From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:04:35 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:04:51 2005 Subject: [QI-P] INP 507/8-Sommaire Message-ID: <000801c58e37$d04c6460$6502a8c0@Dell> Inprecor n° 507/508, juillet-août 2005 (52 pages, 7,50 euro) SOMMAIRE DOSSIER : La crise de l¹Union européenne ‹ FRANCE : Après le succès du « non de gauche », Laurent Carasso ‹ LUXEMBOURG : Le « oui » contre les bastions ouvriers, J.M. ‹ DANEMARK : La campagne du « non rouge », Bjarke Friborg ‹ PAYS-BAS : Un vote contre le néolibéralisme, Willem Bos ‹ Une crise de la construction de l¹Union néolibérale, Jan Malewski Allemagne ‹ Crise du SPD et nouveau « Parti de gauche », Manuel Kellner Marxisme ‹ L¹actualité d¹Ernest Mandel, Gilbert Achcar ÉTUDE : un inédit d¹Ernest Mandel La social-démocratie désemparée, nature du réformisme social-démocrate Notes de lectures ‹ Le trotskisme, une histoire sans fard ‹ de Michel Lequenne, par J.M. ‹ Les Kapos d¹Auschwitz ‹ de Charles Liblau, par Didier Epsztajn ‹ Carnets de missions au Vietnam 1967-1987 ‹ de Dr Jean-Michel Krivine, par J.M. ‹ Les Tsunamis de la dette ‹ de D. Millet et E. Toussaint, par D.E. Brésil ‹ Le plus grave crise de l¹histoire du Parti des Travailleurs, José Corrêa Leite ‹ En défense des valeurs du Parti des Travailleurs ‹ Lettre aux militant(e)s, Document Bolivie ‹ La seconde guerre du gaz, Thierry Velmorel Mexique ‹ Le tournant zapatiste, un pas en avant, Phil Hearse Altermondialisme/Femmes ‹ L¹action planétaire de la Marche mondiale des femmes, Sonia Mitralias ‹ Succès de la Marche à Marseille, Anne Leclerc ‹ Forum social méditerranéen du côté des femmes, A. L. ‹ Déclaration de l¹Assemblée des femmes du 1er FSméd, Document Nouvelles du mouvement ouvrier et de l¹Internationale ‹ Forum social méditerranéen : un bilan, Esther Vivas Venezuela & Lectures ‹ Chavez Presidente ! ‹ « J¹ai voulu raconter la vraie vieÅ  », Entretien avec Maurice Lemoine Écologie - Union européenne ‹ Inaccessible politique des produits chimiques, Daniel Tanuro ‹ La saga REACH, D.T. ‹ PDBE, PCB, POC, D.T. _________________________________________________________ La liste électronique d¹Inprecor et le site web ne peuvent exister que parce qu¹ils sont le (pâle) reflet du mensuel Inprecor version ³papier². En effet ce sont les ressources obtenues par les abonnements et les ventes du mensuel qui permettent d¹autofinancer cette publication et de fournir ainsi un support matériel indispensable aux Inprecors ³virtuels². Sans cette base matérielle ‹ fragile ‹ les activités ³internet² d¹Inprecor ne pourraient pas exister. 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Dateiname : 507_8-sommaire.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 7168 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/7547a9af/507_8-sommaire.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:11:51 2005 Subject: [QI-P] FW: INP507/8-UE-France Message-ID: <002801c58e38$bd7f0c60$6502a8c0@Dell> Union européenne : France Après le succès du « non de gauche » Par Laurent Carasso* Le référendum français a été un choc politique en France et en Europe. Un choc politique car, malgré l¹engagement des plus grands partis de gauche et de droite dans la campagne pour le « oui » (l¹UMP, l¹UDF et le PS), le désaveu électoral a été sans appel. Nous avons assisté à un mouvement de fond de la société française. Le plus spectaculaire est évidemment son caractère de classe : 80 % des ouvriers, 70 % des employés, plus de 60 % de la jeunesse ont voté pour le « non ». Ce sont les villes et les bureaux de vote populaires qui ont voté « non ». Ce « non » exprime ainsi directement la crise sociale et politique qui traverse le pays depuis des années. Elle pouvait être aperçue dans les précédentes consultations électorales, soit dans l¹abstention populaire, soit dans la sanction systématique des partis responsables du gouvernement. C¹est une telle sanction qu¹avait subie Lionel Jospin, premier ministre socialiste de l¹époque, lors de l¹élection présidentielle de 2002. Il en a été de même en 2004, lors des élections régionales et européennes, qui avaient été un désastre pour l¹UMP et l¹UDF, sous le gouvernement de l¹UMP Raffarin. L¹aspect inédit de cette consultation sur le Traité constitutionnel est que les électeurs ont pu voter en même temps contre l¹ensemble des partis responsables des politiques libérales, qu¹ils soient de gauche ou de droite. C¹est une revanche des classes populaires. Le vote a cristallisé sur un terrain électoral un mécontentement social profond. Ce n¹est pas étonnant puisque les gouvernements successifs ne se sont jamais privés de faire le lien entre leurs mesures de régression sociale et l¹Union européenne. Mais c¹est une réalité qui a été largement sous-estimée, à droite, mais aussi par la direction Hollande du Parti socialiste. Une décennie de résistances Depuis dix ans, en France, comme dans les autres pays de l¹Union européenne, s¹accumulent les attaques libérales remettant en cause les services publics, la protection sociale et l¹emploi stable. Chaque salarié est directement concerné par ces attaques. L¹avancée vers le modèle libéral a été continue. En 1995 eut lieu une grève générale contre le plan Juppé de réforme de la Sécurité sociale, mouvement dont l¹ossature était représentée par les cheminots. La droite avait payé au prix fort cette attaque, la réforme avait été bloquée et deux ans plus tard, la gauche arrivait en force à l¹Assemblée nationale. En cinq ans, cette dernière avait largement épuisé son capital de confiance, privatisant à elle seule plus d¹entreprises que les deux gouvernements de droite précédents. En 2002, lors de l¹élection présidentielle, un premier coup de semonce avait ébranlé les dirigeants libéraux : Lionel Jospin, candidat du Parti socialiste, était absent du second tour, l¹extrême gauche recueillait 10 % des voix, presque trois fois plus que le Parti communiste, et Jacques Chirac n¹obtenait les voix que de 19 % des inscrits. Seule une campagne de dramatisation permettait un plébiscite au second tour pour Jacques Chirac opposé à J.-M. Le Pen, candidat du Front national. En faisant de ce second tour un vote antifasciste, le PS comme la droite voulaient masquer leur brèche grandissante d¹avec l¹électorat populaire. Malgré cela, un an après, pendant plusieurs semaines, un mouvement de grève puissant devait mobiliser les salariés contre la réforme du système de retraites, en lien avec un mouvement de grève générale des enseignants. Ce mouvement avait été finalement défait mais laissait, dans la conscience populaire et parmi les militants du mouvement ouvrier, la compréhension que la bourgeoisie était partie pour démanteler l¹ensemble des acquis sociaux des décennies précédentes, démantèlement justifié en permanence par les impératifs de la mondialisation et de la construction de l¹Union européenne, démantèlement assumé par la droite comme par la gauche social-libérale. Depuis 2003, l¹agenda des réformes libérales ne s¹est pas refermé. En 2004, notamment, le gouvernement Raffarin a mis sur pied le plan Douste-Blazy de remise en cause de l¹Assurance-maladie, avec la même logique que l¹attaque précédente contre les retraites. Attaque menée parallèlement avec une réforme des hôpitaux (« hôpital 2007 »), devant aboutir lui aussi à une mise en coupe réglée, avec un cloisonnement par activité et la mise sur pied d¹agences régionales de l¹hospitalisation chargées de rentabiliser les hôpitaux selon des critères capitalistes. Seule la complicité active des directions politiques et syndicales du mouvement ouvrier a empêché que se construise un mouvement de riposte similaire à celui de l¹année précédente, même si la tâche avait été facilitée par la démoralisation de nombreux secteurs militants accusant le coup de la défaite de l¹année passée. Néanmoins, sous l¹impulsion d¹ATTAC, de la fondation Copernic et de nombreux secteurs syndicaux, de la LCR et du PCF, le pays s¹était maillé de collectifs de défense de la Sécurité sociale, reprenant les réponses antilibérales avancées l¹année précédente lors du débat sur les retraites. Défaite sans bataille mais qui, là encore, renforçait la conscience de la nécessité de combattre un projet de société qui, pas après pas, fragilisait les salariés et renforçait les inégalités sociales. Parallèlement, les secteurs de l¹énergie étaient attaqués par le changement de statut d¹EDF-GDF (Électricité et Gaz de France), pour l¹ouvrir aux capitaux privés. Malheureusement, la direction fédérale Énergie de la CGT, largement majoritaire dans le secteur, ne fit rien pour organiser la riposte et coordonner les actions combatives menées dans plusieurs régions. Durant l¹été 2004, l¹annonce successive de la privatisation de France Télécom et de la fermeture de six mille bureaux de postes complétait le tableau du calendrier libéral. Dans tous ces domaines de privatisation, le mouvement syndical français n¹apporta pas de réponse globale, ne cherchant pas à construire une mobilisation générale qui aurait dû être portée par un projet alternatif de développement des services publics au service des besoins sociaux. La CGT a dans ce domaine une responsabilité première, car là réside l¹essentiel des forces militantes qui auraient pu construire une telle riposte, mais cela ne doit évidemment masquer ni l¹adhésion de la direction de la CFDT, deuxième centrale syndicale à de tels projets, ni la passivité de Force ouvrière. Chaque secteur fut laissé à lui-même et la volonté de lutte de secteurs combatifs de la CGT, ou de SUD PTT, ne put entraver ces processus. Par contre, la défense des services publics, donna encore fois une base à la construction de nombreux collectifs locaux et à l¹organisation, en février 2005, d¹une mobilisation nationale à Guéret, préfecture du département de la Creuse, dans le centre de la France, symbole de la désertification des services publics. A ces questions de politique sociale globale, se sont ajoutées, ces derniers mois, la continuation de plans de licenciements et de fermetures d¹entreprises ainsi que la remontée inexorable du nombre de chômeurs, soumis à une culpabilisation croissante et à des indemnités réduites. La question des délocalisations, présente fortement dans la campagne européenne, vient de la volonté croissante des employeurs d¹accroître leurs marges, par le déplacement d¹unités de production vers l¹Europe de l¹Est, ou, plus généralement par la pression exercée sur les salaires et les conditions de travail avec le chantage aux délocalisations. De même, la question des salaires est revenue au premier plan, le secteur public comme privé étant soumis à une rigueur salariale qui entraîne une baisse du pouvoir d¹achat, attaqué par la hausse des loyers, des produits de consommation courante et de l¹énergie. Ainsi ces dernières années ‹ et les mois précédents le référendum ‹ ont vu à la fois l¹accroissement des attaques, la désorganisation de la riposte, et un sentiment croissant de fragilisation et de précarité parmi les salariés. Et cela, sans que ce sentiment puisse se traduire positivement par des perspectives de luttes sociales ou d¹alternative politique, la direction du Parti socialiste s¹étant soumise depuis longtemps à de telles évolutions libérales. Parallèlement, s¹est produite une politisation large de secteurs syndicaux et du mouvement altermondialiste, exprimée notamment lors du forum social européen de Paris-St Denis en novembre 2003. Accumulation d¹expériencesÅ  mal interprétée Dans ce contexte, les élections régionales d¹avril 2004 avaient pu donner une vision fausse de la situation. Sans avoir mené de campagne réellement dynamique, le Parti socialiste, essentiellement, et ses alliés traditionnels, Verts et PCF, avaient bénéficié d¹un vote sanction écrasant contre la droite, donnant à la social-démocratie la direction de 21 régions sur 23. Malgré une campagne unitaire menée entre LO (Lutte ouvrière) et la LCR, l¹extrême gauche se trouvait réduite par ce mouvement électoral, tombant en dessous de 5 %. Certains avaient pu y voir, après des votes « protestataires » de 2002, l¹expression que la politique traditionnelle retrouvait ses marques et que l¹alternance de gauche avait retrouvé sa crédibilité perdue. La suite devait intégrer ce vote dans une perspective globale, faisant apparaître le vote pour le PS comme un vote sanction de la droite, et nullement comme une adhésion populaire retrouvée, ou une marginalisation des positions radicales de l¹extrême gauche. C¹est sans doute une vision faussée de la réalité et une sous-estimation du mécontentement populaire, qui ont conduit Jacques Chirac à s¹engager dans l¹aventure du référendum, et François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste à engager fortement son parti dans la bataille du « oui ». En n¹ayant qu¹une vision superficielle des votes de 2002 et de 2004, il semblait, à l¹un comme à l¹autre, que la victoire du « oui » était assurée. A tel point que François Hollande n¹hésita pas à apparaître en photo, au côté de Nicolas Sarkozy, sur la couverture d¹un magazine de grande diffusion. De plus, Jacques Chirac, voyait là l¹assurance d¹être le grand bénéficiaire de ce résultat face à un Parti socialiste qui ne manquerait pas de se diviser sur la question. Une particularité française réside dans le fait qu¹existe largement dans le mouvement ouvrier une sensibilité politique antilibérale, faisant le lien entre la mondialisation capitaliste, la politique de l¹Union européenne et les politiques nationales de remise en cause des acquis sociaux. Cette sensibilité a été constamment alimentée par les luttes sociales des dernières années, les actions menées aussi par le mouvement altermondialiste et la Confédération paysanne, la présence en France d¹un mouvement social radical, au niveau associatif et syndical, et d¹une extrême gauche bien présente sur la scène politique, notamment ces dernières années avec la popularité d¹Olivier Besancenot. Cette sensibilité politique a aussi ses aspects négatifs dans une vision nationale un peu hautaine vis-à-vis des autres pays de l¹Europe de l¹Ouest, considérant la France comme une citadelle de l¹État social, assiégée par le modèle anglo-saxon, ignorant en cela les acquis obtenus, dans les années d¹après-guerre, tant en Europe du Nord qu¹en Grande-Bretagne, en Allemagne ou en Italie, par exemple. Cette vision alimente des courants souverainistes ou républicains qui voient dans l¹État français, en tant que tel, une protection contre les remises en cause sociales. Néanmoins, au total, c¹est cette sensibilité bien prégnante qui explique que, seul en Europe, le Parti socialiste français ait pu être à ce point divisé sur la question de la Constitution, avec un référendum interne donnant plus de 40 % de votes des militants pour le rejet du Traité constitutionnel européen (TCE). Ce mouvement pour le « non » vient donc de loin avec une structuration sociale, associative, syndicale, politique. Une campagne construite patiemmentÅ  Dès que la question du référendum est venue à l¹ordre du jour, à l¹été 2004, la fondation Copernic ‹ centre d¹initiative et de réflexion qui regroupe des militants politiques (LCR, PCF, Verts, socialistes critiques), syndicaux, associatifs antilibéraux ‹ a pris l¹initiative de lancer un appel large pour organiser une campagne pour le refus de la constitution libérale sur des bases de gauche, pour un « non social et internationaliste ». La question du référendum ne préoccupait alors que les secteurs militants, mais cet appel a permis, dès l¹automne, la construction de nombreux collectifs unitaires. La LCR s¹est totalement investie dans cet appel et la construction de collectifs unitaires. Sur la palette politique l¹appel des 200 rassemblait, outre la Ligue, le PCF, des militants de PRS (Pour la République Sociale, club du PS autour de J.-L. Mélenchon), de MARS (courant issu du Mouvement des Citoyens de J.-P. Chevènement), les « écolos pour le non » de la minorité des Verts, des militants associatifs et syndicaux. Lutte Ouvrière eut une attitude particulière durant toute cette campagne. A la différence de sa position lors du Traité de Maastricht, où elle avait appelé à l¹abstention, encourant la critique d¹avoir ainsi favorisé la petite victoire du « oui » avec 51 % lors du référendum français de septembre 1992, elle décida en décembre 2004 de se prononcer pour le « non », plus pour éviter de nouvelles critiques que pour mener réellement campagne. Durant tout le premier semestre 2005, les militants de LO furent absents des collectifs, de la campagne unitaire et ne menèrent eux-mêmes pratiquement aucune campagne, Arlette Laguillier ne faisant que quelques apparitions à la télévision sur cette question. Le PCF, signataire de l¹appel des 200, joua dans un premier temps les cavaliers seuls, organisant surtout sa propre campagne etÅ  attendant la prise de position du PS, espérant une victoire du « non » pour jouer le moteur d¹une campagne de toute la gauche. Le PCF fut ensuite réellement partie prenante de la campagne unitaire dans l¹essentiel des villes du pays. Il y eut deux réels tournants dans la campagne. Le référendum interne du Parti socialiste, en décembre, pour lequel Laurent Fabius, numéro deux du Parti, après avoir « longtemps hésité » se prononça pour le « non ». Ce choix, venant d¹un social-libéral convaincu, ayant lui-même soutenu tous les Traités antérieurs depuis l¹Acte unique de Maastricht en étonna plus d¹un. Positionnement tactique, avec en ligne de mire la présidentielle de 2007 ? Évidemment. Mais aussi compréhension sans doute plus fine que son compère Hollande du ressentiment populaire vis-à-vis de l¹Europe libérale. Le vote obtenu de 59 % pour le « oui », entraîna comme conséquence un investissement plus net des courants minoritaires du PS dans la campagne, même si Henri Emmanuelli et Laurent Fabius menèrent surtout leur propre campagne, ce dernier ne pouvant évidemment pas se reconnaître dans les bases radicales de l¹appel des 200 et de la campagne unitaire. Ce résultat engagea plus nettement aussi le PCF dans les collectifs et les meetings unitaires. Après un réel débat interne, ATTAC se prononça sans hésitation pour le « non » et joua un rôle important dans tout le travail local d¹explication et de sensibilisation. Il en fut de même pour la Confédération paysanne. Ces deux prises de position furent de taille à gauche. En effet, François Hollande, tout comme Daniel Cohn-Bendit tentèrent durant toute la campagne de présenter le « oui » comme un vote « intelligent, ouvert » face au « non ‹ peureux et frustre ». La crédibilité de la Confédération paysanne comme d¹ATTAC dans les couches intellectuelles et les couches aisées du salariat aidèrent à asseoir largement le vote « non ». Les Verts français tranchèrent de justesse pour un « « oui critique ». Mais l¹omniprésence de Cohn-Bendit dans la campagne du « oui » libéral, souvent au côté de François Bayrou, dirigeant de l¹UDF éclipsa toute campagne autonome, et laissa le champs libre aux minoritaires, présents dans les collectifs et les rassemblements unitaires. Le problème majeur restait celui du mouvement syndical. Englué dans son aggiornamento de syndicat de négociation et d¹insertion dans la CES (Confédération européenne des syndicats), la direction confédérale de la CGT fut longtemps tentée d¹épouser la position de la confédération européenne de soutien au TCE, position partagée en France par la CFDT. Cette position allait évidemment à l¹encontre de la sensibilité de la grande majorité des militants. Mais la direction Thibault s¹arc-bouta pour refuser l¹engagement de la centrale. Cela eut, dans les faits, un effet de blocage tant dans la principale fédération enseignante ‹ la FSU ‹ que dans l¹Union Solidaires (qui regroupe les SUD). Bien que ces deux organisations aient pris une claire position de rejet du Traité, des résistances se maintinrent en leur sein pour un clair engagement dans la campagne du « non », absence d¹engagement confortée par celle de la CGT. Heureusement, en février, lors d¹un comité confédéral national, par 81 voix contre 18, la CGT se prononça clairement pour le rejet du Traité. Ce fut le second élément décisif de la campagne, qui permit d¹asseoir solidement le « non de gauche ». Pourtant, même avant ce vote, de nombreux militants syndicalistes, de la CGT, de la FSU ou des SUD étaient présents dans la campagne, et de nombreux syndicats avaient eux-mêmes pris position. Å dominée par le « non de gauche » Au total, c¹est l¹investissement de toutes ces forces qui donna toute son ampleur à la campagne du « non » et lui imprima un clair contenu social. Dès les premiers mois de 2005, la question de la constitution et du référendum devint la question politique centrale dans le pays. Toutes les questions sociales venaient alimenter la force du « non » : le débat sur les délocalisations, la mobilisation contre la directive Bolkestein, une mobilisation nationale trop éphémère de défense des salaires le 10 mars 2005, le mouvement de protestation des lycéens qui durant tout le printemps s¹opposa à une réforme du baccalauréat qui s¹insérait dans un plan du ministre Fillon de remise en cause du système scolaire, aboutissant à une plus grande discrimination sociale. Il en fut de même de la question de la remise en cause de la semaines des 35 heures par le déblocage des quotas d¹heures supplémentaires, et surtout de la décision gouvernementale de suppression d¹un jour férié, le lundi de Pentecôte. Cette décision, prise dans une quasi indifférence à la suite de la canicule de l¹été 2004, qui avait entraîné la mort de plus de 10 000 personnes âgées, prenait comme prétexte la création d¹un fonds de financement pour les personnes âgées dépendantes devant être financé par ce jour de travail supplémentaire non rémunéré. Mais l¹application de la mesure, à la veille du référendum entraîna une levée de boucliers et vint, là encore, alimenter la montée du « non ». Après plusieurs jours de grève exemplaire des salariés de Total contre la suppression du lundi de Pentecôte, le gouvernement, paniqué, dut laisser la direction du groupe négocier l¹abandon du jour de travail supplémentaire pour ses salariés. Face à cette force du « non », durant toute la campagne, l¹ensemble de la presse écrite et parlée, les chaînes de télévision menèrent une campagne partisane de défense du « oui », de caricature du « non », une campagne prédisant le chaos, la mise au ban de la France par les autres pays de l¹UE en cas de refus de la ratification. Jacques Chirac intervint à trois reprises à la télévision, mettant tout son poids dans la balance. Rien n¹y fit ! La campagne fut clairement dominée par le « non de gauche », qui rassembla près de 200 000 personnes dans des meetings unitaires, dans des centaines de réunions publiques locales. Les livres sur la Constitution, les suppléments des périodiques se diffusèrent à une large échelle. Contraste saisissant avec la campagne dans l¹État espagnol où les électeurs ne purent même pas prendre connaissance du Titre III, contenant l¹essentiel des traités antérieurs et les dispositions concrètes ultra-libérales. Autant durant l¹automne 2004, les leaders du « non » de droite, comme Philippe De Villiers, tenaient souvent le devant de la scène en marquant sa campagne du refus de l¹adhésion de la Turquie, autant le printemps marginalisa ces thèmes, tout comme la campagne fort discrète du Front national, qui ne tint au total que quelques meetings. Crise de légitimité et déni de la démocratie Le résultat de ce référendum a un effet politique corrosif. Son score sans appel révèle au grand jour la faiblesse de la base sociale des partis libéraux de droite et de gauche. Alors que 92 % des députés et sénateurs français ont approuvé par leur vote la Constitution, 55 % des électeurs l¹ont repoussée. Il y a évidemment une crise de légitimité, pour Chirac, pour l¹Assemblée. Un total déni de démocratie apparaît au grand jour dans le mépris avec lequel Chirac considère qu¹il n¹a pas à se faire l¹écho du vote populaire dans les instances européennes. En 2003, Raffarin disait aux millions de salariés qui occupaient les rues contre la réforme des retraites : « ce n¹est pas la rue qui gouverne ! ». Aujourd¹hui Chirac dit en substance « ce ne sont pas les urnes qui gouvernent ! ». Cela ne peut que renforcer la crise de légitimité des institutions parlementaires et des mécanismes électoraux. Jamais un gouvernement ne fut aussi discrédité au lendemain de sa mise en place que le nouveau gouvernement Villepin, nommé en catastrophe pour remplacer Raffarin au lendemain du 29 mai. Mais l¹effet corrosif du référendum se voit dans la composition même de ce gouvernement. Un seul ministre de l¹UDF (rompant les consignes de son parti et exclu de celui-ci quelques jours après), un gouvernement autour de la garde rapprochée de Jacques Chirac, évinçant même tous les ministres partisans de son rival Nicolas Sarkozy au sein de l¹UMP, n¹intégrant celui-ci que pour lui enlever une marge de man¦uvre supplémentaire dans la préparation de l¹élection présidentielle de 2007. De même dans le Parti socialiste, la première décision de la direction Hollande, fut là aussi d¹évincer Laurent Fabius de son rang de numéro 2 et du Secrétariat national, formaté là aussi uniquement autour des battus du 29 mai. On peut prévoir qu¹il sera très difficile pour les dirigeants socialistes de recomposer tout celaÅ  Tous ces réflexes de défense témoignent aussi que ce vote est une nouvelle fois un vote anti-système. Un vote contre tous les partis de gouvernement. D¹un certain point de vue cela confirme les facteurs de distanciation entre les appareils traditionnels de la gauche et les classes populaires. Ce sont des tendances lourdes sur le plan social et politique. Mais il fait ressortir avec plus de force la crise de représentation des partis. Le 29 mai pose aussi une question sociale fondamentale. Il n¹a pas changé le rapport de force social et le gouvernement met en ¦uvre de nouvelles attaques. Le caractère de classe de ce vote interpelle directement le mouvement social, en premier lieu le mouvement syndical. Il témoigne non pas forcément d¹une combativité accrue, mais d¹une disponibilité au rassemblement sur les objectifs sociaux fondamentaux autour desquels les directions se refusent jusqu¹à aujourd¹hui d¹organiser l¹action au niveau que cela nécessite. Cette situation renforce l¹urgence de l¹action convergente des forces militantes qui dans la CGT, la FSU, Solidaires partagent cette volonté de riposte d¹ensemble contre les réformes libérales. Le PCF au c¦ur des contradictions La question politique interpelle évidemment les forces du « non » de gauche. Les porte-parole du PCF et des minorités du PS déclarent déjà refuser toute logique de construction d¹un « pôle de radicalité » et vouloir réunifier le « non de gauche » et le « oui de gauche », dans une perspective de rassemblement pour les élections générales de 2007, alors que tout montre que le PS maintiendra les orientations mises en ¦uvre depuis des années et qui s¹inscrivent dans le cadre du libéralisme. Le c¦ur de la contradiction à gauche se trouve désormais au sein du PCF. Celui-ci s¹est refait une santé dans cette campagne. Il a été dans nombre de rassemblements et meetings la force dominante. Il n¹y a pas de nouvelles vagues d¹adhésions, notamment dans les nouvelles générations, mais le « peuple communiste » ‹ avec beaucoup de têtes grises et de cheveux blancs ‹ s¹est réveillé. Cela fait encore des dizaines de milliers de militants. Mais il s¹est réveillé sur une orientation combative, anti-libérale et opposée à la direction du PS. Plus exactement, la direction du PCF a tenu un double discours durant toute la campagne : une vive dénonciation du libéralisme mais aussi la nécessité de renouer avec le « oui de gauche », cela dans une perspective de majorité parlementaire et gouvernementale. De même, Marie-Georges Buffet est souvent revenue sur l¹idée qu¹il n¹y avait pas deux gauchesÅ  mais une seule du PS à la LCRÅ  et qu¹il fallait réunifier tout cela ! Si l¹unité la plus large est évidemment nécessaire contre le MEDEF (syndicat patronal) et la droite, la question qui est maintenant posée à ces dizaines de milliers de militants communistes est la suivante : Dans les rapports de forces actuels où les appareils et les institutions sont dominés à gauche par le social-libéralisme ‹ cela inclut le « non » de Laurent Fabius ‹, refait-on une « union de la gauche relookée » sur une orientation imprimée par la direction du PS ou alors opère-t-on un autre rassemblement, dans la dynamique du « non » de gauche, à savoir une alliance réellement anti-libérale et anticapitaliste ? C¹est la vraie question qui est posée. Engager le fer pour modifier les rapports de force à gauche, dans une perspective de rupture avec les impératifs capitalistes, avec tous les risques que cela comporte, ou alors retomber dans les ornières de toutes les formules de gouvernement du passé qui ont toujours respecté l¹économie et les institutions capitalistes. C¹est la question que va poser la LCR en particulier au PCF, mais aussi à des secteurs des mouvements sociaux, à des secteurs socialistes de gauche et des Verts : alternance social-libérale ou alternative anticapitaliste, voilà la question clé des semaines et mois à venir. De ce point de vue, même si le plus probable reste une orientation qui va essayer de reconstruire une union des gauches avec tout le PS dans une perspective gouvernementale, des secteurs du PCF peuvent opter pour un pas à gauche et une rupture avec la direction du PS. Dans ce cas, cela poserait sérieusement la question d¹un front ou d¹une nouvelle alliance anticapitaliste incluant, outre les révolutionnaires, un PCF ou des secteurs du PCF qui rompraient avec toute politique d¹alliance gouvernementale avec les sociaux libéraux. Mais cette question concerne aussi les militants syndicaux et associatifs investis dans la campagne. Ne pas se donner les moyens de changer le paysage politique à gauche, ou se soumettre à de nouvelles perspectives gouvernementales sous la houlette du PS serait en quelque sorte incohérent avec la force politique apparue durant la campagne. Collectifs unitaires et nouvelle force anticapitaliste Ce débat s¹insère évidemment dans celui sur la suite à donner au mouvement des collectifs. Aujourd¹hui, la dynamique unitaire est telle que les secteurs qui se sont engagés dans cette campagne, du moins à la base, ont une envie forte de continuer. La LCR va proposer des actions et objectifs unitaires sociaux et politiques contre le programme du nouveau gouvernement et de la droite, notamment en matière de défense de l¹emploi, du droit du travail et des salaires, car le nouveau gouvernement multiplie les déclarations pour « adopter le modèle social français » à des modèles « qui créentÅ  des emplois » même si ces emplois sont des plus précaires. La LCR propose aussi de prolonger le « non » français et néerlandais dans un rassemblement européen pour tracer de nouvelles perspectives européennes correspondant aux besoins sociaux. Mais en même temps, se pose dans les collectifs une discussion sur les conditions d¹une alternative politique anticapitaliste, sur un programme de rupture avec la loi du profit. C¹est dans ce sens que la LCR a développé durant toute la campagne, un plan de 10 mesures d¹urgence anticapitalistes, qui partant de revendications immédiates, met au centre une nouvelle répartition des richesses et une incursion dans la propriété capitaliste. Cette perspective, bien sûr, s¹oppose à toutes les combinaisons de gouvernement social libérales ou de tout autre gouvernement qui s¹inscrit dans le cadre de l¹économie et des institutions capitalistes. Mais l¹essentiel, c¹est de poursuivre ce mouvement unitaire, de faire des tests, sur l¹action pratique, comme dans les luttes, pour faire avancer l¹action et la réflexion. Le « non » a été un moment décisif du combat politique. Il a porté non seulement des refus mais aussi en positif des premières réponses, des exigences, des débats, des espoirs. Il faut maintenant aller au-delàŠ car le « non de gauche », en tant que tel, ne constitue pas une réponse politique suffisante pour construire une alternative anticapitaliste. Il faut approfondir, apporter des propositions globales, mais sans diviser le mouvement. C¹est en particulier, une question clé pour rassembler les militants et courants qui peuvent se retrouver dans la perspective d¹une nouvelle force anticapitaliste. Cette question est évidemment fondamentale, car le fossé qui sépare aujourd¹hui les salariés de leur représentation politique pose objectivement la question de cette nouvelle force. La LCR, a été une composante à part entière du front unitaire. Olivier Besancenot a été un des principaux porte-parole de la campagne, une situation politique dans laquelle la LCR peut jouer un rôle important s¹est ouverte à nouveau. Et l¹écho du porte-parole de la LCR dépasse largement l¹audience des sections de la LCR montrant là aussi l¹espace politique que pourrait occuper une force anticapitaliste large sur un programme indépendant des compromis avec la social-démocratie. Le bilan de cette campagne est une nouvelle occasion d¹avancer dans ce sens. * Laurent Carasso, militant syndicaliste, membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, section française de la IVe Internationale), est membre du Bureau exécutif du Comité international de la IVe Internationale. -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, France (LC).doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 33280 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/56cd5fc4/507_8-UEFranceLC-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:11:54 2005 Subject: [QI-P] INP 507/8-UE-1 Message-ID: <002c01c58e38$c0b83e60$6502a8c0@Dell> (introduction) Dossier : La crise de l¹Union européenne Crise de représentation politique, crise de légitimité des régimes, divergences au sommet de l¹Union, apparition des aspirations à « une autre Europe » ‹ la construction européenne capitaliste est en crise et les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel l¹ont dévoilé. Dans ce dossier nous présentons les éléments d¹analyse de cette crise, au travers de la situation française (p. 3 à 8), du référendum luxembourgeois (p. 5), de la campagne contre le Traité constitutionnel au Danemark (p. 7) et aux Pays-Bas (p. 8 à 10), ainsi qu¹un bref aperçu de la crise du projet de l¹oligarchie européenne (p. 11 à 12). Enfin une analyse de la crise de la social-démocratie allemande et de l¹apparition d¹une alternative électorale à sa gauche, met en évidence un éclairage particulier de cette crise (p. 13 à 14 ). --------------------- Union européenne Une crise de la construction néolibérale Par Jan Malewski* Les victoires successives du « non » lors des référendums français et néerlandais sur le Traité constitutionnel (TCE), renforcées encore par la polarisation sociale qui a marqué le vote luxembourgeois approuvant le traité, ont mis en lumière la crise de l¹actuelle construction européenne. L¹incapacité du sommet européen de juin de parvenir à un accord budgétaire pour 2007-2013, comme les divergences manifestes sur la manière de poursuivre cette construction, en sont une illustration supplémentaire. Crise de légitimité La restructuration néolibérale de l¹économie européenne, initiée dans sa phase actuelle par le Traité de Maastricht, constitue une tentative de répondre à la faiblesse de la croissance économique et à celle de concurrencer les États-Unis et le Japon dans une économie mondialisée. La faible croissance moyenne de productivité de l¹économie européenne, résultat d¹un faible investissement technologique, oblige le capital européen à tenter d¹augmenter ses profits en accroissant le taux d¹exploitation du travail, en réduisant les salaires réels, en augmentant la durée du travail et en démontant le « modèle social européen », c¹est-à-dire en réduisant la part sociale des salaires. Mais ce « remède » réduit la demande sur le marché européen, aggravant ainsi la faiblesse qu¹il était supposé guérir. Le démantèlement du « modèle social européen » ‹ c¹est-à-dire des garanties sociales dont jouissent les travailleurs de l¹Europe occidentale ‹ remet en cause le pacte social établi depuis la fin de la seconde guerre mondiale sous la pression de la guerre froide. Ce pacte était le fondement de « l¹européïsme » des directions syndicales social-démocrates et chrétiennes démocrates, qui ont soutenu la construction de l¹Union européenne capitaliste et qui ont assuré la « paix sociale ». Après Maastricht, tout cela s¹est écroulé sous les coups des politiques économiques néolibérales qui préparaient l¹introduction de l¹euro et l¹élargissement du marché unique. L¹extension de l¹Union aux États d¹Europe centrale ‹ où le « modèle social », déjà mis à mal par la décadence bureaucratique, a été liquidé par la restauration capitaliste ‹ a porté ce processus plus loin, en exerçant une pression extérieure sur les salaires et le droit du travail par le chantage aux délocalisations. La précarisation et la mise en concurrence des travailleurs sont la dernière phase de ce processus, qui non seulement restructure la composition même de la classe ouvrière, mais bouleverse ses identités et ses loyautés politiques (1). L¹Union européenne a été construite sur la base du rapport des forces sociales garanti par l¹accord social au sein de chaque État membre. Sa légitimité a été fondée sur la légitimité des régimes de chacun d¹entre eux, elle-même basée sur le pacte social de l¹après-guerre. Le but du Traité constitutionnel L¹Union européenne est en réalité une accumulation de régimes et d¹accords intergouvernementaux, gérés par une bureaucratie supra-étatique pratiquement autonome, qui applique les « meilleures recettes » néolibérales en vue d¹établir un nouveau marché unique qui dépasse les législations des États membres et permette de rendre ces dernières obsolètes. Le traité constitutionnel visait à la fois à légitimer ces institutions et à les « constituer », rendant ainsi toute réforme sinon impossible, du moins très difficile, en les protégeant d¹une crise politique dans un des États membres (2). Il répondait ainsi à la nécessité des oligarchies européennes de se doter d¹un nouvel instrument de « gouvernabilité » qui soit indépendant des équilibres précaires des intérêts dans les États nationaux dont la politique est, en dernière instance, dépendante de leur légitimité et donc des votes des travailleurs à travers les partis politiques et le système de représentation parlementaire. Cette structure rend le capital européen fragile face au capital des États-Unis, où le rapport des forces entre les classes lui est traditionnellement beaucoup plus favorable et où le système constitutionnel est beaucoup moins vulnérable aux pressions des autres classes sociales. Le traité constitutionnel, sans remettre ouvertement en cause les acquis démocratiques nationaux, les vidait largement de leur contenu, garantissant ainsi à la bureaucratie européenne la « gouvernabilité » dans les domaines essentiels pour la concurrence inter-impérialiste. L¹oligarchie du vieux continent n¹est en effet ni fédéraliste ni favorable à un système politique européen fondé sur la démocratie représentative. Elle aspire seulement à légitimer la situation actuelle ‹ la domination d¹un appareil administratif et bureaucratique ‹ en vue d¹assurer,, indépendamment de tout contrôle social ou citoyen, les conditions nécessaires au fonctionnement du marché unique européen et d¹être soutenue dans l¹économie mondiale face à ses concurrents. Le rejet de ce Traité en France et aux Pays-Bas ‹ deux États membres dont la légitimité intérieure des régimes est précaire ‹ freine ce processus. Le succès remporté au Luxembourg n¹est pas en soi suffisant pour permettre de le relancer. Seuls deux États membres ‹ l¹Irlande et le Danemark ‹ sont de par leur constitution obligés de ratifier le Traité par référendum. Les expériences préalables dans les deux pays indiquent que le succès est loin d¹être garanti. La décision des autres pays de soumettre la ratification à un référendum était pour l¹essentiel fondée sur l¹espoir que le vote ‹ grâce au soutien de la grande majorité des appareils politiques et syndicaux ‹ était acquis et qu¹il permettrait ainsi de légitimer des gouvernements affaiblis. La crise de légitimité des régimes français et néerlandais s¹étant avérée plus grave que les oligarchies dominantes ne l¹estimaient, le sommet des chefs d¹État de l¹Union ‹ le Conseil européen ‹ a d¹emblée proclamé un gel du processus référendaire partout où les régimes en place jugeaient que la victoire ne pouvait pas être garantie. Le « plan B » de l¹oligarchie européenne L¹échec français a divisé les élites gouvernementales européennes. Si le premier ministre luxembourgeois a pour sa part décidé de continuer, en mettant en balance sa démission alors qu¹il a été élu récemment, Tony Blair s¹est précipité pour annoncer que le référendum n¹avait plus lieu d¹être organisé au Royaume-Uni. Ailleurs c¹est l¹attentisme, avec la suspension des référendums annoncés. Si dans un premier temps, le « plan B » consistait à répéter les référendums un an plus tard là où la ratification aurait échouée, en se fondant sur le précédent irlandais concernant le Traité de Nice, ce qui aurait pu être possible en cas de forte abstention et d¹un résultat très équilibré, les scores du « non » en France et aux Pays-Bas et la faiblesse des régimes que ces scores reflétaient a empêché une telle man¦uvre. Un nouveau référendum en France n¹est pas envisageable avant la présidentielle de 2007. La bureaucratie bruxelloise prépare donc, en attendant, la mise en application des parties substantielles du Traité rejeté par la voie des règlements communautaires, des décisions du Conseil et des accords intergouvernementaux. Cela concerne en particulier la restructuration de l¹industrie européenne des armements et l¹attribution à cette dernière des aides prévues dans le Traité. Les processus de ratification se poursuivent partout où cela apparaît possible du fait du rapport des forces. La campagne de propagande en faveur du Traité, loin d¹avoir été arrêtée, se poursuit de plus belle. S¹il apparaissait que sa ratification ne pouvait être obtenue, la Commission de Bruxelles travaille déjà sur une réforme du Traité de Nice, incorporant des chapitres substantiels du Traité Constitutionnel dans un Traité « Nice Plus », qui ne sera soumis au référendum qu¹au Danemark et en Irlande. La négociation de ce Traité « Nice Plus » est cependant très compliquée car elle se déroule en même temps que les négociations sur les perspectives financières 2007-2013, dont dépendent des intérêts stratégiques : la politique agricole commune, les subventions pour « l¹Agenda de Lisbonne », les fonds de cohésion sociale et structurelle des nouveaux États membres, le « chèque britannique », la « phase transitoire » espagnoleÅ  Et si un accord a pu être trouvé en ce qui concerne le Traité constitutionnel, le capital européen est loin d¹être aussi unifié que celui des États-Unis et du Japon. De plus, l¹autonomie relative des appareils institutionnels des États membres et de leur personnel politique, attaché en premier lieu à son propre avenir, se renforce en cas de crise. Or l¹affaiblissement simultané des régimes français et allemand ont ouvert les perspectives d¹une négociation nouvelle au représentant de la place financière de Londres, Tony Blair. L¹Union européenne traverse ainsi une crise grave. Soulignons de suite que la victoire du « non » en France et aux Pays-Bas est d¹abord une manifestation de cette crise, avant d¹en être un facteur aggravant. C¹est d¹abord la crise d¹un mode de construction européenne, qui a utilisé l¹idéal européen durant plus d¹une décennie pour imposer une régression sociale et démocratique sans précédent depuis 1945. Une autre Europe ? En procédant à la ratification par référendum d¹une « Constitution européenne », c¹est-à-dire en ouvrant le débat sur l¹avenir, l¹oligarchie européenne a cependant ouvert une boite de Pandore. Jusqu¹ici « l¹Europe » restait aux yeux des masses soit une abstraction lointaine, soit un idéal, mais souvent les deux à la fois. Les coalitions du « non » français et néerlandais, chacune avec les moyens du bord, ont pour la première fois imposé un débat sur les aspirations sociales, balayant ainsi l¹idée que « l¹histoire est finie » et ouvrant la voie à une politisation des sociétés. Les résultats des votes ont fait ainsi apparaître une polarisation sociale qui, jusque là, ne parvenait pas à s¹exprimer car les appareils politiques qui, traditionnellement, reflétaient cette polarisation ont fait le choix de tourner ouvertement le dos aux aspirations des salariés. Les référendums en soit ne permettaient pas, bien évidemment, qu¹apparaisse un projet positif : le choix était limité entre le « oui » et le « non » et, a priori, il n¹était pas évident que cela permette l¹expression d¹un projet alternatif. Mais le débat qui a précédé les référendums, et en particulier la mobilisation massive au cours de la campagne du « non de gauche » en France, a permis de faire surgir l¹esquisse d¹une « autre Europe ». Pour la première fois depuis des décennies un vote des salariés ‹ et d¹emblée un vote des salariés européens ‹ a pu apparaître. Cela crée des conditions nouvelles pour la construction d¹une conscience de classe européenne et de ce fait d¹un mouvement ouvrier nouveau. Le cheminement de celui-ci ne sera nullement évident et rien n¹est acquis d¹avance. Mais un premier pas a été engagé à une échelle de masse. Ce n¹est plus seulement, comme lors des rassemblements des Forums sociaux européens, une affaire de militants chevronnés. Une partie de la « majorité silencieuse » s¹est manifestée. Et elle l¹a fait le regard tourné vers la gauche et contre le capitalisme réelÅ  La crise du projet capitaliste de la construction européenne pourrait ainsi ouvrir la voie à une construction européenne, qui partirait « d¹en bas », des aspirations populaires, par un processus constituant démocratique. Les dizaines, voire les centaines de milliers de ceux qui, en France en particulier, se sont emparés de la politique au travers des collectifs pour le « non » de gauche pourraient devenir les animateurs d¹un tel processus. Mais la condition préalable à cela, c¹est de prendre conscience que toute « renégociation » au sommet de l¹actuel Traité constitutionnel visera en premier lieu à empêcher que la population européenne ne puisse s¹emparer du sort de l¹Europe. * Jan Malewski, rédacteur d¹Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. 1. Cf. G. Buster, O « não » francês pode abrir a porta a outra Europa, http://www.marxismorevolucionarioatual.org/mos451/index.php?option=com_conte nt&task=view&id=166&Itemid=41 2. Cf. Inprecor n° 505/506 de mai-juin 2005. -------------------- Luxembourg Le « oui » contre les bastions ouvriers Jean-Claude Juncker peut dire « Ouf !». Par 56,52 % contre 43,48 % le Traité constitutionnel a été approuvé par la population luxembourgeoise, mettant ainsi un arrêt à la série des refus. Tout a été fait pour qu¹il en soit ainsi. Élu en juin 2004 ‹ alors que tant ses partenaires libéraux au gouvernement sortant que son opposition de droite ultra- libérale ont été lourdement sanctionnés ‹ Juncker avait mis en jeu sa démission, menaçant ainsi d¹ouvrir une crise politique pour l¹été. Dans la campagne électorale tout l¹argent public a été mis au service du « oui » ; les partisans du « non » ‹ Dei Lenké (La Gauche), le PC luxembourgeois et le Comité du Non ‹ n¹ont pas reçu un euro pour mener leur campagne. La campagne du « non » a ainsi été capable de distribuer 100 000 tracts et de coller des centaines d¹affiches ‹ alors qu¹il y avait 220 717 inscrits sur les listes électorales et que les très nombreux immigrés (essentiellement d¹autres pays européens) n¹avaient pas le droit de voteÅ  Pourtant, si le « oui » l¹emporte dans la grande majorité des localités, dans neuf d¹entre elles le « non » est majoritaire. Et sept de ces neuf localités concentrent une partie significative de la classe ouvrière luxembourgeoise et votent historiquement plus à gauche : Differdenge (55,17 % pour le « non »), Esch sur Alzette (53,24 %), Kayl (52,77 %), Pétange (52,89 %), Rumelange (56,48 %), Sanem (52,67 %) et Schifflange (52,59 %). La polarisation sociale qui a marqué les résultats des référendums en France et aux Pays-Bas se reproduit donc aussi au Luxembourg. Le score même du « non », alors que jusqu¹aux résultats français les sondages l¹annonçaient à 20 %, est significatif d¹un début de réveil. En résumé, contrairement aux apparences, le résultat luxembourgeois est annonciateur d¹une crise, lui aussi. J.M. ----------------- Danemark La campagne du « non rouge » Par Bjarke Friborg* Avec le recul, lors des élections européennes de juin 2004, des mouvements traditionnels opposés à la construction européenne sous sa forme actuelle, les six derniers mois ont été marqués par une série d¹initiatives de son aile gauche ‹ liées à l¹éclatement du Mouvement de Juin, à la lutte au sein du Parti socialiste populaire (SF) , au renforcement de l¹Alliance Rouge-Verte (RGA) et à sa volonté d¹affronter le Parti du peuple danois (Dansk Folkeparti) d¹extrême droite. Après plus de douze ans, la division traditionnelle entre le Mouvement de Juin (« pro-européen, contre l¹UE ») et le Mouvement populaire (« Danemark hors de l¹UE ») a pris un aspect plus complexe. Alors que le Mouvement populaire était depuis des années membre du groupe de gauche GUE/NGL au sein du Parlement européen, le Mouvement de Juin ‹ sous la direction du vétéran du Parlement européen Jens Peter Bonde ‹ a graduellement évolué vers le centre, n¹hésitant pas à passer des alliances avec le Parti de l¹indépendance du Royaume-Uni (UKIP) d¹extrême droite. Cela devenait de plus en plus intolérable pour l¹aile gauche de ce mouvement, comptant en son sein d¹autres vétérans, tels Drude Dahlerup et Niels I. Meyer. Après la perte de deux de ses élus en 2004, la dynamique de la scission s¹est mise en marche au congrès d¹avril 2005. Au cours des semaines qui l¹ont suivi, les ex-membres du Mouvement de Juin ont créé deux organisations parallèles : le club Ny Agenda (Nouveau calendrier) et une association politique nommée Udfordring Europa (un nom difficilement traduisible, qui met en avant le concept du ³défi² pour souligner la nécessité d¹un projet socialiste d¹intégration européenne). Les deux nouveaux groupes ont rapidement attiré des militants d¹autres courants qui luttent contre le néolibéralisme ‹ tels ATTAC, la RGA et le SF ‹ et ont fait entendre leur voix dans le débat national sur la Constitution européenne. Les élections législatives du 8 février 2005 ont eu également pour conséquence un nouvel échec du Parti socialiste populaire (SF). Avec seulement 6 % des suffrages et 11 députés, le SF a perdu la moitié de ses forces par rapport à ce qu¹il représentait lors des années 1980. Au cours de la décennie 1990, sous la direction de Holger K. Nielsen, le SF s¹est graduellement transformé en parti « pro-européen », ou plus exactement en parti « euro-réformiste », non sans de sérieux heurts internes. Le vote de 63,8 % de ses membres en faveur de l¹engagement du parti pour le « oui » au Traité constitutionnel en janvier 2005, a confirmé cette évolution. Cependant le 28 avril les membres du SF se sont dotés d¹un nouveau président, Villy Søvndal, élu par 59 % des mandats. Ce dernier, récemment converti au « oui », est le porte-parole historique de la gauche du parti. Il doit maintenant trouver un équilibre entre les deux ailes et surtout tenter de rattraper les jeunesses du parti qui, après quelques hésitations au cours de la décennie précédente, se sont ancrées dans le camp du « non ». La jeunesse du SF mène sa propre campagne en alliance avec la fraction « SMOT » (Socialistes contre le Traité) du parti. Maintenant ces deux groupes se sont alliés avec les militants les plus radicaux de l¹Alliance Rouge-Verte et d¹autres au sein du nouvel Udfordring Europa. Aux législatives de février l¹Alliance Rouge-Verte a gagné deux député(e)s de plus (6 contre 4 dans le précédent Parlement) et poursuivi sa croissance en obtenant 3,4 % des suffrages. Le parti a gagné depuis plus de mille nouveaux membres, soit une croissance de 40 % en quelques mois. Avec 3 600 militants et une grande confiance en soi, la RGA a un projet d¹intervention dans le débat européen fort ambitieux. L¹an dernier la RGA avait mené sa propre campagne en faveur des huit candidats socialistes présentés sur les listes du Mouvement de Juin et du Mouvement populaire (1). Cette année le parti a établi son propre calendrier, en faveur d¹un « non de gauche » clairement internationaliste. Cela lui a permis de marquer la campagne par une série d¹initiative réussies en solidarité avec les votes du « non » en France et aux Pays-Bas. La campagne du « non de gauche » (2) vise en particulier à affronter l¹extrême droite populiste du Dansk Folkeparti. Alors que le SF a basculé pour le « oui », seulement deux partis présents au Parlement ‹ la RGA à gauche et le DF à droite ‹ ont appelé à voter « non » Le DF menant une campagne essentiellement xénophobe à relents populistes, la RGA a décidé de relever le défi en présentant une alternative clairement socialiste et anti-nationaliste. Elle peut pour cela prendre appui sur le développement de la conscience de la nécessité de réponses internationalistes mieux coordonnées à l¹offensive capitaliste libérale, l¹aspiration à des débats et des campagnes qui dépassent les frontières visant à ouvrir la voie à une Europe radicalement différente, à la fois démocratique et sociale. * Bjarke Friborg est le secrétaire de la campagne européenne de l¹Alliance Rouge-Verte (RGA), militant du SAP (Parti socialiste ouvrier, section danoise de la IVe Internationale, une des organisations fondatrices de la RGA qui agit en tant que tendance en son sein). 1. Cf. Inprecor n° 495/496 de juillet/août 2004. 2. Liens web pour le « non de gauche » au Danemark : RGA ; SAP ; Ny Agenda ; Udfordring Europa ; SMOT ; Jeunesses FS (SFU) -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, crise.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 14848 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEcrise-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, Danemark.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 8192 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEDanemark-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, intro dossier.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 3584 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UEintrodossier-0001.doc -------------- nächster Teil -------------- Ein Dateianhang mit Binärdaten wurde abgetrennt... Dateiname : 507_8-UE, Luxembourg.doc Dateityp : application/msword Dateigröße : 4608 bytes Beschreibung: nicht verfügbar URL : http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20050721/c1521fd6/507_8-UELuxembourg-0001.doc From inprekorr at comlink.org Thu Jul 21 23:11:14 2005 From: inprekorr at comlink.org (Inprekorr) Date: Thu Jul 21 23:12:10 2005 Subject: [QI-P] =?utf-8?q?FW=3A_INP507/8-Social-d=C3=A9mocratie=2C_In?= =?utf-8?q?=C3=A9dit_de_E=2EMandel?= Message-ID: <003001c58e38$c3e848a0$6502a8c0@Dell> INTRODUCTION Ernest Mandel a écrit cet article pour Inprecor et International Viewpoint d¹octobre 1993, où il devait servir d¹introduction à un dossier consacré à la social-démocratie. Vu l¹ampleur de cet article ‹ qui dépassait le contenu d¹alors de nos magazines ‹ il n¹a pas pu paraître. Cette étude est donc datée. Il nous semble cependant, que malgré l¹écoulement de près de douze ans depuis son écriture, cet article éclaire la crise de la social-démocratie. Celle-ci a continué à s¹aggraver (comme le montrent les scissions en cours en Allemagne et les divisions du PS en FranceÅ ) de concert avec une distanciation de plus en plus grande des appareils sociaux-démocrates avec les couches populaires (les résultats des référendums sur le Traité constitutionnel européen en France et aux Pays-Bas en témoignent). Les tendances de transformation sociale des appareils sociaux-démocrates ‹ prudemment analysées par l¹auteur ‹ se sont approfondies. Profondément attaché à l¹analyse de la réalité et toujours à l¹affut des informations les plus récentes lui permettant de confirmer ou d¹infirmer ses analyses, Ernest Mandel ne se serait certainement pas satisfait de la publication de cet article aujourd¹hui, sans procéder à une profonde mise à jour. Par ailleurs, pour des raisons de place et parce que certaines informations insérés dans la dernière partie de l¹article, alors d¹une brulante actualité mais aujourd¹hui datées, nous avons effectué quelques coupes, indiquées par : (Å ). Enfin nous avons gardé l¹appareil des notes de l¹auteur et l¹avons complété par quelques notes de la rédaction, insérées entre parenthèses carrées ‹ [ ] ‹ et mentionnées comme des « notes de la rédaction » : « ndlr. » Le texte complet de cet article sera disponible sur le site web en construction actuellement : . La social-démocratie désemparée Nature du réformisme social-démocrate Par Ernest Mandel Depuis la révolution d¹octobre, le mouvement ouvrier est confronté avec le choix entre deux pratiques politiques. C¹est aussi un choix entre deux stratégies. Ce choix ne concerne pas l¹opportunité de la lutte pour les objectifs immédiats, tant économiques que politiques. Il ne concerne pas une option pour ou contre la participation aux élections et la présence dans les assemblées élues, non seulement à des fins de propagande mais aussi pour arracher le vote de lois en faveur des salarié(e)s et d¹autres exploité(e)s et opprimé(e)s (1). Marx a lutté systématiquement pour la réduction légale de la journée (semaine) de travail. Il a combattu avec résolution la surexploitation des ouvrières et le travail des enfants. Engels a cherché à étendre à tous les pays la lutte pour la journée de 8 heures et pour le suffrage universel simple et égal pour tou(te)s les citoyen(ne)s (2). Dans les conditions particulières de la Russie tsariste, Lénine a suivi une ligne semblable avec encore plus d¹emphase. Ces combats étaient fondés sur la conviction qu¹une classe ouvrière misérable, incapable de se battre pour son intégrité physique et morale, serait également incapable de se battre pour une percée vers une société sans classes. L¹histoire a confirmé ce diagnostic. Des révoltes de la faim n¹ont nulle part débouché sur une lutte anticapitaliste systématique, sur une lutte pour un monde meilleur. La voie tracée par Marx et les marxistes a par contre engendré une telle prise de conscience pour des millions d¹exploité(e)s. Ce qui oppose cependant marxisme révolutionnaire et réformisme social-démocrate, c¹est l¹attitude à l¹égard du pouvoir de classe économique et politique du Capital. C¹est du même fait une attitude fondamentalement différente à l¹égard de l¹État bourgeois. Le réformisme, c¹est l¹illusion d¹un démantèlement graduel du pouvoir du Capital. On nationalise d¹abord 20 %, puis 30 %, puis 50 %, puis 60 % de la propriété capitaliste. Ainsi le pouvoir économique du Capital se dissout petit à petit. On arrache à la bourgeoisie d¹abord une grande métropole, puis deux municipalités, puis la majorité parlementaire, puis le pouvoir de dicter les programmes d¹enseignement, puis la majorité du tirage des journaux, puis le contrôle de la police municipale, puis le pouvoir de sélection de la majorité des hauts fonctionnaires, des magistrats et des officiers : le pouvoir politique du Capital s¹évanouirait de même. Le réformisme est donc essentiellement gradualisme. Le véritable théoricien du réformisme fut par conséquent le père du « révisionnisme », Eduard Bernstein, avec sa célèbre formule : « le mouvement est tout, le but n¹est rien » (3). La social-démocratie allemande d¹aujourd¹hui renchérit : goutte à goutte, nous dissoudrons la pierre. On passe de l¹histoire humaine à celle des formations géologiques. Combien de millénaires faut-il pour qu¹une pierre se dissolve ? Le marxisme révolutionnaire, c¹est le rejet de l¹illusion gradualiste. L¹expérience confirme que nulle part, dans aucun pays, la bourgeoisie n¹a perdu son pouvoir économique et politique par la voie gradualiste. Les réformes peuvent affaiblir ce pouvoir. Elles ne peuvent l¹abolir. (Å ) La société, comme la nature, a horreur du vide. Cela correspond à la forte tendance centralisatrice inhérente au degré du développement atteint par les forces productives. Chaque ville, pour ne pas dire chaque usine, ne peut avoir sa propre monnaie, sa propre douane, sa propre politique des prix, sa propre centrale de télécommunications, voire son propre hôpital. Il peut y avoir une période de dualité de pouvoirs entre le règne du Capital et le règne de la classe des salarié(e)s. Mais l¹histoire confirme que cette période ne peut être que de courte durée. Si la classe des salarié(e)s ne réussit pas à construire son propre pouvoir centralisé, l¹État bourgeois se maintient ou se reconstruit. C¹est la leçon principale de toutes les révolutions du XXe siècle. C¹est le bilan positif de la révolution d¹octobre. C¹est le bilan négatif de la révolution allemande et de la révolution espagnole, les deux principales révolutions prolétariennes défaites. La stratégie social-démocrate ne diffère pas de la stratégie marxiste révolutionnaire par un rejet plus radical de la violence. Les révolutionnaires peuvent même renvoyer la balle dans l¹autre camp. Dans la mesure où la classe des salarié(e)s et les autres couches d¹exploité(e)s et d¹opprimé(e)s constituent la majorité, voire la majorité écrasante de la population adulte, l¹utilisation de la violence est pour elle marginale, voire contre-productive pour créer le pouvoir du prolétariat. L¹essentiel, pour le triomphe de la révolution prolétarienne dans ces conditions, c¹est la conquête d¹une nouvelle légitimité. Ce modèle de la conquête du pouvoir, c¹est la révolution d¹octobre à Petrograd. On dit à juste titre qu¹elle a coûté moins de morts qu¹il n¹y en a par accidents de la circulation un week-end dans n¹importe quel grand pays. (Å ) Nous sommes convaincus qu¹avec une orientation audacieuse, résolue, cohérente de la majorité du mouvement ouvrier à des moments d¹actions de masse impétueuses, généralisées, le même processus aurait pu se reproduire en mai 1968 en France et pendant l¹automne chaud en 1969 en Italie. La grande majorité des soldats aurait refusé de tirer sur leurs frères, leurs s¦ures, leurs pères, leurs mères, leurs compagnons de travail. De Gaulle, qui ne manquait pas d¹intelligence tactique, a partagé ce jugement. C¹est pourquoi il n¹a pas envoyé la troupe tirer sur les grévistes, il l¹a enfermée dans les casernes, de peur qu¹elle ne passe du côté du peuple. Au moins d¹importantes fractions de la bourgeoisie, pas contre, s¹accrochent désespérément au pouvoir, même en face de l¹immense majorité des citoyen(ne)s. Comme « Mme Veto » [surnom de Marie-Antoinette en 1791], elles sont prêtes à faire égorger tout Paris, tout Barcelone et Madrid, tout Berlin, tout Milan et Turin, tout Vienne, tout Shanghai, tout Djakarta, tout Santiago du ChiliÅ  pour sauver leur pouvoir de classe. Si on leur en laisse les moyens, elles font couler des fleuves de sang (4). La droite social-démocrate qui s¹oppose à la prise de pouvoir révolutionnaire en fait ne réduit guère le développement de la violence. Elle l¹encourage au contraire, au moins objectivement si pas délibérément. La contre-révolution graduelle commencée par Noske, Ebert, Scheideman en décembre 1918-janvier 1919, avec l¹aide des Freikorps, père des futurs SA et SS, n¹est pas seulement passée sur les cadavres de Rosa Luxemburg, de Karl Liebknecht, de Léon Jogiches, de Hugo Haase. Elle est passée sur les cadavres de milliers de prolétaires assassinés entre 1919 et 1921, des centaines de prolétaires tués entre 1930 et 1933. Elle a débouché sur les hécatombes causées par la dictature nazie. (Å ) Rappelons par ailleurs, que la droite social-démocrate a pleinement accepté la violence de la première guerre mondiale dans les pays belligérants. Cette violence entraîna entre 10 et 20 millions de morts. de même qu¹à la bourgeoisie, la guerre lui paraissait « normale », « naturelle », inévitable. La violence de la lutte pour le pouvoir par contre est considérée comme « anormale «, « évitable » voire illégitime. Dans ce sens, le 4 août 1914, l¹acceptation de la guerre impérialiste par la droite social-démocrate, marque aussi un tournant décisif dans l¹histoire du XXe siècle. La violence inhumaine et massive est acceptée sans résistance ni révolte permanentes. Seules des minorités réduites sauvent l¹honneur. La capacité d¹indignation se réduit sensiblement. La passivité, la résignation, le cynisme à l¹égard des massacres, voire des tortures, s¹étendent (5). A ce propos aussi, la responsabilité historique de la droite social-démocrate est écrasante. Le réformisme social-démocrate et le devenir du capitalisme Si la prise du pouvoir révolutionnaire implique qu¹il faut agir rapidement, c¹est aussi pour une raison plus profonde. Le pouvoir du Capital, y compris les appareils de répression qui le couvrent, se distingue par une cohésion interne élevée. Trotsky a remarquablement analysé à ce propos, dans « Où va la France ? », la nature particulière du corps des officiers, conforme à sa fonction, qui reflète cette cohésion (6). Il est pratiquement impossible d¹ébranler cette cohésion en temps normaux. Ce n¹est qu¹à des moments exceptionnels qu¹on assiste à des refus d¹obéissance ou des mutineries massifs des soldats. C¹est une des raisons pour lesquelles de véritables crises révolutionnaires sont relativement rares. Elles ne se produisent généralement pas chaque année, voire chaque décennie, dans chaque pays. Si l¹on ne saisit pas ces occasions relativement rares, la bourgeoisie restera au pouvoir pour pas mal de temps, avec tout ce que cela implique. Ces moments privilégiés pour l¹action révolutionnaire de masse sont en dernière analyse le produit de l¹exacerbation des contradictions internes de la société bourgeoise. Elles conduisent à des situations que Lénine résume dans une formule classique : Ceux d¹en haut ne peuvent plus gouverner normalement, ceux d¹en bas ne se laissent plus gouverner comme avant. Le débat entre les réformistes et les marxistes révolutionnaires se fonde donc en définitive sur le différent concernant le devenir du capitalisme. Bernstein affirme que les contradictions inhérentes de la société bourgeoise se réduiront de plus en plus. Il y aurait de moins en moins de guerres, de moins en moins de pratiques répressives de la part de l¹État, de moins en moins de conflits sociaux explosifs. Kautsky y ajouta, dans son livre « Terrorisme et Communisme », que la bourgeoisie était devenue de plus en plus bénévole, gentille, pacifique, sur le modèle du président états-unien Wilson. Rosa Luxemburg opposa au diagnostic de Bernstein un diagnostic diamétralement inverse. Il y aurait de plus en plus de guerres, de plus en plus d¹explosions sociales, en comparaison avec la période 1871-1900. L¹histoire du XXe siècle a confirmé le diagnostic de Rosa Luxemburg et non celui de Bernstein. Du même coup, la politique réformiste, le projet gradualiste, ne sont guère crédibles pendant les phases de crises aiguës que notre siècle a connues, notamment entre 1914 et 1923, pendant les années 1930 et 1940, et de l¹avant-mai 1968 jusqu¹à la révolution portugaise de 1974-1975. Ils sont également moins crédibles depuis le début de « l¹onde longue dépressive », actuellement en cours, et de l¹offensive générale du Capital contre le Travail salarié et les peuples du Tiers-Monde qui l¹accompagne. Mais l¹aggravation des contradictions internes du capitalisme n¹est pas linéaire et constante. Elle est interrompue par des phases de stabilisation relative temporaire : 1924-1929 et 1949-1968 en furent les principales. La période de reprise économique prolongée après la récession de 1980-1982 a produit quelques symptômes analogues. Pendant ces phases-là, le réformisme social-démocrate peut regagner une certaine crédibilité dans une série de pays, bénéficiant en outre de situations particulières comme celle des pays scandinaves. Cette crédibilité se traduit par une acceptation plus facile par de larges masses de la pratique politique quotidienne réformiste. Or, l¹alternance dans le temps de situations révolutionnaires, de situations de stabilisation relative, de dynamiques contre-révolutionnaires, implique que la lutte victorieuse pour la prise du pouvoir nécessite, outre un parti d¹avant-garde qui est orienté dans ce sens, une classe ouvrière forte d¹expériences suffisantes d¹auto-activité et d¹auto-organisation, au sein de laquelle ce parti devient hégémonique. Ces expériences ne peuvent être acquises que pendant les périodes non révolutionnaires. La pratique du mouvement ouvrier que prônent les marxistes révolutionnaires combine, certes, les grèves pour les avantages immédiats, le renforcement à cette fin des organisations syndicales et d¹autres organisations de masse, la participation aux élections, l¹utilisation des assemblées élues, le combat pour la législation sociale. Mais la priorité est accordée à l¹action de masse extraparlementaire, à la grève de masse, à la grève politique de masse, à l¹éclosion de formes d¹auto-organisation et de démocratie directe à la base : comités de grève élus ; assemblées de grévistes démocratiques ; comités de quartiers et de « ménagères » ; initiatives de contrôle ouvrier et populaire, etc. C¹est Rosa Luxemburg qui a défendue de la manière la plus systématique cette stratégie-là, avant 1914 (7). Les réformistes refusèrent ces priorités de manière radicale. Les dirigeants des syndicats allemands d¹avant 1914 proclamèrent : « Generalstreik ist Generalunsinn » ‹ la grève générale c¹est le non-sens (la bêtise) généralisé. A ce propos aussi, l¹expérience historique a donné raison à Rosa Luxemburg et tort aux réformistes. Il y a eu de très nombreuses grèves de masse, voire des grèves générales, à partir de 1905, dans de nombreux pays. Mais l¹histoire n¹a pas donné complètement raison à Rosa Luxemburg et aux marxistes révolutionnaires quant à la pratique réelle de larges masses ouvrières. Il y a eu une série de pays, et non les moindres, où les grèves de masse n¹ont jamais abouti à une grève générale à l¹échelle nationale. Qu¹on pense aux États-Unis et à l¹Allemagne après 1923. Des pays qui ont connu des grèves générales à l¹échelle nationale sont le plus souvent passés ensuite par de longues période d¹actions extraparlementaires de masse beaucoup plus réduites : qu¹on pense à la France depuis mai 1968. Il n¹y a eu que quelques pays où les grèves de masse, voire générales, se sont produites plus systématiquement : avant tout l¹Argentine, la Belgique, l¹Australie, partiellement l¹Italie et l¹Espagne et plus récemment le Brésil. Au cours d¹intervalles plus ou moins prolongés, la pratique réformiste domine l¹activité et détermine la conscience des masses, comme elle le fit en Grande-Bretagne pendant les années 1950 et 1960. Pendant ces périodes-là, la stratégie et le projet révolutionnaires perdent incontestablement de leur crédibilité. Il faut en outre constater que même lorsque la classe ouvrière et le mouvement syndical pratiquent la grève de masse, voire la grève générale de manière systématique, cela ne débouche pas automatiquement sur une élévation de conscience politique des salarié(e)s. Le cas de l¹Australie l¹illustre bien. Celui de l¹Argentine confirme que cette pratique peut même coïncider avec l¹absence totale d¹indépendance politique de classe élémentaire des larges masses. (Å ) La conclusion générale qui se dégage de l¹expérience historique, c¹est qu¹essor et crédibilité du projet social-démocrate sont étroitement liés à la stabilité relative de la société bourgeoise. Celle-là est irréalisable à long terme pendant notre siècle de déclin historique du capitalisme. Il est utopique de se baser sur elle. Mais il n¹en est pas ainsi pendant des phases spécifiques de plus courte durée. Ces phases de stabilisation relative ont pour condition nécessaire mais non suffisante une croissance économique qui permette une augmentation parallèle des salaires réels et de la plus-value (8). Mais la classe des salarié(e)s peut déclencher des actions de masse impétueuses qui ébranlent la stabilité de la société bourgeoise même à des moments de croissance économique. Ce fut notamment le cas de juin 1936 en France, de l¹explosion révolutionnaire de juillet-août 1936 en Espagne, de la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961, de mai 1968 en France, de la révolution portugaise, du début de l¹essor des luttes de masse au Brésil et en Afrique du Sud. Les motifs peuvent être des plus variés : défense ou conquête des libertés démocratiques ; riposte à des menaces fascistes ; peur d¹une dégradation future de l¹emploi et des salaires ; solidarité de classe internationale (9). Mais la formule générale reste : la crédibilité et l¹influence du projet réformiste social-démocrate sont directement proportionnelles au degré de stabilité relative de la société bourgeoise. les premières ne peuvent pas croître quand la seconde décline. Le réformisme social-démocrate et l¹État bourgeois Gradualisme social-démocrate et refus de lutter pour la création d¹un État ouvrier n¹impliquent nullement que les réformistes n¹attachent guère d¹importance au problème du pouvoir. Ils en sont au contraire obsédés. Il est vrai qu¹avant 1914, on n¹a connu qu¹un seul pays où la social-démocratie a gouverné : l¹Australie. Mais l¹administration social-démocrate de municipalités a commencé à être conquise. Et à partir de 1914 des gouvernements à forte participation social-démocrate, voire des gouvernements sociaux-démocrates homogènes, se sont succédés dans une série de pays. Comme les réformistes rejetaient la prise du pouvoir par le prolétariat, ils n¹avaient pratiquement pas le choix : ils étaient condamnés à administrer l¹État bourgeois. Dans ce domaine la règle du tiers-exclu est universellement valable. Aucun État en partie bourgeois et en partie ouvrier n¹est concevable. Il n¹y en a jamais eu (10). Il n¹y en aura jamais. Ce salto mortale est le mieux illustré par Émile Vandervelde, patron de la social-démocratie belge et président de la IIe Internationale. Avant 1914, il avait écrit un livre intéressant intitulé : « Le socialisme contre l¹État ». En 1914, il devint ministre. Il proclama qu¹il fallait défendre coûte que coûte chaque parcelle de pouvoir obtenu. La plupart des partis sociaux-démocrates suivirent le même raisonnement. Kautsky le codifiait au milieu des années 1920, en commentant le nouveau programme social-démocrate adopté après la réunification du SPD et de l¹USPD : « Entre le gouvernement de la bourgeoisie et le gouvernement du prolétariat s¹étale une période de transition, généralement caractérisée par la coalition de l¹un avec l¹autre » [Karl Kautsky, Die proletarische Revolution und ihr Programm, J. H. W. Dietz Nachfolger ­ Buchhandlung Vorwärts, Stuttgart ­ Berlin 1922, p. 106 (traduction approximative), ndlr.]. La formule doit être interprétée d¹après la substance et non d¹une manière formelle. Un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie est un gouvernement de collaboration de classe institutionnalisée. C¹est un gouvernement qui accepte le consensus permanent avec le Capital : ne pas toucher aux structures essentielles de son pouvoir. Cette collaboration de classe et ce consensus sont indépendants de la présence de ministres bourgeois au sein du gouvernement. En fait, le gouvernement qui a sans doute joué le rôle le plus néfaste dans l¹histoire de la social-démocratie, le Conseil des Commissaires du Peuple (Rat der Volksbeauetragte) allemand de 1918-1919, après la sortie des commissaires de l¹USPD, était un gouvernement social-démocrate homogène sans un seul ministre bourgeois. Il a étouffé la révolution prolétarienne, isolé la Russie soviétique, conclu un accord avec la Reichswehr, couvert l¹assassinat de milliers de prolétaires. Il a institutionnalisé la collaboration de classe à long terme entre le patronat et la bureaucratie syndicale. Tout cela pour pouvoir conquérir et conserver des « parcelles de pouvoir » dans le cadre de l¹État bourgeois. Dans un moment de lucidité, le leader de la gauche social-démocrate britannique Aneurin Bevan précisa pourtant : « Le but ne doit pas être d¹exercer le pouvoir [à tout prix, E.M.]. Le but doit être d¹exercer le pouvoir pour réaliser notre programme ». Plus précis encore, le dirigeant socialiste américain Eugene V. Debs proclama : « Mieux vaut voter pour ce que l¹on veut, tout en sachant qu¹on a peu de chances de l¹obtenir [rapidement, E.M.], que voter pour ce qu¹on ne veut pas, en sachant qu¹on l¹obtiendra à coup sûr ». La plupart des dirigeants sociaux-démocrates n¹ont guère respecté ces sages conseils. Léon Blum avait le don incontestable de formuler de manière élégante des demi-vérités, c¹est-à-dire des sophismes. Il inventa la fameuse distinction entre l¹exercice du pouvoir et la conquête du pouvoir (il n¹hésita d¹ailleurs pas à identifier celle-ci avec la dictature du prolétariat). Mais il escamota le fait que l¹exercice du pouvoir s¹effectuerait nécessairement dans le cadre de l¹État bourgeois. Il ne précisa point que ce même exercice du pouvoir impliquerait par conséquent le consensus permanent avec la bourgeoisie, avec tout ce qui en découle. Le dirigeant de la droite social-démocrate italienne Filippo Turati lança jadis un soupir désabusé : « Que le socialisme serait beau sans les socialistes ! » La formule vaut ce qu¹elle vaut ; acceptons-la comme telle. A peine l¹avait-il prononcée, qu¹il offrit au roi Victor Emmanuel III de participer à un gouvernement, voire de diriger celui-ci, « pour barrer la route au fascisme ». Mais on ne pouvait pas participer à un tel gouvernement sans co-diriger l¹armée bourgeoise, participer à la défense de l¹ordre public par des voies répressives (sans doute moins violentes que celles des fascistes, mais répressives quand même), participer à l¹administration des colonies italiennes où régna la terreur. Car la volonté de « l¹exercice du pouvoir » s¹est manifestée pour la social-démocratie, à quelques exceptions près, dans le cadre d¹États bourgeois impérialistes. Ceux-ci avaient tous des rapports exploiteurs avec les pays du « Tiers-Monde ». Quelques-uns d¹entre eux étaient en outre à la tête d¹Empires coloniaux qui soumirent des peuples du « Tiers-Monde » à des régimes de surexploitation économique et d¹oppression politique cruelles. Il était impossible de maintenir le consensus avec la bourgeoisie impérialiste, de gouverner ou de co-gouverner sur cette base-là, sans partager la responsabilité d¹administrer simultanément ces Empires coloniaux, avec tout ce qui en découlait. Ramsey MacDonald, leader de l¹Independent Labour Party en Grande-Bretagne, puis leader du Labour Party, mit les points sur les « i » dès avant 1914. Dans un livre qui fit sensation et dont l¹édition allemande fut doté d¹une introduction favorable de Bernstein [James Ramsay MacDonald, Socialism and Government, 2 vol., Independent Labour Party, London 1909, (The Socialist Library, Bd. 8); Sozialismus u. Regierung, ed. par Eduard Bernstein, Eugen Diederichs, Jena 1912, ndlr.], il défendit des thèses révoltantes d¹un point de vue socialiste. Il fallait certes « démocratiser » l¹Empire britannique, mais il fallait aussi le maintenir. Et la « démocratisation » ne comporterait pas l¹octroi des droits démocratiques et d¹auto-administration aux « races inférieures ». Celles-ci étaient censées être incapables de se gouverner elles-mêmes. MacDonald défendit même le régime pré-apartheid en Afrique du Sud. Il alla jusqu¹à justifier la ségrégation raciale dans le sud des États-Unis et l¹absence des droits politiques des Noirs. La pratique politique fut conforme à l¹idéologie. Lorsque MacDonald devint deux fois premier-ministre de Grande-Bretagne pendant les années 1920, il maintint et défendit l¹Empire, tout en appliquant quelques réformes mineures. Lorsque les peuples colonisés commencèrent à se rebeller pour conquérir l¹indépendance nationale, les gouvernements travaillistes prolongèrent la répression sanglante commencée sous des gouvernements bourgeois, ou la déclenchèrent parfois eux-mêmes. A partir de 1945, le gouvernement Attlee se dégageait prudemment de l¹Inde et de la Palestine, tout en y causant les ravages de la partition. Mais en même temps, il chercha à écraser militairement la révolution en Indochine, les révoltes anticolonialistes en Malaisie et au Kenya.. Le gouvernement du Front Populaire en France maintint de même l¹Empire français et la répression que celui-ci impliqua. Les gouvernements français à participation ou sous direction social-démocrate à partir de 1944 déclenchèrent des guerres coloniales sur une grande échelle en Indochine, en Afrique du Nord, à Madagascar. Les dirigeants sociaux-démocrates des Pays-Bas agirent de même en Indonésie. Léon Blum a cherché à résumer la politique et la stratégie social-démocrate, par opposition à celles de Partis communistes, tant avant l¹avènement du stalinisme qu¹après sa percée, dans le titre d¹un livre publié en 1945 : « A l¹échelle humaine » [[Léon Blum, A l¹échelle humaine, Gallimard, Paris 1945, ndlr.]. A l¹échelle humaine, les centaines de milliers de morts causés par les guerres coloniales et le maintien de la misère dans le « Tiers-Monde » ? Certes, toutes ces horreurs-là ne sont pas passées comme des lettres à la poste au sein de la social-démocratie internationale. Il y eut des réticences, des protestations, des révoltes. Le PS français connu une scission comme réaction à la répression sanglante et aux tortures en Algérie, co-organisées par le « socialiste » Lacoste et couvertes par le leader « socialiste » Guy Mollet. La gauche travailliste en Grande-Bretagne s¹opposa aux guerres coloniales d¹Attlee, la gauche du PS italien récusa énergiquement les guerres coloniales. La social-démocratie suédoise accorda un appui discret aux opprimés en révolte. Mais ce furent des réaction minoritaires, très minoritaires. La responsabilité historique de la social-démocratie dans son ensemble est terrible, à ce propos également. (Å ) Du « socialisme municipal » au « socialisme » des nationalisations Le socialiste américain Daniel De Leon, fort admiré par Lénine, a appelé les bureaucrates réformistes les « labor lieutenants of Capital » ‹ les lieutenants ouvriers du Capital. La formule est correcte si on respecte chaque terme. Les bureaucrates réformistes ne font pas partie de la classe bourgeoise. Ils sont issus de la classe ouvrière et des organisations du mouvement ouvrier. Ils défendent leurs intérêts propres lorsqu¹ils institutionnalisent la collaboration de classe. Ces intérêts coïncident historiquement avec la défense de l¹ordre bourgeois. Ils ne correspondent pas nécessairement à chaque moment à la défense des intérêts immédiats de la majorité, voire de l¹ensemble de la grande bourgeoisie. Les bureaucrates réformistes veulent augmenter leur « part du gâteau ». Cette augmentation implique quelques sacrifices de la part de la bourgeoisie. Celle-ci apprécie certes le fait que les leaders réformistes contribuent à la stabilité relative de l¹ordre bourgeois. Mais jusqu¹à quel point le prix à payer se justifie-t-il à leurs yeux ? La bourgeoisie est souvent hésitante et divisée à ce propos. C¹est pourquoi, dans l¹entre-deux-guerres, il n¹y a eu qu¹une participation gouvernementale social-démocrate par intermittence, sauf en Suède et au Danemark. Par contre les municipalités administrées par la social-démocratie se sont de plus en plus étendues. « Vienne la Rouge » en fut le modèle. Elles apportèrent une amélioration incontestable de la condition ouvrière. Une nouvelle étape d¹administration de l¹État bourgeois par la social-démocratie a été franchie dès la fin de la seconde guerre mondiale. On assiste à la nationalisation d¹importantes branches industrielles en Grande-Bretagne, en France, en Italie, en Autriche, et du secteur financier dans les mêmes pays (sauf en Grande-Bretagne). En Belgique, une banque d¹origine publique, la Caisse d¹Épargne, devint le principal institut de dépôt du pays. Dans cette évolution, la social-démocratie joua un rôle de co-responsabilité, voire d¹initiative principale en Grande-Bretagne et en Autriche. On assista de même à des périodes beaucoup plus prolongées de participation ministérielle, voire de gouvernements sociaux-démocrates homogènes, qu¹avant 1940. Simultanément avec l¹extension des nationalisations, il y eut la généralisation des lois de sécurité sociale dans presque tous les pays où la social-démocratie participa à l¹exercice du pouvoir. Cette législation contribua à son tour à améliorer la condition ouvrière, dans une mesure bien plus large que le « socialisme municipal ». Pourquoi la bourgeoisie fut-elle cette fois-ci prête à payer le prix ? Certaines de ces transformations correspondaient à ses intérêts matériels propres. Ce fut notamment le cas de la nationalisation des secteurs de matières premières et d¹énergie qui fut en définitive une forme de subventions aux industries de transformation et d¹exportation. D¹autres nationalisations correspondirent au principe de la « nationalisation des pertes ». Mais fondamentalement, il s¹agissait de réformes qui tendaient à amortir les risques d¹explosions sociales qui accompagnèrent dans ces pays la fin de la seconde guerre mondiale. Celle-ci avait exacerbé les contradictions sociales et radicalisé les masses populaires. La bourgeoisie et ses structures de pouvoir sortirent discréditées par tout leur comportement pendant la guerre. Des réformes radicales étaient le prix minimum à payer pour éviter la révolution. La social-démocratie sauva le capitalisme comme elle le fit à la fin de la première guerre mondiale. Cette fois-ci avec la co-responsabilité des partis staliniens, en France, en Italie et en Grèce avec la responsabilité principale de ces derniers. Mais maintenant la bourgeoisie était bien obligée de payer un prix beaucoup plus élevé qu¹en 1918-1919 pour services rendus. La période d¹expansion économique à partir de 1949 facilita l¹opération. A toutes ces raisons qui expliquent l¹essor des réformes à partir de 1944 il faut ajouter le poids de la « guerre froide ». La bourgeoisie était obligée de créer une situation socio-politique en Europe capitaliste qui devrait réduire tout attrait du « modèle » soviétique stalinien et de son exportation en Europe de l¹Est. A l¹exception de quelques pays d¹Europe du sud, elle avait les ressources matérielles et politiques pour y parvenir, avec l¹aide des dirigeants réformistes. Ceux-ci avaient apparemment une excuse valable pour s¹attacher au char de la bourgeoisie impérialiste engagée dans la « guerre froide ». La bureaucratie soviétique avait supprimé les libertés démocratiques en Europe de l¹Est. Ne menacerait-elle pas d¹en faire autant en Europe de l¹Ouest ? Or, la social-démocratie obtint les parcelles de pouvoir et ses privilèges sur la base de la démocratie parlementaire bourgeoise. Elle est donc réellement attachée à celle-ci et aux libertés démocratiques qui l¹accompagnent, même si elle est prête à leur faire quelques entorses, si le maintien du consensus avec la bourgeoisie et de l¹ordre bourgeois l¹exige. De leur côté, les masses laborieuses sont profondément attachées aux libertés démocratiques, attachement qui a encore été renforcé à la fin de la deuxième guerre mondiale, par suite de l¹expérience terrible du fascisme. Mais il y avait pour les dirigeants sociaux-démocrates une voie ouverte pour refuser d¹endosser la co-responsabilité de la « guerre froide » en Europe, tout en évitant le modèle stalinien : celle d¹opter pour un État ouvrier fondé sur la démocratie socialiste pluraliste la plus large, avec maintien et extension des libertés démocratiques politiques. Elle a délibérément récusé ce choix. Elle porte du même fait la responsabilité d¹avoir appuyé la « guerre froide » impérialiste, sauf en ce qui concerne les pays neutres. Cette responsabilité n¹est pas un pêché mignon. Elle implique notamment la création de corps répressifs anti-ouvriers et antigrève, comme les CRS en France. Elle implique des tentatives de casser les grèves lorsque les réformistes sont au pouvoir. Elle implique la responsabilité de la scission syndicales, avant tout en France et en Italie, sous la houlette du sinistre Irving Brown, financé par la CIA, scission pour laquelle les partis communistes staliniens et le Kremlin ont par ailleurs leur part de responsabilité. Elle implique la participation à la guerre de Corée, qui a coûté plusieurs centaines de milliers de morts, et qui a amené l¹humanité au bord de la guerre nucléaire. Elle implique la responsabilité de la droite travailliste dans la fabrication d¹armes nucléaires en Grande-Bretagne. Mais tout cela étant dit, il n¹en reste pas moins vrai que la période 1945-1970 a produit dans la plupart des pays d¹Europe capitaliste la plus forte augmentation jamais connue du niveau de vie des travailleurs et des travailleuses. La conviction qu¹il était utile et possible de lutter pour des réformes, y compris des réformes radicales, s¹est étendue dans des secteurs importants de la classe ouvrière et dans la quasi-totalité du mouvement ouvrier organisé. Les partis communistes s¹y sont largement adaptés. Mais malgré le choc produit par le rapport Khrouchtchev au XXe Congrès du PCUS, et celui de l¹écrasement militaire de la révolution hongroise, cette évolution néo-social-démocrate ne les a pas empêché de conserver en gros une identité propre et de rester hégémoniques dans le mouvement ouvrier d¹Italie, de France, d¹Espagne, du Portugal, de Grèce. Ces deux décennies et demie marquent donc l¹apogée de la conquête de réformes et de la lutte pour des réformes encore plus radicales. Qu¹on pense au programme des réformes de structure anticapitalistes de la gauche renardiste (11) et de la gauche socialiste en Belgique. Mais elles ne débouchent pas sur une acceptation par les masses du capitalisme du Welfare State (État-providence) comme seul modèle possible et souhaitable. Elles débouchent encore moins sur une disparition permanente d¹actions de masse explosives de grande envergure, voire sur une passivité croissante du prolétariat. Ceux qui raisonnèrent ainsi, malgré le coup de semonce de la grève générale belge de décembre 1960-janvier 1961, se sont lourdement trompés, tant au niveau de l¹analyse qu¹à celui du pronostic. Ils ont été démentis avec éclat en mai 1968 en France et pendant l¹automne chaud 1969 en Italie. C¹est que la classe ouvrière n¹avait pas le sentiment que l¹amélioration de ses conditions de vie et de travail était le produit de la bonne volonté ou de la sagesse des patrons. Elle la considérait plutôt comme le résultat de son propre poids accru, notamment au sein des entreprises : qu¹on pense au pouvoir accru des délégations syndicales, qui inclut des formes élémentaires de contrôle ouvrier. Elle la voyait souvent comme le produit de ses propres luttes. Elle saisit d¹instinct que le long « boom » d¹après-guerre, en créant une situation de quasi-plein emploi, avait créé des rapports de force Capital/Travail plus favorables que durant les deux décennies précédentes. Et surtout : la croissance économique elle-même, l¹essor réel des forces productives, quelles que soient par ailleurs ses retombés négatives notamment du point de vue écologique, suscitaient des besoins nouveaux pour la masse des salarié(e)s, besoins que le régime était incapable de satisfaire. Besoins sans doute matériels, mais aussi besoins nouveaux d¹une qualité du travail et de vie supérieure à celle du capitalisme du Welfare State. Les revendications écologiques, féministes, autogestionnaires, de démocratie directe, de solidarité avec les luttes des peuples du « Tiers-Monde » percèrent massivement entre 1968 et 1975. C¹étaient bel et bien des revendications d¹un modèle de société supérieur à celui du capitalisme du Welfare State. Le mouvement ouvrier organisé, dans ces deux branches principales, la branche social-démocrate et la branche des partis communistes post-staliniens, s¹est avéré incapable d¹exprimer cette aspiration historique pendant les sept années en question. C¹est ce qui permit le développement, fut-il encore modeste, de forces politiques à sa gauche. Avènement et dynamique du « socialisme gestionnaire » Le « socialisme municipal » et le « socialisme des nationalisations » ont profondément modifié la composition sociale des appareils réformistes. Ceux-ci recrutèrent à l¹origine essentiellement au sein des organisations de masse du mouvement ouvrier, avec lesquelles ils se sont largement identifiés, fût-ce selon la logique : l¹organisation, c¹est nous. Mais la conquête des municipalités rouges a entraîné un recrutement d¹administrateurs professionnels de régies publiques ou mixtes : régies d¹électricité, de gaz, d¹eau ; de sociétés de transports collectifs ; de sociétés de logements et de construction de logements, etc. Dans certains pays, s¹y ajoutèrent des administrateurs d¹hôpitaux et d¹institutions municipales d¹enseignement, ainsi que d¹institutions d¹assistance publique, voire des administrateurs de caisses de chômage, sur lesquelles la bureaucratie syndicale chercha à établir sa mainmise. A cette vaste bureaucratie para-étatique s¹ajouta par la suite une partie de la bureaucratie d¹entreprises nationalisées. La totalité de cette bureaucratie devint une part croissante de l¹appareil social-démocrate. Petit à petit elle devint majoritaire par rapport aux bureaucrates issus des organisations du mouvement ouvrier. Cette transformation entraîna des conséquences importantes quant aux objectifs prioritaires poursuivis par la social-démocratie. Les bureaucrates du secteur public avaient une mentalité de fonctionnaires. Ils tendaient à s¹identifier avec la fonction et non avec l¹organisation (qui leur permit pourtant de l¹exercer). Ce qu¹ils recherchèrent avant tout, c¹était la stabilité d¹emploi et l¹avancement. Leurs privilèges matériels en dépendaient. La justification qu¹ils invoquèrent en faveur de cette motivation nouvelle d¹apparatchiks sociaux-démocrates fut celle de la compétence professionnelle. Il fallait démontrer que la social-démocratie était capable d¹une gestion meilleure que les partis bourgeois. C¹était l¹argument qui pesait lourd pour les dirigeants sociaux-démocrates préposés aux municipalités ou aux ministères responsables des entreprises nationalisées. Il s¹imposa progressivement. Il donna naissance au « socialisme gestionnaire ». Cette évolution des priorités entraîna progressivement des transformations dans plusieurs domaines. Le maintien des positions politiques de pouvoir qui permettent de faire durer l¹exercice des fonctions administratives devint de plus en plus un but en soi. Il se détacha de celui du renforcement de l¹organisation dont il était pourtant issu. La « bonne gestion » se jugea de plus en plus d¹après les critères « techniques », indépendamment de ses effets sur les conditions de vie des salarié(e)s. Mais comme le maintien des « municipalités rouges » et des postes ministériels dépend des résultats électoraux, gagner les élections pratiquement à tout prix devint à son tour un but en soi. Pour caractériser ce nouveau comportement, on pourrait paraphraser la formule de Bernstein : les élections sont tout, le mouvement n¹est plus rien. Ces transformations ne s¹imposèrent que graduellement. La clientèle électorale social-démocrate resta quand même essentiellement celle des salarié(e)s. Il était difficile d¹en récolter les voix sans promettre ou offrir quelque chose en échange. Il est vrai que l¹électoralisme et, surtout, la participation gouvernementale prolongée, créèrent aussi un phénomène de clientélisme, d¹électeurs ou électrices assisté(e)s, qui dépendent des subsides et allocations de l¹État et donc prédisposé(e)s à voter pour ceux qui les distribuent. Néanmoins, les objectifs de réformes ne disparurent pas rapidement des préoccupations social-démocrates. Même si au sein de l¹appareil social-démocrate les fonctionnaires du secteur public devenaient majoritaires, au sein des partis socialistes, les adhérents traditionnels prévalurent encore longtemps. La défense de l¹organisation en tant que telle continua à prédominer à la direction des partis. Les objectifs gestionnaires ne devaient pas entrer en conflit avec cet objectif-là. Mais graduellement, ce conflit se précisa quand même. Ce fut surtout le cas après la présence prolongée des sociaux-démocrates au pouvoir, qui succéda à la fin de la montée de contestation révolutionnaire de 1968-1975. Dès lors, assurer la permanence du pouvoir même au prix d¹un affaiblissement du parti devint une option acceptable, du moins dans une série de pays. Une nouvelle conception du parti exprima ce tournant, le mieux explicité par Felipe Gonzales en Espagne, mais aussi par Neil Kinnock et John Smith en Grande-Bretagne. Le parti socialiste était censé représenter ses électeurs et électrices et non ses membres. Si les préoccupations et décisions entraient en conflit avec ce que les dirigeants considéraient ‹ souvent à tort ‹ être les préoccupations prioritaires de l¹électorat, il fallait imposer celles-ci, au besoin contre celles de membres, voire contre leurs intérêts manifestes. Les membres n¹étaient pas dupes, surtout lorsque leurs intérêts immédiats étaient en jeu. Ils quittèrent massivement les partis concernés. Ceux-ci devinrent l¹ombre de ce qu¹ils avaient jadis été. L¹obsession de gagner les élections à tout prix n¹aboutissait pas en premier lieu à substituer une politique plus droitière à une politique réformiste plus traditionnelles. Elle aboutit plutôt à une transformation de la vie politique, d¹ailleurs voulue et poursuivie par la bourgeoisie. La lutte politique fut « désidéologisée », c¹est-à-dire dépolitisée. A la confrontation de programmes, d¹idées, de projets de société, se substitua la confrontation de chefs. Les agences de publicité « lancèrent » les candidats comme on lance des marques de détergents et dominèrent de plus en plus les campagnes électorales. On a parlé à ce propos d¹une percée de la « démocratie des sondages ». Ceux-ci étaient censés déterminer les préférences de l¹électorat. Ainsi les personnalités plus ou moins charismatiques les mieux aptes à réaliser ces préférences se dégageaient pour ainsi dire automatiquement. La réalité est toute différente. L¹électorat resta divisé selon ses intérêts, c¹est-à-dire des lignes de classes, opposés. Ne fût-ce que du fait de leur caractère hypersimplifié et arbitraire, les sondages n¹exprimèrent guère les véritables préoccupations des uns et des autres. Le nombre élevé d¹abstentions indiqua que l¹électorat ne se reconnut guère dans cette nouvelle façon de concevoir la politique. Et surtout : les candidats choisis ne furent pas les plus charismatiques ou les plus photogéniques, pour ne pas dire les plus compétents. Leur choix résulta de querelles de clan et de conflits d¹intérêts, complexes et peu transparents, au sein des partis. Il s¹agit bien entendu d¹une tendance et non d¹une réalité généralisée. Les partis sociaux-démocrates ne s¹engagèrent pas tous dans cette voie. De puissantes contre-tendances se manifestèrent dans de nombreux pays. Mais on doit tout de même constater qu¹une tendance dans ce sens marqua la social-démocratie dans son ensemble, fût-ce à des degrés divers. La social-démocratie gère la longue dépression dans un climat d¹argent facile La social-démocratie fut en quelque sorte l¹héritière de la vague de contestation révolutionnaire 1968-1975. Lorsque celle-ci n¹aboutit pas à la victoire, une partie substantielle des masses remplacèrent leurs espoirs de changement radical en espoirs de réformes. La social-démocratie s¹offrit pour les promettre. En Espagne, elle put en outre offrir la perspective d¹une liquidation pacifique de la dictature. La majorité des anciens « gauchistes » approuvèrent et intériorisèrent ce choix. Ils rejoignirent la mouvance social-démocrate. Les partis socialistes purent dès lors déployer toute leur ambition de paraître comme les meilleurs gestionnaires de l¹économie (entendons : capitaliste) et de l¹État (entendons : bourgeois), dans la mesure où ils restèrent au gouvernement pendant des périodes prolongées. Mais pour leur malheur, la période d¹après 1975 resta celle d¹une « onde longue dépressive » de l¹économie capitaliste internationale (12). Enfermés dans leur volonté de gérer l¹économie de manière purement « technique », les leaders socialistes abordèrent la dépression sans aucun projet économique d¹ensemble fondamentalement différent de celui du Grand Capital. Pendant longtemps ils s¹obstinèrent d¹ailleurs à nier la dépression ou d¹en minimiser l¹ampleur. Tout cela les entraîna à endosser la politique d¹austérité prônée par la bourgeoisie. Dans les pays où ils étaient au pouvoir, ils prirent quelquefois eux-mêmes l¹initiative pour mettre celle-ci en marche. Les conséquence furent graves pour les masses laborieuses. En Espagne elles furent désastreuses. Sous le gouvernement de Felipe Gonzales, ce pays a connu le taux de chômage le plus élevé de toute l¹Europe. La participation gouvernementale de durée prolongée après 1975 s¹effectue pour les partis socialistes dans un climat économique marqué, outre par la longue dépression, par une persistance de l¹hyperliquidité. L¹économie capitaliste continue à être caractérisée par un taux d¹endettement croissant. La masse totale des capitaux flottants a pris une ampleur colossale. Elle est devenue largement incontrôlée et incontrôlable (13). Des changements socio-économiques considérables en découlent. Une mentalité de s¹enrichir rapidement s¹est répandue dans d¹importants secteurs de la grande et moyenne bourgeoisie. C¹est l¹apparition de la couche des « yuppies » qui l¹exprime en partie. Crédits à volonté, projets abracadabrants financés avec l¹argent des autres, trafics d¹influence et pots-de-vin généralisés découlent de ce climat. Dans les partis socialistes, l¹idée prévalut : puisque tout le monde en fait autant, pourquoi ne le ferions-nous pas, nous aussi ? Une deuxième modification de composition sociale favorisa cette dégradation des m¦urs au sein de la social-démocratie. Attirés par la longue participation gouvernementale des partis socialistes, une série de capitalistes, surtout moyens, commencèrent à pénétrer dans les PS. Leur façon d¹agir fut substantiellement différente de celle des technocrates. Ils se lancèrent parfois dans des opérations de spéculation de grande envergure, espérant être couverts par le pouvoir. La personne de Théret en France, ami de Mitterrand, celle de Maxwell en Grande-Bretagne, ami de Harold Wilson, sont typiques à ce sujet. Au début, la corruption individuelle des dirigeants socialistes ne résulte pas de ces pratiques. Il agissent essentiellement en vue de financer les campagnes électorales et l¹appareil du parti. La réduction dramatique des effectifs accroît la pression dans ce sens. Mais dans une société où plus que jamais l¹argent est roi, la tentation de se sucrer soi-même est très grande. Certains dirigeants en échappent, beaucoup y succombent. Le cas le plus typique est celui du chef du PS italien, ancien premier-ministre, Bettino Craxi (14). Les nouveaux cadres sociaux-démocrates du type fonctionnaires ont donné naissance à des leaders technocrates froids et autoritaires, dont Jacques Delors et Craxi sont les représentants typiques. Les nouveaux cadres d¹origine « yuppie » se caractérisent par des m¦urs de jouisseurs et de gaspillage des deniers publics. Jacques Attali et sa gestion de la Banque préposée aux crédits pour les pays de l¹Est en est le symbole parfait. Les uns et les autres sont indifférents quant aux effets de leur comportement sur les masses et l¹électorat. L¹expérience a démontré qu¹ils se sont lourdement trompés à ce propos. C¹est un mépris de l¹intelligence des masses pas tellement différent de celui qui caractérisa la bureaucratie stalinienne (15). Les masses le sentent d¹instinct, comme elles ressentent profondément la montée de la corruption qui s¹est installée au sein des partis socialistes. Le résultat est dramatique : un mépris croissant pour les leaders de ces partis dans de nombreux pays ; un mépris croissant des « hommes politiques » en général. Ces phénomènes aggravent dans l¹immédiat les tendances à la dépolitisation. Ils risquent de créer un bouillon de culture pour l¹extrême droite. Les réactions des masses devant la corruption qui s¹est installée dans de nombreux partis socialistes sont pleinement justifiées. Mais il faut rappeler sans cesse que les partis bourgeois, sans parler des dictatures fascistes et militaires, sont encore plus corrompus. Il faut surtout rappeler que le Grand Capital est corrupteur et que les corrupteurs sont plus coupables que les corrompus. Mais les réactions des masses sont avant tout déterminées par les effets de la politique social-démocrate sur leurs conditions d¹existence. Leur préoccupation principale est celle du chômage, ainsi que la peur du chômage. La priorité principale dans ces conditions est celle d¹une lutte efficace pour une réduction de la durée du travail sans réduction du salaire hebdomadaire : semaine de 35 voire de 32 heures. Le refus des sociaux-démocrates de s¹engager dans cette voie est sans doute la cause fondamentale de leur faillite politique, la cause fondamentale de leur déclin en Europe (16). L¹affaissement de la contre-culture ouvrière Les effets de la dépolitisation promue par la social-démocratie ont été puissamment renforcés par l¹affaissement de la contre-culture ouvrière au cours des dernières décennies. La brusque disparition du quotidien du PS autrichien Arbeiterzeitung, longtemps un des meilleurs quotidiens socialistes en Europe, presque jour pour jour un siècle après sa fondation, en est l¹expression symbolique. Un des acquis principaux du mouvement ouvrier de masse, d¹abord de la social-démocratie traditionnelle puis des partis communistes de masse, a été l¹organisation d¹un réseau d¹institutions qui immunisèrent une fraction importante de la classe des salarié(e)s contre l¹influence prédominante de l¹idéologie bourgeoise, idéologie inévitablement prédominante au sein de la société bourgeoisie. La presse, les brochures et les livres socialistes (plus tard socialistes et communistes) ont joué le rôle principal à cet égard. Mais au rôle de la presse, il faut ajouter celui des institutions culturelles comme les groupes théâtraux, les chorales, les fanfares adultes et jeunes, les groupements sportifs, etc. Ils ont développé au sein des masses laborieuses des besoins que la société bourgeoise avait étouffés. Dans son livre Introduction à l¹économie politique (Einführung in die Nationalökonomie), Rosa Luxemburg avait à juste titre insisté sur ce véritable rôle civilisateur du mouvement ouvrier organisé [Introduction à l'economie politique, avec une introduction d¹Ernest Mandel, Anthropos, Paris 1970, ndlr.]. Les digues ainsi construites contre l¹océan de l¹idéologie bourgeoise étaient sans doute fragiles. Les idées répandues par la presse et les publications socialistes étaient le plus souvent de vulgarisation élémentaire. La connaissance du marxisme était limitée. L¹idéologie social-démocrate charriait pas mal d¹influence et de préjugés petits-bourgeois (qu¹on pense aux préjugés à l¹égard des femmes et aux conceptions sexuellesÅ ). Plus tard, presse, publications et institutions staliniennes et post-staliniennes firent de même. Néanmoins, l¹effet d¹ensemble limita considérablement l¹influence idéologique directe de la bourgeoisie au sein du prolétariat. Le développement de la conscience de classe, de l¹indépendance politique de la classe, de la solidarité ouvrière, en fut puissamment stimulé. La désintégration progressive de ces réseaux de contre-culture ouvrière a, du même fait, puissamment contribué à affaiblir la politisation de la classe ouvrière et à restreindre l¹aire des réactions collectives de classe. Son interaction avec les conséquences nouvelles des pratiques social-démocrate est évidente. Cette régression a une base objective : la reprivatisation des loisirs des masses a joué un rôle prépondérant. Les réseaux de vie collective se sont du même fait détendus. Moins de vie collective aboutit à moins de conscience collective. Moins de conscience collective débouche sur moins de résistance contre l¹idéologie bourgeoise. Il ne faut pas généraliser de manière abusive cette régression. D¹importants centres de vie collective subsistent, avant tout au sein des entreprises et des syndicats. La pression des intérêts immédiats est en définitive plus grande que celle des mystifications idéologiques. L¹ampleur des réactions de masse en témoigne. Par ailleurs, il est possible de reconstituer les réseaux de contre-culture. Les groupes chrétiens de base y sont remarquablement parvenus dans une série de pays : en Europe surtout axés sur la solidarité avec le « Tiers-Monde », dans les pays du « Tiers-Monde » eux-mêmes, surtout autour des besoins immédiats des pauvres. La problématique écologique, féministe, antiraciste, antifasciste, la lutte contre la marginalisation, s¹y prêtent aujourd¹hui dans une série de pays d¹Europe. Mais ce qui reste vrai, c¹est que les partis sociaux-démocrates ne sont plus les centres organisateurs de cette renaissance possible et nécessaire de la contre-culture ouvrière et populaire. Elle s¹effectuera essentiellement en dehors d¹eux. Crise d¹identité Prisonnière de son virage technocratique, rongée par ses révisions et abandons doctrinaux successifs, ébahie par ses défaites électorales, frappée de plein fouet par sa perte d¹audience populaire, traversée par de profondes divisions internes, la social-démocratie connaît une profonde crise d¹identité. Son désarroi idéologique fait peine à voir. Il s¹exprime en premier lieu par une incapacité de reconnaître les principaux aspects de la réalité telle qu¹elle est, et les défis qu¹elle lui lance ainsi d¹ailleurs qu¹à toutes les tendances de la gauche. Devant chacun de ces problèmes, la social-démocratie adopte des positions profondément influencées par celles de la bourgeoisie, souffrant en plus de l¹incohérence, et perdant une bonne partie de leur crédibilité par suite de la contradiction flagrante entre les paroles et les actes (17). Quelle est la nature du système économique, ou socio-économique, dans lequel nous vivons ? Beaucoup de dirigeants et d¹idéologues sociaux-démocrates nient qu¹il soit capitaliste. le capitalisme serait chose du passé. La Welfare State serait un système « d¹économie mixte » (18). Est-ce une simple querelle sémantique ? Absolument pas. Lorsque nous estimons que le Veau d¹or est toujours debout, nous affirmons en même temps que les lois de développement du mode de production capitaliste déterminent toujours les grandes tendances de l¹évolution économique. Cela implique notamment l¹inévitabilité des crises périodiques de surproduction. Cela implique l¹inévitabilité de la montée du chômage. Nous sommes-nous trompés à ce propos, ou la social-démocratie a-t-elle tapé à côté de la réalité ? Paradoxalement, au moment même où la social-démocratie ne sait plus comment définir la société dans laquelle elle s¹insère, les capitalistes, et non des moindres, appellent un chat un chat et le capitalisme le capitalisme (19). La politique d¹austérité, prônée conjointement par les partis bourgeois et les partis socialistes, ne correspond point à une fatalité technique incontournable. La priorité accordée à la lutte contre l¹inflation au prix de la régression sociale n¹est pas la seule forme possible d¹arrêter l¹inflation. Elle est la seule qui corresponde aux intérêts du Capital : redresser le taux de profit, encourager l¹accumulation des capitaux. La nécessaire « ouverture sur le monde », c¹est-à-dire le rejet de l¹autarcie, n¹implique guère le respect des normes imposées par le FMI et la Banque Mondiale. Il y a d¹autres formes possibles de coopération internationale que celles qui favorisent les grandes banques et les multinationales. Ces solutions de rechange correspondent aux intérêts des masses laborieuses. Affirmer qu¹elles sont « irréalisables » n¹a rien de scientifique. C¹est dans le meilleur des cas un préjugé dogmatique, dans le pire des cas une capitulation devant les intérêts de la bourgeoisie. L¹incohérence éclate quand on examine de plus près le fonctionnement réel de l¹économie internationale. Bien loin d¹être gérée par les « lois du marché », elle est gérée par les lois de la « concurrence monopolistique », où d¹innombrables rentes sont assurées par des obstacles systématiques à la sacro-sainte « libre concurrence ». L¹affirmation mainte fois répétée par des ministres socialistes qu¹« il n¹y a pas d¹argent » pour combattre efficacement le chômage, vu l¹ampleur du déficit budgétaire, n¹a aucun fondement scientifique. C¹est exactement le contraire qui est vrai. Vu l¹ampleur des dépenses publiques, il est possible de les redistribuer radicalement en faveur du rétablissement du plein emploi, sans augmenter le déficit budgétaire, mieux, en le réduisant même. Il est vrai que cela impliquerait une réduction draconienne de la dette intérieure, par exemple en réduisant à 1% l¹intérêt sur les titres de cette dette, sauf pour des petits porteurs. Une réduction draconienne des dépenses militaires et des corps de répression servirait le même objectif. Ce n¹est pas l¹argent qui manque. Ce qui manque, c¹est la volonté de réorganiser les dépenses publiques dans l¹intérêt des masses laborieuses, à l¹opposé de celui du Capital. C¹est une vérité de La Palice que les dépenses de santé et les dépenses d¹enseignement sont à la longue les plus productives, même d¹un point de vue strictement économique, sans parler du point de vue social. Mais les gouvernements à participation socialiste sont en train de réduire ces dépenses. Le gouvernement des Pays-Bas vient d¹opérer un virage radical dans ce sens (20). La priorité n¹est pas celle de réduire le déficit budgétaire ou « l¹explosion » des dépenses de santé (21). La priorité est de réduire le déficit budgétaire sans remettre en question le consensus avec la bourgeoisie. Les leaders sociaux-démocrates rétorquent quelquefois qu¹il n¹y a pas de majorité d¹électrices et d¹électeurs prête à se prononcer en faveur d¹une telle politique de rechange. Admettons, encore que la thèse n¹est point démontrée : le chômage et la peur du chômage occupent une place prépondérante dans les préoccupations. Mais même si les leaders sociaux-démocrates avaient raison, la réponse coule de source. Vu l¹importance décisive du rétablissement du plein emploi dans les conditions actuelles, n¹est-il pas préférable de se battre dans l¹opposition pour la réalisation de cet objectif, en combinant actions extraparlementaires et agitation préélectorale, avec l¹espoir d¹arracher la majorité dans un avenir prévisible ? Compromettre les socialistes dans des politiques gouvernementales qui maintiennent et étendent le chômage, n¹est-ce pas jouer la carte du plus grand mal, pas celle du moindre mal ? Le chômage structurel en expansion est un cancer qui ne ronge pas seulement le bien-être des salarié(e)s. C¹est aussi une menace croissante de remontée du fascisme. Celui-ci se nourrit de l¹extension de la « société duale », du développement de couches de marginalisé(e)s et de déclassé(e)s. Rien que dans les pays impérialistes, on peut estimer le nombre réel de chômeurs actuels à 50 millions (22). Ce chiffre risque de faire un nouveau bond en avant lors de la prochaine récession. Les dirigeants sociaux-démocrates sont sincèrement opposés au néofascisme qui risque de les faire disparaître politiquement sinon physiquement. Déjà au cours des années 1930, Albert Einstein, socialiste fort modéré mais socialiste quand même, avait affirmé : on ne peut combattre efficacement le fascisme sans éliminer le chômage. Il n¹avait pas tort. Mais pris en tenaille entre leurs proclamations antifascistes et leur obsession de ne rompre à aucun prix le consensus avec la bourgeoisie, les dirigeants réformistes optent en définitive en faveur du second impératif. Est-ce réaliste ? N¹est-ce pas plutôt suicidaire ? Récemment, une véritable révolte ouvrière s¹est produite à Crotone, en Italie méridionale, contre la fermeture de la dernière usine importante de la région. Tout en man¦uvrant pour désamorcer la révolte, le gouvernement, ministres socialistes compris, ont condamné la « violence ouvrière ». Mais voilà que l¹archevêque de Crotone, lui, se solidarise avec les ouvriers et leurs familles. Il le fait certes pour des motifs que nous n¹avons pas à partager. mais tout de même, l¹archevêque proclame qu¹il est inadmissible que le bien des ouvriers et la survie de toute une région soient subordonnés aux impératifs de rentabilité et de profit (23). Spectacle affligeant : voilà un archevêque qui formule contre des ministres socialistes des principes socialistes élémentaires. La lutte pour les 35 heures et les 32 heures, la lutte contre la pratique des multinationales qui font chantage à l¹exportation de l¹emploi, ne peut être conduite efficacement qu¹à l¹échelle internationale. Les dirigeants sociaux-démocrates s¹affirment des partisans enthousiastes de l¹unification européenne. Mais quand il s¹agit de riposter aux multinationales et à leurs menaces de délocaliser les centres de production, c¹est « l¹égoïsme national sacré » qui prévaut. Chaque gouvernement à participation socialiste, au contraire, encourage les multinationales dans cette voie en les comblant des concessions. Le résultat est couru d¹avance, comme dans le passé, le chômage augmentera partout. Est-ce de la « realpolitik » ? N¹est-ce pas plutôt une politique de gribouille ? Le développement du chômage, de la « société duale », de la peur des couches ouvrières les plus défavorisées de tomber encore plus bas sur l¹échelle sociale, favorisent l¹essor de réactions racistes et xénophobes. L¹extrême-droite les exploite systématiquement. La droite « respectueuse » leur fait des concessions non moins systématiques. Mais voilà que les sociaux-démocrates s¹orientent dans la même voie pour des motifs bassement électoralistes. Eux aussi veulent limiter l¹immigration, refouler des immigrés, soumettre à une régime spécial ceux qui ne sont pas « de souche ». Même s¹ils sont plus modérés en la matière que la droite, qu¹est-ce que cela a encore de commun avec les valeurs socialistes traditionnelles ? Dans le « Tiers-Monde », la barbarie s¹étend devant nos yeux. On y compte 1,2 milliard de pauvres. La faim a pris des dimensions telles, qu¹en Angola par exemple des phénomènes de cannibalisme se répandent (24). Au Brésil, une nouvelle « race » de pygmées est née dans le Nord-Est, par l¹effet cumulé de plusieurs générations ayant subi la dénutrition. Selon l¹UNCTAD, institution de l¹ONU, la pauvreté ne cesse de s¹étendre en Amérique latine (25). Selon l¹UNICEF, autre instance de l¹ONU, chaque année 16 millions d¹enfants meurent dans le « Tiers-Monde » comme conséquence de la faim et des maladies facilement guérissables. Les ministres sociaux-démocrates (et premier-ministres et anciens premier-ministres, comme feu Willy Brandt) dénoncent ces horreurs avec plus ou moins de pertinence. Mais dans l¹exercice de leur fonction, ils suivent la règle : laissez faire, laissez passer. Même l¹objectif minimum de consacrer 1 % des ressources nationales à la dite « aide au Tiers-Monde » (neuf fois sur dix en réalité une aide aux industries nationales d¹exportation) n¹est pratiquement réalisée nulle part. Pas question d¹annuler la dette (y compris le service de la dette) du « Tiers-Monde » vers l¹Occident. Pas question de renverser l¹évolution des termes de l¹échange, source de pillage permanent du « Tiers-Monde ». Encore une fois : qu¹est-ce que cela a de commun avec les valeurs socialistes élémentaires ? Pour retrouver une identité idéologique tant soit peu cohérente, des leaders socialistes ont réagi. Citons le Français Michel Rocard, le dirigeant des syndicats FGTB flamande Robert Voor Hamme, l¹ex-gauchiste espagnol Sole Tura, et surtout Tony Benn, sans doute le plus sincère de la liste (26). Mais l¹incohérence doctrinale persiste. On prône un retour vers la solidarité, mais pas une solidarité sans rivages. Vouloir un supplément de solidarité, tout en conservant la profession de foi en faveur de l¹économie de marché, donc du profit, c¹est viser la quadrature du cercle (27). Les impératifs de la politique d¹austérité ne sont pas remis en question, sauf par Tony Benn. Pour compléter le tableau, il faut lui ajouter les manifestations d¹aberration idéologique de la droite (28). Le professeur Sachs et autres Chicago Boys considèrent que l¹application de la politique du FMI au Pérou et au Chili (de même qu¹en Pologne !) est une réussite : l¹inflation a été jugulée. Mais à quel prix de chômage et de pauvreté massive (29). Le pape a déclanché une véritable croisade contre le contrôle des naissances et l¹utilisation des préservatifs. Vue l¹extension du SIDA, c¹est d¹une irresponsabilité totale. Alexandre Soljenitsyne déclenche une attaque en règle contre les idées du siècle des lumières. Selon lui, ces idées seraient responsables du détachement des principes éthiques de la pratique politique et sociale (30). c¹est une falsification historique qui équivaut à celle produite par le stalinisme. Ainsi donc, les dizaines de millions de morts causés par les Croisades, par la Traite des Noirs, par l¹extermination des Indiens, par les massacres des sages-femmes (dites « sorcières »), par l¹inquisition, par l¹e