les campagnes référendaires en campagnes nationales. Dans les mois à venir, il est possible de prendre des initiatives internationales communes, dont le point de départ soit le rejet de cette constitution. Le forum social européen est l¹un des lieux où cela peut se faire. Après l¹expérience de ce premier référendum national, il semble probable, que l¹outil du référendum soit utilisé à d¹autres occasions. Cela rend très important le combat pour des référendums véritablement démocratiques, dans lesquels les partisans et les opposants aient des opportunités égales et que le gouvernement ne puisse pas utiliser sans restriction des ressources publiques pour sa propre campagne. Troisièmement, la légitimité et la représentativité de nombreux partis politiques et organisations sociales dans le camp du « oui » sont maintenant sujettes à caution. Appeler à voter pour la constitution, en évitant sans scrupules toute discussion interne et découvrir ensuite que sa propre base est contre, devrait être un problème pour toute organisation sérieuse. Les discussions qui vont sans doute éclater dans de nombreuses organisations devraient ouvrir plus d¹espace pour des idées critiques de gauche. * Willem Bos, président du Comité national « Grondwet Nee » (Non à la Constitution), est membre du SAP (Politique socialiste ouvrière, section néerlandaise de la IVe Internationale). Traduit de l¹anglais d¹après International Viewpoint, n° 368, juin 2005 (www.internationalviewpoint.org), par les soins du bimensuel suisse solidaritéS -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, NL (W. Bos).doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 20480 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c2ea26d3/507_8-UENLW.Bos-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:20:49 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:21:13 2005 Subject: [QI-P] INP507/8-Mexique Message-ID: <006401c58e3a$118a97b0$6502a8c0@Dell> Mexique Le tournant zapatiste, un pas en avant Par Phil Hearse* Proclamée à la mi-juin par l¹Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), l¹alerte rouge du Chiapas a fait sonner les cloches dans toute la gauche et au sein des mouvements sociaux en Amérique latine et pas seulement. En réalité cette alerte s¹est avérée être une mesure de sécurité à un moment où le comité clandestin qui dirige ce mouvement a appelé l¹armée, ses cadres politiques et les directions des municipalités autonomes du Chiapas à une « consulta », c¹est-à-dire à une assemblée générale du mouvement, pour discuter d¹un tournant politique majeur. Il en a résulté une majorité écrasante en faveur de la « Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone », qui réoriente le mouvement vers un cours nouveau ‹ la tentative de construire l¹unité avec d¹autres secteurs de la gauche et du mouvement altermondialiste au Mexique et à l¹échelle internationale. Dans ce but l¹EZLN prévoit d¹envoyer des délégations partout au Mexique pour s¹engager dans un large dialogue visant la construction d¹un mouvement « en faveur d¹un programme de gauche et d¹une nouvelle Constitution ». Que signifie ce nouveau tournant de l¹EZLN et ses propositions ? Et surtout, ce tournant permettra-t-il de sortir le mouvement zapatiste de son isolement politique relatif, qui l¹a conduit dans une impasse ? Pour le comprendre, nous devons examiner ce qui est arrivé au mouvement zapatiste au cours des sept dernières années. Entre les mois de mars et de juillet 1997 les communautés civiles zapatistes furent l¹objet de nombreuses attaques. Le 22 décembre 1997, un groupe paramilitaire a pillé la ville d¹Acteal, largement peuplée par les sympathisants zapatistes. 45 personnes désarmées furent massacrées : neuf hommes, vingt-deux femmes et quinze enfants. Cette attaque avait été menée par des troupes recrutées par les militaires mexicains dans ce secteur. Le gouvernement mexicain s¹est servi du massacre d¹Acteal pour intensifier la militarisation du Chiapas. Les 11 avril et 1er mai 1998, les troupes gouvernementales ont violemment démantelé deux des trente-deux zones autonomes zapatistes. Après ces événements, le gouverneur du Chiapas, Roberto Albores, déclarait : « Je vais mettre un terme aux municipalités autonomes ». Profondément enfoncée dans la forêt, l¹EZLN n¹avait pas été capable d¹arriver à temps pour empêcher les douzaines de meurtres, viols, passages à tabac, destructions de récoltes et vols dont les paysans furent victimes. Une contre-offensive politique Après une période de silence, en 1999 l¹EZLN a annoncé une contre-offensive politique pour défaire les attaques armées. Le sous-commandant Marcos a rendu public son fameux texte « Masques et silences », qui appelait la gauche et la « société civile » mexicaines à défendre les zapatistes. L¹EZLN a lancé un référendum dans tout le pays en faveur de changements sociaux urgents et près de mille zapatistes ont parcouru le pays. Marcos lui-même s¹est adressé à une foule dans la ville de Mexico. La scène semblait ouvrir la voie à un nouveau dialogue avec le gouvernement du PAN (1) de droite en gestation et son leader, Vicente Fox, qui sera élu Président en 2000. En dépit de ses promesses électorales, le gouvernement Fox a refusé de mettre en application les dispositions des Accords de San Andreas, qui avaient promis aux zapatistes l¹autonomie et le droit à la terre. Les villages restent encerclés par la militarisation de la région et les conflits avec les autorités étatiques sont fréquents. Certaines des communautés des montagnes du Chiapas sont fidèles au PRI et forment les bases arrière des groupes paramilitaires de droite, qui ne cessent de harceler et de terroriser les municipalités zapatistes. Devant le refus du gouvernement Fox de négocier, les zapatistes « ont pris leurs affaires et sont rentrés à la maison ». Désespérant d¹une percée politique, la direction de l¹EZLN a décidé de concentrer ses efforts sur une réorganisation politico-militaire et sur une amélioration des conditions de vie des communautés zapatistes de base. Les municipalités autonomes Progressivement la direction de l¹EZLN a essayé de remettre la prise de décisions au niveau local, encourageant les municipalités autonomes ainsi que les bonnes juntes gouvernementales à prendre leurs affaires en main. Selon Marcos, ces dernières années ont également été marquées par un effort de formation d¹une nouvelle génération de cadres politiques. L¹auto-organisation et les principes égalitaires, ainsi que les efforts considérables des ONG mexicaines et internationales ‹ dont certaines ont des permanents sur place - ont permit de réaliser des améliorations significatives dans les domaines de la santé, de l¹éducation et de la nutrition des populations locales. Ces progrès sociaux et politiques ne permettent cependant pas de résoudre les problèmes fondamentaux des indigènes du Chiapas, dont les racines plongent profondément dans la pauvreté et l¹absence de démocratie qui caractérisent l¹ensemble du Mexique et qui ont historiquement frappé particulièrement les communautés indigènes doublement et triplement exploitées au Chiapas. Le Front zapatiste En réalité le mouvement zapatiste avait toujours admis que ses objectifs ne peuvent être réalisés qu¹à l¹échelle de l¹ensemble du Mexique et aussi que la lutte de l¹EZLN constitue une partie intégrante de la lutte internationale contre le capitalisme néolibéral. Cependant les attitudes de Marcos et de la direction de l¹EZLN en ce qui concerne la lutte pour une gauche mexicaine unifiée et reconstituée avaient eu des effets fort divers, sinon largement négatifs. En 1995 les zapatistes avaient pris l¹initiative de former un Front zapatiste (FZLN) d¹ampleur nationale, qui a rapidement attiré de nombreux militants des organisations de gauche et inorganisés. Cela aurait pu constituer les fondements d¹un nouveau grand parti de gauche. La direction de l¹EZLN s¹est finalement opposée à un tel développement. Dans une lettre à propos de la Sixième Déclaration, Marcos explique que cela était dû au fait que l¹EZLN avait toujours promis aux communautés de base que le mouvement serait toujours celui des peuples indigènes et pour les peuples indigènes, et non quelque chose de plus ample, qui pourrait perdre de vue leurs besoins et leurs demandes. Des commentateurs disent cependant que Marcos craignait de perdre le contrôle du mouvement. Quelle qu¹en soit la raison, le refus de faire du FZLN l¹embryon d¹un large parti de gauche a rapidement signifié qu¹il était mort-né en tant que force politique efficace. Il a survécu en tant que « campagne de solidarité zapatiste », sans beaucoup de membres ni grande influence. Si la société civile mexicaine s¹est périodiquement mobilisée en défense des zapatistes, le FZLN n¹était pas indispensable pour cela. Au contraire, comme d¹habitude, les militants et les sympathisants de la gauche sont demeurés loyaux essentiellement à leurs organisations politiques capables de mettre en avant des alternatives nationales plus ou moins cohérentes. Le FZLN, sous contrôle strict, n¹a jamais pu jouer un tel rôle. Une direction politique pour l¹ensemble du Mexique ? Certains ont dit que la construction d¹une direction politique de gauche pour l¹ensemble du Mexique ne relève pas de la responsabilité des zapatistes, qui de toute manière rencontreraient d¹énormes difficultés en tentant de le faire depuis leur petit coin isolé. En 1999 Jaime Gonzalez a expliqué à propos des zapatistes dans une interview : « Comment se fait-il que ce mouvement si populaire n¹a été capable de réaliser aucune de ses initiatives politiques plus générales ? A mon avis la réponse est simple : ils n¹ont pas une claire stratégie pour vaincre. Ils ne savent que faire avec les élections et ils n¹ont pas une idée claire du programme pour le reste du Mexique. Et permettez-moi de le dire, cela ne relève pas de leur responsabilité. Comment un soulèvement indigène dans une coin du sud du Mexique pourrait-il avoir un programme élaboré pour toute la société mexicaine ? Pour les populations du nord, pour l¹économie, pour une transition anticapitaliste ? Vous pourriez le formuler ainsi : les zapatistes posent des problèmes qu¹ils sont par définition incapables de résoudre eux-mêmes. » (2) Les commentaires de Jaime Gonzalez sont cependant contradictoires. Si les zapatistes sont un mouvement tellement populaire, ils ont le potentiel permettant de commencer à fournir à la gauche mexicaine une direction politique, ne serait-ce qu¹en coopération avec d¹autres. A condition d¹en avoir la volonté et la vision politique (« le programme », bien sûr, mais aussi une tactique unitaire adaptée). En 1998-2000 l¹EZLN a joué un rôle politique très actif, dans le cadre de sa contre-offensive politique face au gouvernement, en fournissant un soutien total à la grève étudiante de l¹Université géante (100 000 étudiants) de la ville de Mexico (UNAM), contre l¹accroissement des droits d¹inscription. Ils refusèrent de retirer leur soutien inconditionnel aux étudiants grévistes même lorsqu¹il est clairement apparu que la direction étudiante ultra-gauche conduisait le mouvement à la défaite. De plus, pour la première fois, des zapatistes masqués ont pris part à des manifestations dans la ville de Mexico ‹ lors de celle des travailleurs de l¹électricité du syndicat SME, en lutte contre la privatisation et lors du 1er mai 1999. Ces initiatives semblaient indiquer la volonté de jouer un rôle politique plus large, mais cela ne fut pas continué après que le gouvernement Fox eut refusé de poursuivre le processus de paix commencé par les accords de San Andreas. L¹obstacle du PRD La construction d¹un nouveau parti anticapitaliste large serait d¹une importance essentielle dans le contexte mexicain du fait de la domination absolue de la gauche par le Parti de la Révolution Démocratique (PRD), du centre-gauche. Issu d¹une scission du PRI à la fin des années 1980, le PRD a aspiré le Parti communiste et sa pression a indirectement aidé à l¹effondrement de la principale organisation trotskiste, le Parti révolutionnaire des travailleurs (PRT, section mexicaine de la IVe Internationale) au début des années 1990. Nostalgique des vieilles traditions nationalistes-corporatistes du PRI des années 1930 et 1940, le PRD s¹est construit en opposition au glissement du PRI vers le néolibéralisme pro-USA sous le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari. Mais au cours des années suivantes le PRD a dérivé vers la droite. Il n¹y a plus rien qui puisse rappeler la gauche radicale en son sein. Il reste un obstacle important pour toute représentation socialiste ou anticapitaliste des travailleurs, des paysans et des peuples indigènes. Seuls les zapatistes jouissent d¹une popularité qui pourrait leur permettre d¹être la force d¹entraînement pour la construction d¹une alternative. Le principal problème posé par le PRD ‹ bien connu par ailleurs ‹ c¹est qu¹en dépit de sa dérive droitière et bien qu¹il ait été récemment pris dans un important scandale de corruption, au niveau électoral il demeure la seule alternative crédible face à la droite ‹ le PRI et le PAN. Son candidat à la présidentielle de 2006, le très populaire maire de la ville de Mexico, Mañuel Lopez Obrador, a été récemment victime d¹une tentative du PRI et du PAN de le disqualifier à cause du scandale de corruption du PRD. La tentative fut défaite par une marche silencieuse de deux millions de personnes dans les rues de la capitale. La domination du PRD sur la gauche ne pourra être défaite sans la construction d¹une alternative crédible. Comment évaluer le nouveau tournant des zapatistes, en termes de tâches pour la construction d¹une alternative de gauche à l¹échelle nationale ? La Sixième Déclaration précise : « Nous allons aller écouter et parler directement, sans intermédiaires ni médiations, avec les gens simples et humbles du peuple mexicain et, en fonction de ce que nous entendrons et apprendrons, nous élaborerons, avec ces gens qui sont, comme nous, humbles et simples, un programme national de lutte. Mais un programme qui soit clairement de gauche, autrement dit anticapitaliste et antinéolibéral, autrement dit pour la justice, la démocratie et la liberté pour le peuple mexicain. » Fort bien. Et la déclaration poursuit : « Nous informons à l¹avance que l¹EZLN mènera une politique d¹alliances avec des organisations et des mouvements non électoralistes qui se définissent, en théorie et en pratique, comme des mouvements et organisations de gauche, aux conditions suivantes : Non à des accords conclus en haut pour les imposer en bas, mais oui à la conclusion d'accordss pour aller ensemble écouter et organiser l¹indignation ; non à la création de mouvements qui soient ensuite dirigés dans le dos de ceux qui y participent, mais oui pour toujours tenir compte de l¹opinion des participants ; non à la recherche de récompenses, de promotion, d¹avantages, de postes publics, de pouvoir ou d¹aspiration au pouvoir, mais oui au dépassement du calendrier des élections ; non à l¹essai de résoudre d¹en haut les problèmes de notre pays, mais oui à la construction PAR LE BAS ET POUR LE BAS d¹une alternative à la destruction néolibérale, une alternative de gauche pour le Mexique. « Oui au respect réciproque de l¹autonomie et de l¹indépendance des organisations, à leurs formes de lutte, à leur façon de se constituer, à leurs méthodes internes de prises de décision, à leurs représentations légitimes, à leurs aspirations et à leurs exigences ; et oui à un engagement clair et net de défense conjointe et coordonnée de notre souveraineté nationale, par conséquent avec une opposition sans concessions aux tentatives de privatisation de l¹énergie électrique, du pétrole, de l¹eau et des ressources naturelles. « Autrement dit, nous invitons en gros les organisations politiques et sociales de gauche, qui ne sont pas officiellement déclarées et les personnes qui se revendiquent de gauche sans appartenir aux partis politiques officiels, à nous réunir, au moment, à l¹endroit et de la manière que nous leur proposerons en son temps, afin d¹organiser une campagne nationale, en parcourant tous les lieux même les plus reculés de notre patrie, pour écouter et organiser la parole de notre peuple. Alors, c¹est comme une campagne, mais bien différente parce qu¹elle n¹est pas électorale. » (3) Parti, programme, pouvoir C¹est beaucoup et cela fait preuve d¹une grande sensibilité. Sans nul doute il s¹agit là d¹une opportunité nouvelle, immense et excitante pour la gauche mexicaine. Même si l¹objectif était explicitement de construire une nouvelle organisation de gauche du type « parti », il serait judicieux d¹en commencer la construction « par en bas », par le dialogue, les alliances et les consultations, et non par un diktat artificiel d¹en haut. Néanmoins, dans le discours de Marcos et celui de ses principaux conseillers ‹ tel celui de l¹ancien dirigeant trotskyste Sergio Rodríguez Lascano (4) ‹ il y a une ambiguïté constante au sujet des concepts de parti, de programme et de stratégie. Ceci tourne autour de la question de « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Est-ce que tous les partis seraient corrompus et manipulateurs du fait de leur nature, seulement parce qu¹ils ont la forme d¹un parti ? Est-ce qu¹il faut déplorer toute participation aux élections et est-ce que de ce fait la gauche doit être anti-élections par principe ? La gauche peut-elle lutter pour que les travailleurs, les paysans et les peuples indigènes forment leur propre gouvernement national ? Si l¹EZLN procède en construisant des alliances par en bas, mais qu¹elle refuse de construire une organisation politique nationale ainsi que de tenter tout défi électoral au nom de la gauche, elle laissera un grand espace politique au PRD et à la droite, ne pouvant pas ainsi réaliser ses objectifs et gaspillant une autre opportunité. Le tournant politique des zapatistes peut ainsi revitaliser la gauche, mais peut aussi finir en eau de boudinÅ  Un passage qui reste peu clair concerne la promesse de l¹EZLN de construire des liens étroits avec la gauche à l¹échelle internationale et son offre d¹aide matérielle aux militants du monde entier. Ainsi la déclaration indique : « Et nous allons aussi nous mettre d¹accord avec des coopératives d¹artisanat de femmes pour pouvoir envoyer une bonne cargaison de vêtements brodés aux nations européennes, qui ne seront peut-être plus une Union, et puis peut-être aussi du café écologique des coopératives zapatistes, pour qu¹elles puissent le vendre et avoir un peu de sous pour leur lutte. S¹il ne se vend pas, elles pourront toujours se faire un petit café et causer de la lutte antinéolibérale, et s¹il fait froid, elles pourront se couvrir avec les tissus brodés zapatistes, qui résistent parfaitement au lavage à la main et à la pierre et qui, en plus, ne déteignent pas. » (5) Une chose est sûre : le sous-commandant n¹a pas perdu son sens de l¹humour ! * Phil Hearse est membre de la rédaction de la revue électronique en langue anglaise de la IVe Internationale : International Viewpoint . 1. Le Parti d¹action nationale est un parti de la grande bourgeoisie, de droite néolibérale, formé au cours des années 1950. Longtemps à l¹écart du pouvoir central, il a tiré profit de la crise du régime incarné par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, qui a dominé le Mexique pendant 70 ans), obtenant d¹abord quelques gouverneurs, puis, remportant l¹élection présidentielle en 2000. 2. Jaime Gonzalez est un dirigeant de la Ligue pour l¹unité socialiste (LUS). 3. Le texte complet de la « Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone » est diffusé et disponible en traduction française d¹Angel Caido ‹ en trois parties ‹ sur le site web du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) : . (CSPCL, 33 rue des Vignoles, 75020 Paris, France). 4. Sergio Rodríguez Lascano, qui a été un des principaux dirigeants du PRT (section mexicaine de la IVe Internationale, ayant implosé au début des années 1990), a publié dans la revue du FZLN, Rebedía n° 23, en septembre 2004, un article présentant la conception stratégique zapatiste. Nous n¹avons pu le reproduire ici faute de place. S¹agissant d¹un document qui éclaire le débat abordé ici par Phil Hearse, nous allons le traduire pour le prochain numéro d¹Inprecor. La version originale de cet article est disponible sur le site web de la revue Rebedía : 5. « Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone », op. cit. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Mexique, Phil.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 20992 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/05592443/507_8-MexiquePhil-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:20:49 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:21:19 2005 Subject: [QI-P] INP507/8-Bolivie Message-ID: <006801c58e3a$14c0bc70$6502a8c0@Dell> Bolivie La seconde guerre du gaz : les mouvements sociaux font chuter Carlos Mesa Par Thierry Vermorel* Eduardo Rodriguez a succédé, le 9 juin, à Carlos Mesa à la tête de l¹État bolivien, au terme de trois intenses semaines de luttes populaires, que l¹histoire retiendra probablement comme la « seconde guerre du gaz ». Après un premier conflit qui, en octobre 2003, fit plus de 80 victimes et ne s¹acheva que par la fuite surréaliste du président Sanchez de Lozada vers les États-Unis, il s¹agit indéniablement d¹une nouvelle victoire des mouvements sociaux boliviens sur les partis politiques traditionnels, l¹oligarchie blanche de Santa Cruz, l¹ambassade yankee et les entreprises transnationales présentes sur le territoire. Pourtant, cette victoire n¹est pas sans laisser un goût amer, un sentiment d¹inachevé d¹autant plus profond qu¹une fois encore, les principales revendications défendues par ces mouvements demeurent insatisfaites. Pire encore, la conclusion de cette crise par la nomination de Rodriguez, au regard des potentialités dont ces mouvements hétérogènes sont porteurs en termes d¹alternative de pouvoir, conduit à poser la question si cette nouvelle révolte populaire ne constitue pas une énième « occasion manquée » pour la gauche bolivienne. Revenons par conséquent sur les principales étapes qui ont conduit à cette crise, et sur les perspectives qu¹elle ouvre pour la lutte antilibérale et anti-impérialiste en Bolivie. Les promesses du gouvernement Mesa La fuite de Sanchez de Lozada en octobre 2003, et la nomination de son vice-président, Carlos Mesa, à la tête de l¹État, donnaient lieu à une situation inédite. Mesa n¹est pas un « politique » à proprement parler : d¹abord historien et journaliste, il est « invité » à compléter le ticket présidentiel conduit par Goni (1) lors de l¹élection présidentielle de 2002, et n¹est donc pas membre du principal parti de la coalition au pouvoir, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR). Sa volonté d¹assumer le pouvoir présidentiel en développant un discours de rupture avec Sanchez de Lozada, notamment par le refus du recours à la violence à l¹encontre des mouvements sociaux, l¹amène à s¹isoler de la grande majorité des partis traditionnels ayant participé à la « méga-coalition » (2) et désormais associés aux massacres qui ont émaillé la première guerre du gaz (3). Son engagement immédiat auprès des mouvements sociaux à faire la lumière sur la responsabilité de Goni lui-même et de son équipe quant aux agissements de l¹armée et de la police lors de ces événements fait même de lui un ennemi pour certains d¹entre eux, en premier lieu le MNR. Arrivé au pouvoir, Carlos Mesa est un « président sans parti », ce qui semble condamner son mandat à n¹être que provisoire, puisqu¹il ne dispose pas de la majorité absolue requise pour gouverner et que bon nombre de parlementaires apparaissent comme lui étant hostiles. Cette hostilité est d¹autant plus manifeste que Mesa apparaît, dans un premier temps, enclin à satisfaire les principales revendications exprimées par les mouvements sociaux, identifiées comme « l¹agenda d¹Octobre » : 1. D¹abord, la convocation d¹un référendum sur le gaz, dont les conditions d¹exploitation et de commercialisation illustrent le bradage. Découvert au début des années 1990 par des entreprises transnationales telles que Petrobras (Brésil), Repsol (Espagne), ExxonMobil (États-Unis) et Total (France), le gaz est vendu quasiment au seul bénéfice de celles-ci, puisque l¹État bolivien ne perçoit que 18 % de royalties, un taux ridicule en comparaison aux partenariats mis en place dans les pays voisins ; 2. Ensuite, une nouvelle loi sur les hydrocarbures, afin de changer les règles de collaboration entre les transnationales et l¹État ; 3. Enfin, la convocation d¹une Assemblée constituante, rejetée jusqu¹alors par Sanchez de Lozada, afin de refonder les institutions du pays sur la base de la reconnaissance de la diversité ethnique et culturelle de la Bolivie, et de la prise en compte de la large place qu¹y occupent les populations indigènes. Dans sa démarche, Mesa trouve un allié de poids, plutôt inattendu : Evo Morales, le chef du MAS-IPSP (4). Le MAS-IPSP, de la radicalité à la collaboration Ce parti, à l¹histoire récente, occupe une place particulière dans le paysage politique bolivien : issu du syndicalisme paysan, et plus particulièrement du mouvement de cultivateurs de coca, le MAS constitue une expérience de participation politique de masse sans précédent. Son origine sociale même fait de ce parti un ennemi pour les États-Unis : alors que les dictatures de la fin des années 1970 avaient tenu économiquement grâce au développement du narcotrafic, Washington, qui fait face à une explosion de consommation de cocaïne sur son territoire durant les années 1980, entame une politique à l¹échelle du continent consistant à faire pression sur les pays producteurs de coca pour l¹éradication des cultures. Face à cette stratégie, les cocaleros parviennent à s¹organiser syndicalement, notamment grâce aux mineurs, victimes de la fermeture de nombreuses mines en 1985, qui se reconvertirent dans cette culture. Ce mouvement parvient à faire de la question de la coca un thème central dans l¹ensemble du mouvement paysan et indigène. Encouragés à constituer leur propre formation politique en raison de la disparition graduelle de la gauche au sein du champ politique, les cocaleros lient la défense de la coca à une posture anti-impérialiste, lors de la naissance du MAS en 1995. L¹opposition à la domination états-unienne du continent américain conduit également le MAS à prendre position contre les politiques néolibérales adoptées et contre la ZLÉA (Zone de libre-échange des Amériques). Par leur vigueur et leur radicalité, les mouvements sociaux partie prenante du MAS, essentiellement paysans et indigènes, dans la région de Cochabamba, deviennent les nouveaux centres de résistance aux classes dominantes, une dizaine d¹années à peine après la « décapitation » du mouvement syndical traditionnel symbolisé par la COB (Centrale Ouvrière Bolivienne), suite à l¹instauration des politiques néolibérales particulièrement sévères qui mirent à mal ses principaux bastions (mines, enseignement, santé publiqueÅ ). La poussée du MAS à la veille des élections, symbolisée par un renouveau des luttes dans les secteurs cocaleros et paysans, mais également au-delà, comme en témoigne la guerre de l¹eau à Cochabamba en 2000, entraîna l¹ambassadeur états-unien de l¹époque, Manuel Rocha, à déconseiller aux Boliviens de « voter pour les ennemis de la démocratie ». Avec 21 % des voix obtenus par le MAS, le score enregistré par la formation de Morales est sans précédent, et justifie en partie les peurs de la bourgeoisie bolivienne que l¹appareil d¹État ne tombe entre les mains des « Indios ». Paradoxalement, ce résultat s¹accompagne d¹un tournant radical du MAS, privilégiant l¹action parlementaire au détriment de la contestation sociale. Cette orientation est fondée sur l¹idée que Morales pourrait remporter l¹élection présidentielle prévue en 2007, à condition de rallier à lui les suffrages des classes moyennes, elles-mêmes radicalisées par les ingérences de l¹ambassade US et par une situation économique délicate (plus de 60 % de la population vit aujourd¹hui en dessous du seuil de pauvreté). Si cette orientation peut s¹expliquer en partie par la crainte légitime que suscite le retour à l¹interventionnisme des États-Unis dans la région, elle ne justifie pas en revanche, le rejet, parfois virulent, des mouvements sociaux boliviens non affiliés au MAS, lors des mobilisations contre Goni et Mesa. Cette posture, qui avait conduit Morales à ne se rallier que tardivement au mouvement d¹Octobre en faveur de la nationalisation du gaz, a été de nouveau une constante lors du mandat de Carlos Mesa, qui a pu compter sur le soutien de la direction du MAS, malgré l¹incompréhension que cette situation a pu susciter au sein des bases du parti d¹Evo Morales. Diversité des mouvements sociaux Si le MAS a adopté une attitude de soutien quasi inconditionnel à Mesa, au nom de la défense de la démocratie, bon nombre de secteurs sociaux non affiliés au MAS ont mené la bataille pour la nationalisation du gaz et des hydrocarbures. Parmi elles, la COB, dirigée par Jaime Solares, apparaît comme la plus radicalement engagée dans ce combat. La réapparition de la COB au premier plan de la vie politique bolivienne au cours de ces deux dernières années est une surprise dans la mesure où celle-ci ne semble pas s¹être sensiblement remise de l¹affaiblissement numérique qu¹ont entraîné les réformes brutales de 1985. Un des éléments permettant d¹analyser ce phénomène réside sans doute dans la nouveauté que constitue l¹arrivée à la tête de la centrale d¹une direction combative, d¹autant plus émancipée des enjeux d¹appareils politiques que la gauche « politique » n¹a plus qu¹une existence embryonnaire (5). Un autre pôle de cette gauche a véritablement émergé à El Alto. Cette ville, localisée sur le plateau entourant la capitale de La Paz, a constitué l¹épicentre des principales mobilisations nationales de ces dernières années, notamment lors des conflits relatifs au gaz. Concentrant une population paupérisée, accueillant en son sein les migrants provenant des campagnes de l¹Altiplano et conservant des liens forts avec les communautés rurales du département de La Paz, El Alto est devenu le centre de la contestation sociale, capable d¹une réactivité d¹autant plus forte qu¹elle est en mesure de bloquer la ville de La Paz et ses centres de pouvoir. Les principales organisations qui y structurent les mobilisations sont la Fédération de comités de quartiers (FEJUVE), dirigée par Abel Mamani, et la Centrale Ouvrière Régionale (COR), menée par Edgar Patani, qui, si elle est membre de la COB, s¹en émancipe souvent. A ce pôle, on peut ajouter le Mouvement Indigène Pachakuti (MIP) du dirigeant paysan Felipe Quispe, dont la sphère d¹influence dans l¹ensemble du syndicalisme paysan semble désormais réduite à la région de La Paz, suite à la division de la Centrale Syndicale Unifiée des Travailleurs Paysans (CSUTCB) (6). Enfin, le dernier pôle significatif des mouvements sociaux boliviens est la Coordination pour la défense de l¹eau et du gaz, dont Oscar Olivera est le porte-parole. Favorable, entre autres, à la nationalisation du gaz, cette large et souple coordination regroupe paysans et indigènes, syndicats ouvriers et organisations de jeunesse, dans la région de Cochabamba. Dans cette région, où le MAS domine, elle exerce sur ce parti une forte pression et le contraint à mobiliser. Malgré une prise de distance significative ces dernières années, la Coordination demeure toutefois la moins rétive à dialoguer avec le parti d¹Evo Morales. Malgré les divergences parfois profondes qui existent entre ces organisations, celles-ci ont su se fédérer autour de la revendication de nationalisation du gaz au cours du mandat de Carlos Mesa, et ce à mesure que celui-ci tardait à fixer l¹échéance du référendum. Mesa entre deux feux Cette consultation tant attendue, organisée le 18 juin 2004, a finalement suscité la colère des mouvements sociaux, car l¹exécutif a décidé de formuler des questions volontairement ambiguës. Mesa voulait ainsi éviter toute référence explicite à la nationalisation du gaz, tout en essayant de s¹assurer le soutien de Morales. Exigeant du président qu¹il propose une simple question portant sur la nationalisation des hydrocarbures boliviens, ces mouvements ‹ contre l¹avis du MAS ‹ ont mené campagne pour l¹abstention dont le taux relativement élevé (de l¹ordre de 50 %) a permis de relativiser le succès apparent de Mesa et Morales dans les urnes. Plus inattendue fut la contestation de ce référendum par la droite libérale représentant les intérêts du patronat de Santa Cruz et de Tarija : refusant par principe une consultation relative à l¹exploitation d¹une ressource qu¹ils considèrent comme étant leur propriété (7), les organisations liées à l¹oligarchie « crucena », parmi lesquelles le Comité civique Pro-Santa Cruz, lancent un appel à un référendum sur l¹autonomie régionale. Si Mesa prend en compte cette revendication, le Comité civique ne s¹en satisfait pas. L¹enjeu pour lui, c¹est d¹obtenir l¹autonomie régionale, qui permettrait à la bourgeoisie bolivienne de gérer elle-même le destin du gaz à son seul profit, avant l¹élection de l¹Assemblée constituante. Car, dans l¹hypothèse où le mouvement paysan-indigène vienne à la dominer, cette dernière pourrait compromettre le projet d¹autonomie et la poursuite d¹une gestion libérale du gaz. Elle pourrait également remettre à l¹ordre du jour une nouvelle réforme agraire dans une région qui a échappé aux deux précédentes réformes (8) Loin de contenir un nouveau front de contestation, la reconnaissance par Carlos Mesa de la nécessité d¹un référendum sur les autonomies n¹a fait que légitimer une revendication à laquelle tenait tout particulièrement la droite libérale, et en faveur de laquelle elle est apparue prête à sacrifier le président. Du « gazolinazo » de février à la « seconde guerre du gaz » de mai La radicalité avec laquelle l¹oligarchie de Santa Cruz s¹est engagée dans la bataille pour l¹autonomie a achevé d¹isoler Mesa à partir du début de l¹année 2005. Sa décision d¹augmenter brutalement le prix de l¹essence au mois de février (le gazolinazo), prise sous la pression d¹un FMI, l¹a illustré. Il n¹était pas surprenant de voir la gauche radicale s¹engager contre une mesure affectant durement l¹activité économique de certains secteurs sociaux (les chauffeurs de bus et taxi notamment) comme la vie quotidienne d¹une majorité ; en revanche, on a pu s¹étonner de la vigueur avec laquelle les organisations patronales, comme la CAO (Chambre Agricole de l¹Est), la CAINCO (Chambre d¹Industrie et de Commerce Bolivienne) ou la CEPB (Confédération des Entrepreneurs Privés de Bolivie), se sont engagées dans des actions comme des grèves de la faim pour exiger la démission du gouvernement. Bien que les mouvements sociaux dans leur ensemble protestaient conjointement contre la hausse du prix de l¹essence, ce n¹étaient pas les mêmes mobilisations qui avaient lieu à travers le pays. Ainsi à El Alto, les manifestants menaient toujours la bataille en faveur de la nationalisation, et remettaient en cause la gestion privée de l¹eau par Aguas del Illimani, une filiale de la Lyonnaise des Eaux. Les mobilisations de Santa Cruz se doublaient quant à elles de revendications relatives à l¹autonomie des départements de l¹Est de la Bolivie. Mesa perd alors une première fois le soutien d¹Evo Morales, qui encourage le président à « démissionner s¹il n¹a plus le courage de gouverner » et engage le MAS dans un Pacte d¹Unité Révolutionnaire, en compagnie du reste de la gauche (COB, COR, FEJUVE, CSUTCB-Quispe, Coordination de Cochabamba) à laquelle il s¹était opposé depuis trois ans maintenant. Le 6 mars, Carlos Mesa finit par présenter sa démission au Congrès pour mettre fin aux mobilisations et tester ainsi la confiance des parlementaires à son égard : son « coup de poker » fonctionne, puisque bon nombre d¹entre eux préfèrent la refuser, dont ceux du MAS, notamment en raison de la crainte d¹un coup d¹État. Aussitôt le maintien de Mesa assuré, le MAS rompt le pacte dans lequel il s¹était engagé. Pourtant, la nouvelle tentative, dont Carlos Mesa est à l¹initiative, de conciliation des intérêts de Santa Cruz et de El Alto, autrement dit, ceux du patronat et des classes populaires, est de courte durée. Deux événements viennent sceller définitivement le sort du président au début du mois de mai. D¹abord, la promulgation houleuse de la nouvelle loi sur les hydrocarbures, au sujet de laquelle débutent, lors de la première semaine de mai, les débats au sein du parlement. Le pôle de gauche radicale, toujours mobilisée, entame immédiatement une campagne de manifestations pour obtenir la nationalisation. Le 17 mai 2005, la loi finalement votée suscite l¹opposition radicale du MAS. Si elle satisfait pourtant les revendications que porte ce parti en haussant le niveau de taxation des entreprises engagées dans l¹exploitation du gaz à hauteur de 50 %, cette loi comporte également un article prévoyant de rendre légaux les contrats d¹exploitation signés par les précédents gouvernements avec les transnationales. Or, ces contrats n¹avaient pas été approuvés par le parlement, comme l¹exige la constitution, et se voient dès lors entachés d¹illégalité. Par conséquent, l¹adoption de cette loi, en apparence moins favorable aux transnationales que la précédente, rendrait possible toute démarche des transnationales visant à obtenir une indemnisation. C¹est au regard de ce point spécifique que le MAS et la CSUTCB-Loayza décident d¹appeler à une marche contre la loi. Partie le 16 mai de Caracollo, et arrivée à La Paz le 27, cette initiative va en fait symboliser la radicalisation de la mobilisation en faveur de la nationalisation. Ce sont en effet plus de 40 000 paysans et indigènes qui répondent à l¹appel de ces organisations. Ce succès prouvant la capacité du MAS à rassembler est pourtant mis en cause par certains syndicats de mineurs qui entreprennent de bloquer cette marche, reprochant aux fidèles de Morales de ne pas soutenir la nationalisation. Parallèlement, la situation se radicalise dans l¹ensemble du pays, principalement dans l¹Ouest andin, puisque dans la plupart des grandes villes telles que La Paz, Oruro, Potosi, Cochabamba et Sucre, ont lieu des grèves générales illimitées à l¹appel des Centrales ouvrières départementales (CODs), se joignant ainsi aux militants d¹El Alto. Cette vague de radicalisation n¹est pas sans effet sur les militants du MAS, qui, lors de l¹assemblée générale tenue dans le centre de La Paz, à la fin de la marche, finissent par exiger eux-mêmes de leur direction la nationalisation des hydrocarbures, obligeant celle-ci à une unité de fait avec le reste de la gauche bolivienne. Dès lors, avec le basculement du MAS, la pression monte d¹un cran, et le 31 mai, les mouvements sociaux de La Paz et El Alto encerclent la place Murillo, qui abrite les principales institutions de la République bolivienne, en dénonçant l¹illégitimité du Congrès. Celui-ci ne fonctionne plus. Les parlementaires, effrayés par les mobilisations, ne veulent plus siéger à La Paz. Divisé par la loi sur les hydrocarbures, et alors même que la tension sociale est à son comble à ce sujet, le parlement devait également trancher une autre question sur laquelle tout consensus paraît impossible : l¹accord sur les dates de convocation de l¹Assemblée Constituante et du référendum sur les autonomies. Voulant faire preuve d¹efficacité alors que le Congrès est en sommeil, Mesa prend l¹initiative, le 2 juin, de promulguer un décret arrêtant au 16 octobre 2005 la date des deux. La gauche dans son ensemble considère que les autonomies doivent être discutées au sein de la future constituante, sans quoi celle-ci n¹a que peu de raisons d¹être. Pour la droite de Santa Cruz, les craintes d¹une mise à mal de ses intérêts liés au gaz sont confirmées, ce qui scelle sa rupture avec le président. Gauche comme droite exigent la démission de Carlos Mesa, qui finit par mettre un terme à son mandat le 6 juin. Crise de succession Loin de calmer la crise, cette démission plonge le pays dans une situation de trouble, et c¹est l¹appareil d¹État dans son ensemble qui se voit menacé. Du point de vue institutionnel, la Constitution prévoit en effet que les présidents du Sénat et de la Chambre des députés succèdent au vice-président en cas de démission. Or, le président du Sénat n¹est autre que Hormando Vaca Diez, membre du MIR et élu de la région de Santa Cruz. Pour l¹ensemble des mouvements sociaux, Vaca Diez président est une provocation : c¹est un valet de l¹oligarchie « crucena », dont la nomination marquerait, qui plus est, le retour au premier plan des partis traditionnels que la première guerre du gaz avait permis de marginaliser politiquement. A la revendication majeure d¹une nationalisation des hydrocarbures se combine alors l¹exigence de la démission de Vaca Diez, mais aussi de Mario Cossio, le président de la Chambre des députés, et de la convocation d¹élections générales afin de renouveler un Congrès qui n¹est plus représentatif. A l¹annonce de la démission de Mesa, ce sont plus de 80 000 personnes qui investissent les rues de La Paz pour empêcher que se produise le scénario d¹un coup d¹État « constitutionnel », voire d¹un coup d¹État militaire. En effet, l¹engagement de l¹armée à « défendre l¹ordre constitutionnel » est alors perçu comme une possible porte ouverte à la répression. La situation devenant beaucoup trop tendue à La Paz, le Congrès décide de siéger à Sucre, dans le sud de la Bolivie, la capitale constitutionnelle du pays. Les mouvements sociaux décident alors de tout mettre en ¦uvre, de manière unitaire, pour empêcher la nomination de Vaca Diez : en deux jours à peine, grâce aux mineurs de la COB et aux paysans du MAS et de la CSUTCB-Loayza, ce sont plus de 6 000 opposants qui sont réunis à Sucre. L¹ouverture de la session parlementaire, le 8 juin, se fait dans la tension et la confusion la plus extrême. L¹armée en vient à tirer sur la foule, et tue un mineur, Juan Coro, donnant ainsi un avant-goût de ce que serait le style autoritaire de Vaca Diez. Parallèlement, la situation de crise institutionnelle s¹étend à l¹ensemble du pays : plus de 120 blocages, soit beaucoup plus qu¹en octobre 2003, paralysent le pays, à l¹initiative de la COB et de la CSUTCB-Loayza. Dans la région de Santa Cruz, les organisations paysannes-indigènes procèdent à des occupations de sept champs pétroliers et gazifères. A El Alto, on assiste à la mise en place, à l¹appel de la COB, de la COR et de la FEJUVE, d¹une Assemblée populaire, dont l¹existence même défie la légitimité de l¹appareil d¹État. Dès le 10 juin, cet appel est relayé à Cochabamba par la Coordination qui procède à la mise en place d¹une structure similaire. Face à cette situation de crise, l¹oligarchie comme l¹ambassade des États-Unis ont semble-t-il préféré reculer plutôt que de risquer de perdre tout contrôle de la situation. L¹annonce le 8 juin par l¹État-major que si, constitutionnellement, « la nomination de Vaca Diez est légitime, elle n¹est pas souhaitable » a condamné l¹avenir présidentiel de Vaca. La nomination du président de la Cour suprême, Eduardo Rodriguez, ouvre une situation en apparence similaire à celle que l¹on avait connue avec l¹arrivée au pouvoir de Mesa : ce juriste n¹a en effet ni expérience, ni affiliation politique, et lui-même a déclaré que son principal mandat était de convoquer des élections générales pour renouveler le Congrès. Pourtant, une situation « à la Mesa » débouchant sur une stabilisation de la situation politique et la décision de Rodriguez de rester au pouvoir jusqu¹en 2007 ne sont pas à exclure, au moins pour deux raisons. D¹abord à cause des problèmes que pose, au niveau institutionnel, la convocation d¹élections générales. Celles-ci, en effet, ne sont pas prévues par la Constitution dans un tel cas de figure (9), et il faudrait pour cela soit une réforme constitutionnelle dont la procédure ne pourrait n¹aboutir qu¹enÅ  2007, soit que les députés et sénateurs démissionnent tous, de même que leurs suppléants et l¹ensemble des candidats s¹étant présentés à ces élections, qui sont constitutionnellement aptes à remplacer un titulaire démissionnaire (ce qui suppose donc la démission de quasiment 1.200 personnes ayant participé à ces élections en 2002 !). La situation paraît d¹autant plus inextricable que certains parlementaires (du MAS, mais aussi de la NFR) conditionnent désormais leur démission au vote d¹une loi convoquant le plus rapidement possible l¹Assemblée Constituante, toujours dans la perspective d¹empêcher que le référendum sur les autonomies n¹ait pas eu lieu avant, alors que le Comité Civique Pro-Santa Cruz envisage d¹organiser ce référendum le 12 août 2005. La seconde raison réside dans le fait que Rodriguez, bien que n¹étant pas issu du monde politique, est néanmoins un homme de confiance pour la bourgeoisie bolivienne comme pour l¹ambassade états-unienne : formé aux États-Unis, il est connu pour avoir été proche de Sanchez de Lozada en son temps, grâce au soutien qui lui a permis de devenir président de la Cour suprême. Washington garde en effet un ¦il attentif sur l¹évolution de la situation bolivienne. Ainsi, le 7 juin, le secrétaire d¹État adjoint chargé de l¹Amérique latine, expliquait que le MAS était financé par le président vénézuélien Hugo Chavez en personne ! Ces provocations répétées visant à décrédibiliser les mouvements sociaux boliviens semblent surtout avoir pour objectif de rendre légitime une éventuelle intervention militaire afin d¹y rétablir « l¹ordre impérial » en cas de succès politique, dans la rue ou même dans les urnes, de la gauche paysanne-indigène et ouvrière. Occasion manquée d¹une alternative anticapitaliste ? Pour les mouvements sociaux boliviens, la seconde guerre du gaz n¹est pas terminée. Dans leur grande majorité, ils ont décrété une « trêve humanitaire », tant pour permettre aux familles de reprendre des forces et constituer des stocks de nourriture et d¹essence dans l¹éventualité d¹une nouvelle mobilisation, que pour laisser au nouveau président le temps de montrer qu¹il souhaite être à leur écoute. Néanmoins, cette pause dans le conflit permet déjà de tirer certains bilans. Sans doute la principale satisfaction de la COB, de la Coordination de Cochabamba et des mouvements d¹El Alto aura-t-elle été de rendre crédible la nationalisation des hydrocarbures. Malgré les pressions des autres pays latino-américains qui menacent d¹envisager une intégration énergétique régionale dont serait exclue la Bolivie (10), la nationalisation n¹apparaît plus comme une revendication des secteurs les plus radicaux. Le basculement du MAS, la main tendue de Chavez proposant un projet d¹intégration solidaire (PetroSur) et les perspectives en termes d¹exportation et d¹industrialisation du gaz, sont autant de signes favorables à un projet qui, s¹il effraie les transnationales, est désormais envisagé sous des modalités pratiques. Pourtant, ne s¹agit-il pas là d¹une maigre satisfaction au regard des potentialités de ce mouvement ? Le dénouement de la crise, avec une polarisation à l¹extrême de la situation autour de la figure de Hormando Vaca Diez, semble avoir paradoxalement relégué au second plan les revendications concrètes des mouvements sociaux. Le risque de voir les débats relatifs à la nationalisation repoussés à une date indéterminée, ce qui se passe aujourd¹hui avec la polémique sur la convocation d¹élections générales, doit appeler ces mouvements à la plus grande vigilance. Autre motif de frustration : la faible capacité de ces mouvements à mettre en place un pouvoir alternatif à celui du pouvoir d¹État. Ainsi, l¹Assemblée populaire convoquée à El Alto et Cochabamba est restée dans une large mesure incantatoire, limitée à une coordination des leaders des principaux mouvements sociaux, et n¹a pas entraîné la création de conseils à l¹échelle des quartiers et des lieux de production. Autrement dit, jamais il n¹a été question d¹une situation de dualité de pouvoirs. Comme l¹a relaté un communiqué de la Coordination de Cochabamba le 10 juin, « cette fois-ci, nous avons occupé les puits de pétrole, les champs gazifères, les raffineries. La prochaine fois, nous devrons également être capables de les utiliser dans notre propre intérêt ». Malgré l¹intensité et la profondeur de la crise, la gauche bolivienne paraît encore peu préparée à assumer la responsabilité de la création d¹un débouché politique porteur d¹un projet anticapitaliste. C¹est pourquoi un enjeu central de la situation demeure le positionnement du MAS-IPSP dans les jours qui viennent. Le parti d¹Evo Morales reste actuellement la seule organisation à même de peser sur le jeu politique et d¹offrir une alternative de gauche à la clique des partis traditionnels. Pourtant, l¹unité de la gauche que suppose une telle perspective est loin d¹être acquise. Le désir de Morales de ne pas rater le coche de la prochaine élection présidentielle l¹amène à tourner le dos au reste de la gauche plutôt encline à poursuivre les mobilisations. La fin de crise l¹a illustré : une fois acquise la démission de Mesa, le leader cocalero a défendu comme seule perspective la nomination de Rodriguez et appelé les mouvements sociaux à une trêve afin d¹envisager une transition pacifique, ce qui lui a valu le qualificatif de « traître » par les leaders d' El Alto. Mais la crise a également montré que la mobilisation pouvait influer sur les orientations du MAS, comme l¹a montrée l¹adoption par sa direction du mot d¹ordre de nationalisation au cours du mois de mai. Cette crise a également permis de faire émerger un nouveau leader, en la personne de Roman Loayza. La capacité à mobiliser dont il a fait preuve montre combien il est devenu le principal leader paysan, au détriment de son ennemi intime, le chef du MIP, Felipe Quispe. Loayza, qui est également sénateur, est aussi devenu l¹incontestable numéro deux du MAS-IPSP, et apparaît capable de contester le leadership de Morales. Alors que le cocalero est pointé du doigt par une partie de la gauche, notamment à El Alto, Loayza, quant à lui, appelle les paysans à rester mobilisés dans le cas où les parlementaires ne démissionneraient pas, afin de manifester à nouveau, confortant ainsi sa légitimité. Si l¹objectif des manifestations à venir demeure de peser sur l¹agenda électoral, ces protestations pourraient aboutir sur un nouveau cycle de mobilisations qui, tout en permettant de remettre à nouveau en avant la question de la nationalisation du gaz, ouvrirait de nouvelles opportunités à une gauche radicale dont le premier but doit être de consolider son unité. Sans doute s¹agit-il pour elle d¹une pré-condition à l¹élaboration d¹une perspective politique qui, malgré l¹expérience acquise au cours de ces dernières années de lutte, semble toujours lui faire cruellement défaut. Une perspective d¹autant plus nécessaire que la polarisation sociale de la Bolivie à l¹origine des crises récentes, loin de se résorber, semble devenir de plus en plus aiguë. * Thierry Vermorel est le correspondant d¹Inprecor en Bolivie. 1. Goni est l¹un des surnoms de Gonzalo Sanchez de Lozada, également connu comme « El Gringo » en raison de son fort accent états-unien. 2. Les partis concernés sont le MNR, le mal nommé MIR (Mouvement de la Gauche Révolutionnaire) et la NFR (Nouvelle Force Républicaine). Dans cette liste des principaux partis traditionnels, seul manque à l¹appel l¹ADN (Action Démocratique Nationaliste), en raison du faible score de son candidat lors des élections de 2002. L¹ADN est historiquement le parti de Hugo Banzer, dictateur dans les années 1970 avant d¹être élu président à la fin des années 1990, et de décéder avant d¹avoir pu achever son mandat en 2001. 3. Cf. Inprecor n° 485/486 de septembre-octobre 2003 et Inprecor 487 de novembre 2003. 4. Mouvement vers le Socialisme-Instrument politique pour la Souveraineté des peuples. L¹IPSP est le nom original du parti. Le sigle « MAS » a fait l¹objet d¹un ajout en 2001. Face au rejet par la Cour Nationale Électorale de l¹enregistrement du sigle « IPSP », nécessaire pour se présenter aux élections, la direction de ce parti s¹est vue proposer la possibilité de récupérer le sigle d¹un parti alors moribond, le Mouvement vers le Socialisme, ce qu¹elle a accepté. Cette décision a pu parfois soulever des controverses car le MAS, dirigé par Anez Pedrasa, constituait à l¹origine une scission de la Phalange Socialiste Bolivienne (FSB), organisation se réclamant du franquisme. Rompant avec la FSB pour ne conserver de son discours que le pendant « socialiste », le MAS opère un tournant radical qui le conduit à s¹allier avec le Parti communiste bolivien (PCB), dans le cadre du regroupement de la Gauche Unie (IU). C¹est dans ce regroupement que se retrouvent les cultivateurs de coca à l¹origine de l¹IPSP, parmi lesquels Evo Morales, au début des années 1990. 5. Le Parti communiste bolivien et le POR-Lora, longtemps dominants au sein de la gauche bolivienne après l¹éclatement du Parti ouvrier révolutionnaire (POR), l¹organisation trotskiste historique, et les échecs successifs de la gauche guerillériste, ont été réduits à l¹état de groupuscules. L¹actuel dirigeant principal de la COB, Jaime Solares, se revendique de la tradition du POR-Combate, qui a été la section bolivienne de la IVe Internationale jusqu¹au XIIe Congrès mondial (1995), qui avait constaté l¹extrême affaiblissement sinon la disparition de cette organisation. Un noyau de militants s¹est alors attelé à la reconstruction de la COB. 6. La CSUTCB, dirigée par Felipe Quispe depuis 1998, a subi une scission ‹ dont les membres du MAS ont été à l¹origine ‹ lors du Congrès de Sucre de juin 2003. Convoqué par une majorité de départements au motif du non-respect des statuts par son dirigeant, Quispe refusa d¹y assister, de même que les dirigeants locaux de La Paz et Tarija. C¹est pourquoi il existe désormais deux centrales paysannes, l¹une dirigée par Quispe et sous influence du MIP, et l¹autre, majoritaire, dirigée par un sénateur du MAS, Roman Loayza. 7. Les principaux centres d¹exploitation du gaz sont concentrés dans la région de Tarija, à la frontière de l¹Argentine, tandis que les centres en cours de prospection sont quant à eux concentrés dans la région de Santa Cruz, située à l¹Est de la Bolivie. 8. Des réformes qui ont eu lieu en 1953 et 1983. 9. L¹article 93 de la Constitution prévoit que seule l¹élection à la présidence et à la vice-présidence du pays peut être organisée, et non des élections générales qui concerneraient le Congrès dans son ensemble. 10. Une réunion du Mercosur, tenue début juin, envisageait la mise en place d¹un « anneau régional du gaz » dont les principales caractéristiques seraient de partir du sud du Pérou où viennent d¹être découverts de nouveaux gisements récemment exploités, et d¹approvisionner le Chili, l¹Argentine, le Paraguay et le Brésil, en contournant la Bolivie. L¹objectif avoué pour certains pays, notamment l¹Argentine qui est en situation de dépendance, est de ne pas avoir à s¹exposer à « l¹instabilité » de la situation politique bolivienne. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-Bolivie.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 36864 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/54e2d544/507_8-Bolivie-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:20:49 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:21:29 2005 Subject: [QI-P] INP507/8-Ecologie, UE Message-ID: <006c01c58e3a$14f49db0$6502a8c0@Dell> Écologie ‹ Union européenne Inaccessible politique des produits chimiques Par Daniel Tanuro « Nous sommes disposés à revoir notre position. Le résultat des études pourrait déboucher sur des modifications profondes. La Commission n¹a pas adopté de position dogmatique ». C¹est en ces termes que le nouveau Commissaire européen à l¹Industrie, Günter Verheugen, s¹exprimait en janvier dernier devant le Parlement Européen au sujet du projet européen REACH d¹enregistrement, d¹évaluation et d¹autorisation des produits chimiques (1). Cette déclaration confirme un tournant important. Conçu initialement comme une « nouvelle politique » en matière de lutte contre la pollution chimique, REACH ‹ Registration, Evaluation and Authorisation of Chemicals (Enregistrement, évaluation et autorisation des produits chimiques) ‹ a soulevé chez certains l¹espoir que l¹Union Européenne ferait passer la santé des populations avant le profit des multinationales. Mais l¹espoir est parti en fumée. L¹industrie chimique a mobilisé toutes ses forces pour torpiller le projet, les gouvernements l¹ont appuyée et les partisans de REACH dans les institutions ont été bridés. La petite phrase de Verheugen ne laisse aucun doute sur les intentions de l¹équipe Barroso. Une législation vraiment conséquente avec le principe de précaution est décidément inaccessible ‹ unreachable ‹ dans le cadre néolibéral. Pour comprendre la bataille autour de REACH, il faut remonter plus de vingt-cinq ans en arrière. En 1976 exactement. A l¹époque, la petite ville de Seveso, dans le Nord de Italie, était le théâtre de la première catastrophe industrielle chimique de l¹histoire ‹ une pollution à la dioxine. Dans le sillage de l¹émotion soulevée par ce drame, en 1981, la décision fut prise au niveau européen de soumettre tous les nouveaux produits chimiques à des tests de toxicité, à charge des producteurs. Les substances commercialisées avant la catastrophe n¹étant pas concernées par ces dispositions, l¹industrie, pour éviter les coûts, décida de continuer à produire, à vendre et à utiliser de préférence les produits anciens. Ceux-ci ne sont soumis à régulation que si les pouvoirs publics prouvent ‹ à leurs frais ‹ qu¹ils sont dangereux. Dans ce cas, l¹évaluation du risque est aussi longue et complexe que coûteuse, étant donnée la quarantaine de législations en vigueur dans les États membres et au niveau européen. Vingt-cinq ans après, le résultat de ce traitement différencié entre produits « anciens » et « nouveaux » tient en quelques chiffres : ‹ en volume, 99 % des cent mille substances mises en vente n¹ont jamais été analyséesÅ  pour la simple raison qu¹un petit nombre d¹entre elles seulement (2700) ont été mises sur le marché après 1981; ‹ 70 % des produits nouveaux ­ soumis à des tests préalables ­ ont été classés « dangereux ». Il est permis de penser que la proportion de produits dangereux serait au moins aussi importante parmi les produits anciens si ceux-ci étaient testés, mais la preuve formelle ne peut en être apportée ; ‹ sur 141 substances anciennes identifiées comme présentant des risques sérieux pour la santé et l¹environnement, un tiers seulement ont été soumises à la procédure d¹évaluationÅ  et moins de cinq ont fait l¹objet d¹une régulation. La santé en péril Seveso ou pas, l¹industrie chimique européenne a donc conservé le droit de produire à peu près n¹importe quoi. Cependant, au fil d¹une production toujours à la hausse (2), le dossier de l¹empoisonnement chimique de la biosphère n¹a cessé de s¹enrichir de nouvelles preuves de l¹impact des chemicals sur la santé humaine et sur l¹environnement. Depuis quelques années, médecins et biologistes multiplient ouvertement les mises en garde (3). Ils attirent tout particulièrement l¹attention sur trois catégories de molécules dont la toxicité et l¹écotoxicité sont avérées : les Poly Chloro Diphényl Ethers (PCDE), les Poly Chloro Biphényls (PCB) et les pesticides organo-chlorés (POC) (voir encadré). Les composés appartenant à ces familles sont des polluants persistants et « bioaccumulables » (ils sont notamment stockés dans les graisses, entre autres dans les cellules graisseuses du lait). Plusieurs composés sont extrêmement toxiques même à très petite dose, pour peu que l¹exposition soit de longue durée. Les effets de la pollution chimique ont été bien établis par de nombreuses études sur les animaux. De multiples exemples prouvent ainsi qu¹une série de produits détraquent le système hormonal : du fait de l¹exposition à ces « perturbateurs endocriniens », des mollusques marins changent de sexe, des goélands deviennent hermaphrodites, des rapaces pondent des ¦ufs qui cassent, des phoques perdent leurs défenses immunitaires, etc. Faute de tests systématiques, les effets sur la santé humaine sont moins bien connus. Néanmoins, de nombreux spécialistes sont de plus en plus convaincus que l¹empoisonnement chimique est une des causes directes ou indirectes de l¹augmentation observée de maladies telles que l¹asthme, le cancer, les perturbations hormonales, les mutations génétiques, certaines déformations du f¦tus et certaines maladies neurologiques. L¹inquiétude est particulièrement vive concernant les conséquences de la pollution sur les femmes enceintes et sur les enfants, car l¹organisme en croissance absorbe davantage les polluants (4). De plus en plus d¹enfants développent des allergies. Le fait bien connu que l¹asthme soit devenu la maladie chronique la plus importante à l¹échelle mondiale chez les enfants est probablement dû non seulement à la pollution de l¹air par les particules mais aussi à la pollution chimique, y compris la pollution par l¹alimentation. Certains neurologues estiment que l¹occurrence plus grande du syndrome de déficit d¹attention et d¹hyperactivité chez les jeunes est en partie attribuable à la pollution chimique. La littérature spécialisée cite beaucoup d¹exemples de ce genre (5). Or, souvent, les normes d¹exposition aux polluants ‹ quand il y en a ‹ ont été établies en référence aux impacts des produits sur des individus mâles et adultes. De plus, les « effets cocktails » (mélange de substances) sont peu étudiés. Concilier environnement et compétitivité ? En même temps que se développaient ces inquiétudes environnementales, il apparut par ailleurs que la législation en vigueur en Europe était trop morcelée, et par conséquent inadaptée au Grand Marché. La conjonction de ces deux mouvements, combinée à la volonté de profiler l¹Union européenne (UE) comme une force motrice du « développement durable », est probablement à l¹origine du processus qui allait déboucher sur REACH. En avril 1988, le Conseil des ministres de l¹environnement demanda à la Commission de préparer un projet de règlement européen sur les produits chimiques. Une bonne année plus tard, le Conseil mandatait la Commission pour élaborer une proposition de « nouvelle politique » basée sur le développement durable ainsi que sur le principe de précaution, et donnant à l¹industrie la responsabilité de prouver l¹innocuité de ses produits. De fil en aiguille on en vint ainsi au Livre Blanc « Stratégie pour la future politique des substances chimiques » adopté par la Commission, puis par le Conseil, au début de 2001. Contre ce texte, l¹industrie chimique allait déclencher une mobilisation sans précédent. Rédigé par les services de la DG Environnement, le Livre Blanc de 2001 proposait de mettre sur pied, en onze ans, un système d¹enregistrement, d¹évaluation et d¹autorisation des substances chimiques : REACH. Les principaux éléments du dispositif envisagé étaient les suivants : ‹ enregistrement des quelque 30 000 substances produites ou importées en quantité supérieure à 1 tonne/an ; ‹ lors de l¹enregistrement, obligation pour l¹industrie de fournir des données sur les propriétés intrinsèques de ces 30 000 produits, de les évaluer du point de vue de leur (éco)toxicité et d¹informer à ce sujet les utilisateurs en aval. Extension de la responsabilisation à ces utilisateurs également ; ‹ niveaux d¹évaluation différents en fonction de la dangerosité des caractéristiques intrinsèques des produits, de leur utilisation, de l¹exposition et des quantités ; ‹ incitation à la recherche par l¹industrie de produits de substitution aux substances « très préoccupantes » (cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques). En l¹absence de substituts, production subordonnée à l¹octroi d¹une autorisation spéciale et au respect de certaines conditions (6); ‹ intégration par palier, d¹ici 2012, des substances existantes dans le système d¹enregistrement, en commençant par tester dans les cinq ans les substances responsables d¹une exposition importante et dont les propriétés connues ou supposées sont « très préoccupantes » ; ‹ création d¹une agence européenne pour gérer la base de données, classer, identifier, étiqueter les produits, rédiger pour chacun d¹entre eux une fiche de sécurité proposant des mesures de gestion des risques , etc. Dans l¹esprit de la Commission, plus particulièrement de la DG Environnement et de la commissaire Margot Wallström, REACH devait prouver que la protection de l¹environnement et l¹information du public sont compatibles avec la promotion de la compétitivité sur un marché mondial libéralisé. C¹est pourquoi le Livre Blanc insistait sur l¹utilité pour les entreprises d¹une harmonisation progressive des législations ainsi que sur le respect du secret commercial. C¹est pourquoi aussi il soulignait que, face à des consommateurs de plus en plus préoccupés de l¹environnement, REACH permettrait à l¹industrie européenne de marquer des points sur ses concurrentes américaine et japonaise. Le coût de REACH pour l¹industrie était estimé à 2,1 milliards d¹euros en onze ans : une ardoise tout à fait supportable étant donné que le chiffre d¹affaire attendu par le secteur pour la même période dépasse les 5 000 milliards d¹euros. Se livrant à une balance des coûts et des avantages, le Livre Blanc mettait ces 2,1 milliards en regard des frais croissants que les maladies dues à la pollution représentent pour les systèmes d¹assurance-maladie (7). Selon les fonctionnaires de l¹UE, REACH devait permettre à la sécurité sociale d¹économiser 54 milliards d¹euros en onze ans. L¹industrie chimique la plus puissante du monde ne pourrait-elle consacrer 0,042 % de son turnover à garantir l¹innocuité de ses produits, à améliorer la santé des gens et la qualité de l¹environnement ? Les patrons, leurs amis, et les amis des amis La riposte des patrons a montré le caractère complètement utopique de ce raisonnement posant qu¹un coût pour l¹industrie pourrait être compensé par un gain pour la société. Cette riposte a connu plusieurs phases que nous ne détaillerons pas ici (8). Retenons simplement que, dès l¹adoption du Livre Blanc, le Conseil Européen de l¹Industrie Chimique (CEFIC) s¹est lancé dans une vaste offensive articulée autour de trois idées principales : 1° REACH serait bureaucratique, lourd, inefficace et plus coûteux que prévu par la Commission ; 2° REACH serait largement inutile étant donné les efforts volontaires déjà consentis par l¹industrie et les bons règlements en matière de protection de la santé des travailleurs sur le lieu de travail ; 3° REACH serait contraire à la « stratégie de Lisbonne » et mettrait en danger la compétitivité d¹un secteur-clé, et par conséquent l¹emploi (1,7 millions d¹emplois directs, 3 millions d¹emplois indirects). Des moyens extrêmement importants ont été investis, notamment dans la réalisation d¹études d¹impact plus catastrophistes les unes que les autres. Une de ces études pronostiquait la perte de 2 350 000 emplois en Allemagne. Une autre prédisait 1,7 % à 3,2 % de recul du PNB en France. Toutes ces études soi-disant scientifiques ont été démontées comme trompeuses, y compris par des instances officielles, mais les médias y ont néanmoins donné un écho très large. De même, ils ont amplement répercuté le chantage à la délocalisation, notamment quand le groupe britannique Elementis (leader mondial du chrome) menaça de transférer 40 % de sa production en Asie (9). Trois aspects de cette offensive exceptionnelle méritent d¹être mis en lumière : l¹implication des chimistes américains et de l¹administration Bush, l¹intervention spectaculaire de Blair, Chirac et Schröder et, last but not least, la collaboration des organisations syndicales regroupées dans la Fédération Européenne des Travailleurs des Mines, de la Chimie et de l¹Energie (EMCEF). Passons-les rapidement en revue. ‹ Capitalistes de tous les pays, unissons-nous contre la régulation : les patrons européens et américains de la chimie se livrent une concurrence féroce, mais ils ont soudé un front commun sans faille contre REACH. L¹American Chemistry Council (ACC) s¹est mobilisée à fond aux côtés du CEFIC, à la fois pour défendre ses exportations sur le marché européen et pour éviter que REACH ne serve de modèle à une législation équivalente aux USA (10). Son implication dans la bataille s¹est faite par le biais du Transatlantic Business Dialogue (TABD), un important centre d¹élaboration des politiques patronales libre-échangistes. L¹ACC a agité ses membres, la presse, et surtout l¹administration Bush (dont elle avait auparavant soutenu activement la campagne électorale). Un rapport existe qui montre dans le détail comment la Maison Blanche, cornaquée par les patrons de la chimie, s¹est mobilisée et a mobilisé l¹appareil d¹État contre REACH. Non seulement le Secrétaire d¹État Colin Powell a donné des consignes aux ambassades et représentations commerciales US dans 50 pays, mais toute une série d¹instances ont apporté leur contribution. Le comble est sans doute que les plus hauts responsables de l¹EPA (Environment Protection Agency) ont été envoyés en Europe pour expliquer les avantages environnementaux du système d¹évaluation volontaire des chemicals par les entreprises américainesÅ  (11) ‹ L¹intervention commune de Blair, Schröder et Chirac est du même tonneau. Réunis à Berlin en septembre 2003, les trois chefs d¹État adressent une lettre ouverte à Romano Prodi. Le président de la Commission y est rappelé à l¹ordre très sèchement, au nom des objectifs de Lisbonne : « Il est essentiel d¹évaluer complètement tous les projets importants de la Communauté au regard de leurs effets potentiels sur la compétitivité de l¹industrie ». On ne peut être plus clairÅ  Le moment choisi pour cette démarche n¹est pas neutre puisque la version « finale » de REACH ‹ celle qui doit être envoyée au Parlement Européen ‹ est justement en train d¹être peaufinée dans les bureaux bruxellois. ‹ Quant à la Fédération Européenne des Travailleurs des Mines, de la Chimie et de l¹Énergie, son ralliement au camp patronal mérite d¹être épinglé (12). L¹EMCEF a en effet adopté une « prise de position commune » avec les patrons. Le texte commence par rappeler « le rôle important pour l¹économie européenne et pour l¹emploi de l¹industrie chimique ‹ un des secteurs les plus internationalisé, compétitif, innovateur [2700 nouveaux produits sur 100 000 en 25 ans !] et performant ». Tous les thèmes-clés de la propagande patronale sont repris dans ce document : la préférence pour les engagements volontaires de l¹industrie, la priorité à la compétitivité, la protection du secret industriel, la dénonciation des « charges bureaucratiques inutiles », la situation particulière des PME, la bonne collaboration entre directions et syndicats autour de l¹amélioration de la santé au travail dans le secteur, etc. La conclusion coule de source : ensemble avec les employeurs, l¹EMCEF demande « le maintien de l¹intégrité du cadre légal et opérationnel existant » en matière de produits chimiques (13). Peau de chagrin Pour bien mesurer la portée de cette déclaration commune syndicalo-patronale, il faut souligner qu¹elle a été adoptée en novembre 2003, c¹est-à-dire après que les pressions de l¹industrie, de Bush et de Blair-Chirac-Schröder aient amené la Commission à dénaturer complètement REACH. En effet, le texte adopté en octobre 2003 par l¹aréopage bruxellois et que les patrons et les syndicats dénoncent n¹est plus que l¹ombre du Livre Blanc : les informations à fournir par les entreprises lors de l¹enregistrement des substances sont considérablement allégées ; l¹évaluation ne concerne plus que 10 % des produits ; la plupart des importations ne sont plus concernées ; la protection du secret commercial et industriel est renforcée, aux dépens de l¹information du public ; la production des substances très préoccupantes pourra se poursuivre, même s¹il y a des produits de substitution, pour peu que le producteur puisse faire état de mesures de contrôle « adéquates ». Etc. En signant cette « déclaration commune », l¹EMCEF s¹aligne sur un patronat de combat qui, grisé par le succès de son offensive, veut exploiter l¹avantage jusqu¹à la victoire totale. L¹histoire de REACH est celle d¹une peau de chagrin. En plus des reculs mentionnés ci-dessus, les patrons avaient déjà obtenu successivement : pas d¹enregistrement au-dessous d¹une tonne par an, pas de tests au-dessous de 10t/an, exemption pour les polymères et les produits intermédiaires, copilotage de REACH par la DG Industrie au lieu de la DG Environnement seuleÅ  De fil en aiguille, le coût pour l¹industrie a été ramené à 0,01 % du chiffre d¹affaire. Mais c¹est encore trop. Le véritable objectif des patrons est un système dans lequel l¹évaluation de la toxicité et de l¹écotoxicité est évacuée au profit d¹une « évaluation du risque », sans obligation de substitution. C¹est-à-dire, en gros, le maintien du statu quo. Par toute une série de man¦uvres, l¹examen de REACH au Parlement Européen a été reporté après les élections de juin 2004. Une nouvelle étude d¹impact a été commandée ‹ dans « l¹esprit de Lisbonne », bien entendu. C¹est à cette étude que G. Verheugen faisait allusion en janvier, quand il annonçait aux nouveaux députés de possibles « modifications profondes » de REACH. De toute évidence, les conclusions ont précédé les résultats. Un enfant sur 500 en Europe est atteint de leucémie avant l¹âge de 15 ans et 55 % des cancers sont dus à la pollution chimique. Les vampires de la chimie s¹en lavent les mains et les responsables politiques leur donnent raison : le profit d¹abord ! * Daniel Tanuro, militant du Parti ouvrier socialiste (POS-SAP, section belge de la IVe Internationale), est responsable de la rubrique écologique du mensuel du POS, La gauche. 1. La Libre Belgique du 20 janvier 2005 2. La production mondiale de l¹industrie chimique est passée de 1 million de tonnes en 1930 à 400 millions de tonnes en 2000. La part de la chimie européenne est de 31 % 3. Un exemple de mise en garde est constitué par l¹Appel de Paris. Lancé en mai 2004 lors d¹un congrès de l¹UNESCO, l¹Appel de Paris est impulsé notamment par le Dr Dominique Belpomme, cancérologue, président de l¹Association pour la Recherche Anticancéreuse et auteur du livre « Ces maladies créées par l¹homme » (Albin Michel). L¹Appel de Paris demande notamment « l¹interdiction des produits dont le caractère cancérogène, mutagène ou reprotoxique est certain ou probable », « l¹application du principe de précaution à tous les produits pour lesquels il existe un danger présumé grave sans attendre la preuve formelle d¹un lien épidémiologique » ainsi que « le renforcement du programme REACH ». Il peut être consulté et signé en ligne à l¹adresse suivante : http://appel.artac.info/appel.htm 4. Le plomb contenu dans les aliments est absorbé à 50 % par les enfants, et à 10 % seulement par les adultes. 5. Voir par exemple le rapport commun AEE-OMS « Children¹s Health and the Environment : a Review of Evidence ». 6. Ces produits « très préoccupants » sont loin d¹être exceptionnels dans notre environnement : selon une étude menée par Greenpeace, on les trouve dans des jouets, des vêtements pour enfants, les ordinateurs, les télévisions, les moquettes, les meubles, etc. Greenpeace, « Beginners Guide to REACH », 31 octobre 2003. 7. La part du traitement des allergies dans les dépenses de santé en Europe a augmenté de 40 % depuis 1970 (Livre Blanc, 2001). 8. Lire « REACH ‹ The Only Planet Guide to the Secrets of Chemicals Policy in the EU. What Happened and Why ? » Rapport détaillé de l¹affaire par la parlementaire écologiste Inger Schörling, ex-rapporteur sur REACH au Parlement Européen, 2004. Voir aussi, résumé du précédent « Bulldozing REACH ‹ The Industry Offensive to Crush EU Chemicals Regulation », Corporate Europe Observatory, 2005 9. Ces mêmes médias ont attaché beaucoup moins d¹importance au rapport d¹ING Financial Markets considérant que l¹estimation du coût de REACH par la Commission était « la meilleure disponible ». Pan European Chemicals, octobre 2004, cité sur le site du WWF « REACH no Threat to Chemical Industry Predict Financial Market Experts². 10. La législation en vigueur aux États-Unis est très semblable au système « produits anciens/produits nouveaux » que REACH était censé remplacer en Europe. Elle est d¹ailleurs née dans des conditions similaires. C¹est en effet en 1980, après le scandale d¹un empoisonnement au Chrome hexavalent, qu¹une loi a été votée imposant de tester uniquement les nouveaux composés mis sur le marché. (Cette affaire a été portée à l¹écran par Steven Soderbergh dans son film « Erin Brokovitch », avec Julia Roberts dans le rôle-titre. 11. Joseph Digandi, « US Intervention in EU Chemical Policy », Environmental Heath Fund, septembre 2003. 12. L¹EMCEF regroupe les principales organisations syndicales concernées en Allemagne (IG BCE), France (CGT, FO, CFDT), Royaume-Uni (TGWU) et Belgique (FGTB, CSC), notamment. 13. « Joint statement of ECEG, CEFIC and EMCEF on the New European Chemicals Policy (REACH) », novembre 2003 --------------------------- La saga REACH ‹ Avril 1988 : le Conseil Environnement demande à la Commission de réviser la législation. ‹ Novembre 1998 : le Conseil Européen est saisi du point « révision de la politique chimique ». ‹ Juin 1999 : le Conseil Européen demande à la Commission de préparer avant la fin de l¹année 2000 une proposition de révision basée sur la soutenabilité, le principe de précaution et le renversement de la charge de la preuve en matière de toxicité des produits. ‹ Février 2001 : la Commission adopte le Livre Blanc « Stratégie pour la future politique dans le domaine des substances chimiques » ‹ Juin 2001 : le Conseil Européen adopte des conclusions sur base du Livre Blanc et demande à la Commission de présenter avant la fin de l¹année une proposition de règlement européen sur la question. ‹ Novembre 2001 : le Parlement européen adopte une résolution approuvant le Livre Blanc et demandant de renforcer la protection de la santé et de l¹environnement. ‹ Fin 2001 (?) : Le gouvernement US reprend les critiques de REACH par l¹American Chemistry Council dans un document non daté et sans en-tête connu sous le nom de « nonpaper ». Selon ce « nonpaper », 8,8 milliards de dollars d¹exportations US sont menacées par REACH, le principe de substitution est une « discrimination arbitraire » et le principe de précaution « sert de couverture à des interdictions à motifs politiques » (1). ‹ Mars 2002 : Colin Powell demande aux ambassades US dans les pays de l¹UE et dans 35 autres pays de « soulever (la question de) la politique chimique de l¹UE avec les responsables gouvernementaux concernés ainsi que les milieux d¹affaires locaux et d¹offrir le ³nonpaper² comme brève description des vues du gouvernement des États-Unis ». ‹ Mars 2003 : le Conseil Européen demande que le Conseil de la Compétitivité soit associé au processus REACH. ‹ Mai 2003 : la Commission présente un projet de Règlement et une stratégie de consultation des protagonistes et du public. ‹ Septembre 2003 : Lettre ouverte de Blair, Chirac et Schröder à Romano Prodi. ‹ Octobre 2003 : la Commission présente la proposition de Règlement soumise à la co-décision du Conseil et du Parlement. ‹ Mars 2004 : mémorandum entre la Commission, l¹UNICE et le CEFIC : la Commission et l¹industrie ensemble rassembleront des études de cas sur l¹impact économique de REACH. Un groupe de travail est mis sur pied avec divers protagonistes. ‹ Juillet 2004 : les représentants du WWF et du Bureau Environnemental Européen (140 associations) se retirent du groupe de travail sur l¹impact de REACH, pour protester contre la mainmise de l¹industrie. ‹ 17 janvier 2005 : l¹UNICE demande une « priorisation basée sur le risque » (sous-entendu : et pas sur les caractéristiques intrinsèques ‹ cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques ‹ des produits) (2) ‹ 20 Janvier 2005 : G. Verheugen annonce au Parlement Européen de possibles « modifications en profondeurs » de REACH. 1. « US Intervention in EU Chemical Policy », op. cit. 2. UNICE, « An EU Industry Recommendation to Improve the Efficiency and Workability of REACH » -------------------------- PBDE, PCB, POC A un certain moment de la saga REACH, l¹ex-commissaire européenne à l¹environnement, Margot Wallström, accepta de soumettre son sang à analyse afin d¹y détecter la présence de produits chimiques bio-accumulables et persistants. L¹analyse révéla la présence de différentes variétés de Poly Bromo Diphényl Ethers (PBDE), de Poly Chloro Biphényls (PCB) et de Pesticides Organo Chlorés (POC) (1). Les PBDE sont utilisés dans le textile, l¹ameublement, l¹automobile, la construction électrique et l¹électronique. Incorporés aux plastiques et aux mousses de polyuréthane, ils en retardent la combustion en cas d¹incendie. Le sang de Mme Wallström contient deux sortes de PBDE interdites depuis peu dans l¹Union Européenne. Mais ces polluants se rient des frontières et peuvent parcourir de très longues distances. La contamination se fait surtout via l¹alimentation, mais sans doute aussi par inhalation. Les PCB ont été utilisés massivement dans l¹industrie électrique (fabrication des transformateurs), les peintures et les plastiques. Eux aussi ont servi de retardateurs de flammeÅ  jusqu¹à ce qu¹on constate que leur combustion libère de grandes quantités de dioxines cancérigènes. Ils sont proscrits dans l¹UE depuis 1996 et bannis par la Convention de Stockholm sur les Polluants Organiques Persistants (2). Mais plus d¹un million de tonnes ont été produites au cours du XXe siècle et se sont accumulées, notamment dans les boues marines et les estuaires. Le poisson est d¹ailleurs une des sources de contamination au PCB. Les pesticides organo-chlorés ne sont plus à présenter : tout le monde connaît le célèbre DDT, qui peut être transporté à très longue distance par les airs et les eaux. Aujourd¹hui banni pour son écotoxicité et sa longue rémanence, le DDT est pourtant encore utilisé dans les pays pauvres, pour lutter contre la malaria. Le