From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:32:26 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:32:43 2005 Subject: [QI-P] Inprecor 509 - sommaire Message-ID: Inprecor n° 509, septembre 2005 (36 pages, 5,50 euro) SOMMAIRE États-Unis L¹ouragan, le capital et les exploités, par Jan Malewski Cuba ‹ Marxisme WelcomeŠ Trotsky, par Celia Hart Uruguay La succession progressisteŠ avec le permis de gouverner, par Ernesto Herrera Notes de lectures & Film Les OGM en guerre contre la société ‹ par ATTAC (Didier Epsztajn) Coloniser, ExterminerŠ ‹ par Olivier Le Cour Grandmaison (D. E.) Femmes, genre et sociétés ‹ par Margaret Maruani (dir.) (D. E.) « The Take » ‹ par Avi Lewis et Naomi Klein (Yvan Guimbert) Mexique La Géométrie (?) ‹ impossible ‹ du Pouvoir, par le Sous-commandant Marcos Slogan moral ? Une autre façon de faire la politique, par Sergio Rodríguez Lascano DOSSIER : Pologne ‹ Histoire Une révolution écrasée et trahie, par Zbigniew Marcin Kowalewski ³Solidarnosc² a lutté pour le socialisme, par Magdalena Ostrowska Tout le pouvoir aux conseils !, interview de Z. M. Kowalewski La République populaire du point de vue des ouvriers, interview de Z. M. Kowalewski DÉBAT : Allemagne Opposition extraparlementaire ou Parti de gauche ?, par B. B. Herbst Union européenne : Luxembourg Quand le « Nee » a failli l¹emporter, par Adrien Theis Indonésie Pour que justice soit rendue à Munir !, par Pierre Rousset _________________________________________________________ La liste électronique d¹Inprecor et le site web ne peuvent exister que parce qu¹ils sont le (pâle) reflet du mensuel Inprecor version ³papier². 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Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 6144 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/ee28df7a/attachment.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:33:59 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:34:34 2005 Subject: [QI-P] INP509-Etats-Unis, Katrina Message-ID: États-Unis L¹ouragan, le capital et les exploitésŠ Par Jan Malewski* Si l¹ouragan Katrina fut une catastrophe naturelle, l¹inondation de la Nouvelle-Orléans et ses milliers de victimes sont le résultat de l¹action et de l¹inaction humaines. Les images apocalyptiques du désastre ont fait le tour du monde. Tout le monde a pu remarquer que les autorités furent incapables d¹assurer aux survivants l¹approvisionnement en eau et en nourriture. L¹image des survivants, réfugiés sur les toits avec des pancartes « Nous voulons de l¹aide !» à fait le tour du mondeŠ plus vite que les secours n¹ont atteint ceux qui les réclamaient. Par contre, la ville fut rapidement envahie par des policiers et militaires surarmés pour protéger la propriété privée. Ces bandes armées ont laissé libre cours à leur racisme : « Si une famille Noire se ravitaillait dans un magasin, ses membres étaient traités de pillardsŠ » notait le chanteur Kanye West sur la chaîne NBC. L¹état d¹urgence proclamé à la Nouvelle-Orléans n¹avait pas pour but de prendre en charge les survivants, mais bien celui de les expulser, de les empêcher de tenter de prendre collectivement en main leur survie, de renforcer l¹atomisation sociale et de déblayer le terrain pour garantir que la reconstruction sera une source de profit. A l¹annonce de l¹ouragan, la population fut, certes, sommée d¹évacuer la ville. Par ses propres moyens. Personne ne s¹est préoccupé de ceux qui n¹en disposaient pas et n¹avaient pas où aller. « Nous avions le chemin de fer qui aurait pu emmener tout le monde hors de la ville. Il y avait assez de bus scolaires pour évacuer plus de 20 000 personnes supplémentaires, mais ils les ont laissé se faire inonder », écrit Malik Rahim, vétéran du Black Panther Party et candidat des Verts lors de la dernière élection municipale (1). « L¹Agence fédérale de gestion des états d¹urgence (FEMA) avait mis en garde sur le fait qu¹un ouragan s¹abattant sur la Nouvelle-Orléans provoquerait un des trois plus graves désastres menaçant les États-Unis, mais le sachant l¹administration Bush a réduit de 44 % le budget d¹entretien des digues de la ville pour financer la guerre en Irak. (Š) A l¹heure de l¹ouragan près de la moitié de la garde nationale de Louisiane était déployée hors du pays. Certains, tels les 3000 membres de la 256e Brigade d¹Infanterie, équipée de matériel amphibie sophistiqué, avaient été envoyés dans le désert irakien », rapporte Robert Caldwell, militant de l¹organisation socialiste Solidarity de la Nouvelle-Orléans (2). On peut multiplier de tels exemples. Ni l¹administration centrale, ni celle de Louisiane, ni la mairie de la Nouvelle-Orléans ‹ dont le maire est un démocrate Noir ‹ n¹ont fait le minimum pour prévenir la catastrophe ni pour en atténuer les effets. Il ne s¹agit pas là d¹incompétence. La catastrophe a mis à jour les rapports sociaux qui régissent la société. Rapports fondés sur la priorité absolue au profit, sur le « marché libre » qui écrase les besoins sociaux démonétisés, sur un individualisme marchand qui nie l¹individualité des pauvres, sur la violence et le racisme des appareils d¹un État réduit à sa fonction première de bande armée du Capital. Un ouragan d¹une puissance similaire avait l¹an dernier atteint Cuba. Les autorités de ce pays ‹ pauvre et soumis depuis des décennies au blocus économique par l¹impérialisme ‹ ont organisé l¹évacuation de 1,3 million de personnes menacées, soit plus de 10 % de la population. Il n¹y a pas eu de victimesŠ Face au déchaînement de la nature, la comparaison entre cette société collectiviste, certes imparfaite, et la première puissance impérialiste, n¹est pas favorable au règne du capital. Massacre de classe Katrina a été un massacre de classe. Des centaines de milliers de personnes ont tout perdu, des milliers ‹ saura-t-on jamais combien ? ‹ ont perdu la vie. Ceux qui ont tout perdu appartenaient presque tous à une seule classe, celle des exploités. Et étaient pour l¹écrasante majorité d¹une seule couleur : des Afro-Américains. Comme dans tout conflit de classes, il y a aussi des vainqueurs : l¹entreprise Halliburton, dont est issu le vice-président Dick Cheney, a vu le cours de ses actions grimper de 10 % à la bourse de New York au cours de la semaine qui a suivi le désastre. Des rumeurs insistantes insinuent qu¹elle pourrait rafler le gros des contrats de reconstruction, soit au moins un milliard de dollarsŠ Les projets de la bourgeoisie ne s¹arrêtent pas là. Dans une récent article le Wall Street Journal indique que cette dernière veut profiter de la catastrophe pour transformer la ville : « L¹élite du pouvoir de la Nouvelle-Orléans (Š) insiste pour que la reconstruction de la ville ne vise pas à restaurer simplement l¹ordre ancien. La Nouvelle-Orléans avant l¹inondation était surchargée par le pullulement des déclassés, par des mauvaises écoles et un taux élevé de criminalité. La ville n¹avait que peu de quartiers d¹affaires. La nouvelle ville doit être quelque chose de différent, dit M. Reiss, avec des meilleurs services et moins de pauvres. ³Ceux qui veulent voir cette cité reconstruite veulent la voir très différente, du point de vue démographique, géographique et politique², poursuit-il. » (3) Autrement dit, ceux qui ont survécu à l¹ouragan et à l¹absence des secours, déportés de force par l¹armée, ne doivent pas revenir. Sous d¹autres cieux on appellerait cela un « nettoyage ethnique ». Si le grand capital états-unien et ses clients qui occupent la Maison-Blanche ont saisi l¹occasion de l¹ouragan comme une nouvelle arme dans la guerre de classe qu¹ils mènent à l¹échelle mondiale, il n¹est pas certain que cette fois-ci ils ne soient pas atteints par les « dégâts collatéraux ». Déjà déconsidérée par les difficultés des occupations de l¹Irak et de l¹Afghanistan, la direction impérialiste est en effet apparue incapable. Au contraire, les premières mesures d¹aide sont venues de la solidarité populaire spontanée, des associations altermondialistes et du mouvement antiguerre. Le choc de découvrir que la première puissance mondiale était si vulnérable et que son État ne se souciait pas de la population a ouvert les yeux de nombreux citoyens. En témoignent les sondages réalisés depuis la catastrophe : ainsi le 11 septembre 54 % des personnes interrogées n¹approuvaient pas l¹attitude du président Bush face à Katrina (le 2 septembre ils n¹avait été que 47 %). 54 % déclaraient ne pas faire confiance au gouvernement en ce qui concerne le contrôle de l¹usage des fonds destinés à la reconstruction. 62 % désapprouvent la politique de Bush en Irak. Fait plus significatif encore, si 71 % considèrent que le but de l¹enquête sur la préparation gouvernementale face à l¹ouragan, décidée par le Congrès (à majorité républicaine), était de l¹enliser dans une politique partisane et non de dévoiler les faits, ils sont 60 % à considérer que les critiques formulées par les démocrates sont également de nature partisane (4). Comme un début de prise de distance vis-à-vis des deux partis bourgeois dominantsŠ * Jan Malewski, rédacteur d¹Inprecor, est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale. 1. Malik Rahim, ³They died for no reason but lack of organization², Socialist Worker du 9 septembre 2005. http://socialistworker.org/2005-2/556/556_07_MalikRahim.shtml 2. Robert Caldwell Jr, ³New Orleans ‹ Urban Catastrophe², http://www.internationalviewpoint.org/article.php3?id_article=859 3. Christopher Cooper, ³Old-Line Families Escape Worst of Flood And Plot the Future², Wall Street Journal du 8 septembre 2005. 4. Sondage ABC-Washington Post réalisé entre le 8 et le 11 septembre, Washington Post du 13 septembre 2005. http://www.washingtonpost.com/wp-srv/politics/polls/postpoll091205.pdf -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 10240 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/53dfd145/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:35:22 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:36:33 2005 Subject: [QI-P] INP509-Cuba: hommage =?iso-8859-1?q?=E0?= Trotsky Message-ID: Marxisme / Cuba Welcome... Trotsky Par Celia Hart* Il manque une dimension au film allemand Good Bye Lenin. Je le sais pour avoir vécu en RDA peu de temps avant la chute du Mur. Ce Mur était renversé avant même d¹être érigé. L¹immense tragédie qu¹a constitué le passage au capitalisme de l¹Europe de l¹Est ne peut se mesurer dans les quelques années qui s¹écoulèrent de la vulgaire et décadente perestroika au renversement festif des statues de Lénine. On ne peut pas dire adieu à Lénine s¹il n¹a jamais été bienvenu. Ils n¹ont rien fait d¹autre que d¹importer son image, que de le marginaliser, que de le transformer en clown soumis de la bureaucratie stalinienne. Le Lénine auquel ils dirent au revoir dans ce film n¹avait rien à voir avec l¹initiateur du socialisme dans le monde. Leurs statues étaient vides de contenu et je crois aussi de forme. Voilà. Nous ne le comprendrons pas tant que demeurera occultée en bien des endroits la vie et la pensée de Léon Trotsky. Cela peut sembler ironique, mais l¹unique manière de faire revenir Lénine c¹est de comprendre les raisons du bannissement de son meilleur contemporain. Nous ne parviendrons pas à comprendre ce qui s¹est passé si nous ne rendons pas compréhensible l¹obscur mécanisme par lequel la caste bureaucratique soviétique s¹est accaparée le socialisme, trahissant l¹Internationale et démolissant l¹esprit révolutionnaire du monde. Bien entendu il nous reste une alternative : le dévoiler entièrement depuis le début, chose qui nous prendra un temps qui se fait de plus en plus rare, outre qu¹il nous manque l¹information de première main. C¹est comme si, pendant qu¹un navire fait naufrage, le machiniste envoyait un rapport express sur le comment et le pourquoi du naufrage et qu¹on cherchait quand même à lever l¹ancre pour les mêmes eaux avec les mêmes intentions, sans chercher à connaître les causes de la catastrophe, en enterrant comme des autruches les messages embouteillés dans le sable. Le XXe siècle n¹a pas fini de parler. Les vicissitudes qu¹a connu la pratique révolutionnaire demeurent pour une large part occultées. Et si quelqu¹un peu témoigner du XXe siècle, c¹est bien Léon Trotsky. Ernest Mandel l¹a dit beaucoup mieux : « De tous les plus importants socialistes du XXe siècle, Trotsky a été celui qui a le plus clairement reconnu les tendances fondamentales du développement et les contradictions principales de l¹époque, et c¹est aussi Trotsky qui a formulé le plus clairement une stratégie émancipatrice adéquate pour le mouvement ouvrier international » (1). Oui, nous avons besoin de Lénine, qui ne reviendra qu¹à la condition que nous écoutions ce que Trotsky a à nous dire. Ils défendirent la même chose, si ce n¹est que Trotsky lui a survécu et a su interpréter dans sa vie et dans sa mort les pouvoirs d¹extermination du socialisme. Je défie en cet instant tout penseur qui de manière sincère cherche à interpréter, de pouvoir se passer des expériences trotskistes, ne serait-ce que pour les réfuter. Ceux qui les évitent, ceux qui les laissent de côté, ne sont pas de vrais léninistes. On dit que sans Lénine Karl Marx n¹est pas utile. J¹ajouterais que sans Trotsky il n¹y pas de Lénine. Tous les penseurs marxistes, surtout les marxistes authentiquement révolutionnaires, sont indispensables à la compréhension de Karl Marx, lequel n¹avait pas la boule de cristal. Il a seulement donné la direction pour les idées révolutionnaires, la philosophie et afin que, pour la première fois dans l¹histoire, les hommes fassent le tunnel vers leur bonheur... mondialisé. Utilisons cette similitude. Le socialisme est supposé être un tunnel, un sentier que nous pouvons emprunter, dans ce monde que nous n¹avons qu¹à gagner, n¹ayant à perdre que nos chaînes. Eh bien c¹est la Révolution d¹Octobre qui a été la première tentative pour creuser ce tunnel dont nous avait parlé Karl Marx. Mais le stalinisme nous l¹a dynamité de l¹intérieur. Lors de sa construction, on y avait laissé la dynamite pour sa destruction. Trotsky a alors été l¹ingénieur qui a indiqué où se trouvaient les explosifs. On n¹a pas voulu l¹écouter. On connaît la fin... une Terre ravagée. Aujourd¹hui on affirme très poétiquement que le tunnel que nous allons construire sera le socialisme du XXIe siècle. Qu¹il soit du XXIe ou du XXXIe siècle, le tunnel peut être dynamité exactement pour les mêmes insuffisances et nous continuerons plein de larmes, dans l¹attente du socialisme du siècle futur... transformés cette fois en cafards. La possibilité du passage au socialisme est une découverte scientifique. Ce n¹est pas un poème, ni une manière de parler. L¹unique façon d¹y accéder est à travers la lutte de classes. C¹est aussi simple que ça. Le socialisme du XXIe siècle n¹est là que parce que nous sommes au XXIe siècle. C¹est une évidence. La découverte de l¹origine de l¹exploitation capitaliste est une vérité scientifique de même valeur et de même objectivité que le mouvement de rotation de la terre autour du soleil. Nous n¹avons pas besoin d¹Einstein, des Lois de la Relativité Générale et de la Géodésie pour nous expliquer pourquoi nous passons de l¹été à l¹automne. Newton est plus que suffisant. Les résultats sont identiques et les mathématiques infiniment plus simples. Nous n¹avons pas besoin de comprendre les trous noirs ou les théories de Hawking pour mettre un satellite en orbite. Il se peut que les communications, l¹informatique, etc., aient quelque peu compliqué la réalité du capitalisme moderne, il n¹en demeure pas moins que l¹essence (« le poulet du riz au poulet ») est toujours la même qu¹il y a plusieurs siècles. Il ne faut pas d¹« économistes quantiques » ou de « mathématique tensorielle » pour nous expliquer l¹origine de l¹exploitation du système capitaliste et de son affaiblissement actuel. Ce qu¹on appelle « socialisme du XXIe siècle » équivaut à dire que nous devons construire l¹« avion du XXIe siècle ». Mais cet avion devra vaincre la gravité, comme le fit celui du XXe siècle. Dans ce XXIe siècle, comme depuis des milliers de millions d¹années, la constante G de la Gravitation Universelle, est toujours celle que calcula Newton (G= 6,7 x 10 - 11m3/kgs2). Je conviens que nous devons fabriquer des avions plus confortables, rapides et sûrs, car les exigences du XXIe siècle diffèrent de celles du XXe, mais la raison ultime d¹une pièce qui doit vaincre la gravité est la même. Pour faire une comparaison nous pourrions dire que notre avion qui tentait de vaincre la gravité en 1917 a pris de l¹altitude et s¹est fracassé sur la surface terrestre. Il vaut mieux en chercher les causes avant tout discours futuriste car quel que soit le XXIe siècle G restera invariant. Du XIXe au XXIe siècle les raisons premières de l¹exploitation capitaliste sont identiques : l¹expropriation du travail. Il n¹y a donc qu¹une manière de passer « du règne de la nécessité au règne de la liberté ». Assez caracolé alors que chaque instant qui passe est contre nous. L¹avion est tombé et nous croyons maintenant qu¹avec nos ordinateurs, nos cellulaires ou l¹internet on va pouvoir défier la gravité sans prendre en compte G. Bien sûr que non ! La gravité continuera de la même manière jusqu¹à ce que la planète s¹effondre. Il vaudrait mieux se dépêcher, abandonner la rhétorique et réaliser définitivement que l¹ennemi n¹a pas changé. Peut-être est-il plus agressif et dangereux, mais c¹est toujours le même. Dépêchons-nous, enfin, de savoir qui nous sommes vraiment. Mais alors pourquoi Léon Trotsky ? Ce n¹est pas une fixation sur une figure historique, comme beaucoup m¹en font le reproche. C¹est uniquement que cet homme sait beaucoup de choses sur la boîte noire de cet avion qui a voulu faire décoller l¹histoire. Léon Trotsky a été assassiné il y a 65 ans de la manière la plus grotesque. Après 65 années son sang continue de nous éclabousser. Cet assassinat aurait dû mettre fin au droit du Kremlin à prétendre monopoliser et émettre la pensée socialiste, mais ils ont continué et elle s¹est transformée en statue de sel. Avec la médaille de l¹Etoile Rouge décernée à Ramon Mercader, on fêtait, dans les vivats secrets et lâches, la mort du socialisme. Cet assassinat a constitué un des actes de terrorisme d¹État les plus pervers de l¹histoire. C¹est le glorieux Octobre 1917 qui s¹est suicidé le 20 août. Mercader, sa peine accomplie au Mexique, s¹en alla à Cuba [1960]. Je ne comprends toujours pas avec qui il s¹est réuni et par quelle voie, ni s¹il a pu regarder en face les palmes de Marti et les cendres de Mella. L¹homme qui a eu dans ses mains, sans le réaliser, la mission d¹anéantir la gauche des idées du socialisme, est mort à Cuba, chose que j¹ai du mal à admettre. Il était là dans ces années lumineuses de Che Guevara. Cela me semble tellement impossible... Bien entendu la voie de la survie idéologique de la révolution cubaine n¹a rien à voir avec Mercader, le GPU et le stalinisme. Bien au contraire, ce qui a permis à ma révolution de survivre a été l¹esprit de Léon Trotsky, bien que nous l¹ignorions, parce que cela avait été occulté dans les plis de la mémoire historique. La vérité est têtue et fait son chemin comme l¹eau lente mais constante que rien n¹arrête. Il y a un circuit mystérieux dans la révolution cubaine, qui naît avec le Parti Révolutionnaire Cubain, se poursuit avec Mella, puis avec le plus radical du Mouvement du 26 Juillet, pour culminer de manière sublime avec Che Guevara. Ce circuit est celui de l¹engagement résolu de classe et de l¹internationalisme. Léon Trotsky marche ici, silencieux, inconnu et diffamé, avec un sourire malicieux. Pourquoi a-t-on interdit tant d¹années à Léon Trotsky de se mettre en relation avec la révolution cubaine ? Je ne suis pas parvenue à le déterminer, mais ce que je sais c¹est que si une révolution a été radicale, c¹est bien la nôtre, si quelqu¹un a appelé aux révolutions radicales et interminables, c¹est bien Léon Trotsky. Marti ne s¹est peut-être pas trompé en affirmant qu¹« en politique le réel est ce qui ne se voit pas ». Il nous faudrait longuement parler de Julio Antonio Mella, analyser en profondeur son action au Mexique. Nous avons heureusement les excellents travaux d¹Olivia Gall (2) et d¹Alejandro Galvez Cancino (3), qui analysent de manière absolument claire et précise avec une base documentaire considérable l¹action communiste de Mella dans cette période. Mella se référait à Trotsky à son retour d¹URSS et connaissait les objectifs de l¹Opposition de Gauche à travers Andrés Nin (assassiné, pour varier, par le GPU durant la guerre civile espagnole). Il écrivait à un camarade dans le livre « La plate-forme de l¹Opposition » : « Pour Alberto Martinez dans le but de réarmer le communisme. Julio Antonio Mella » (4). Son trotskisme déclaré n¹est pas ce qui doit le plus nous importer. Beaucoup plus transcendantes furent ses positions radicales à Mexico. De fait et dans ses conséquences politiques, « Mella est considéré pâr les trotskistes comme l¹initiateur du courant qui plus tard constitua l¹Opposition de Gauche dans le Parti Communiste Mexicain », indique l¹historienne Olivia Gall (5). C¹est aussi Julio Antonio Mella qui nous a introduit sur le chemin du socialisme à Cuba. C¹est lui qui a jeté ce superbe pont entre Marti et le bolchevisme, qui a constitué notre meilleur passé récent, et le futur proche du monde. Quoique que l¹on dise, et même si certains voudraient l¹enfermer dans un pathétique drapeau patriotique et lui attribuer un discours étroit, ce vaillant, vigoureux et polémique Mella ‹ et nul autre ‹ est le premier communiste cubain. Le stalinisme qui nous a contaminé par la suite et qui d¹une certaine manière a eu son importance des années durant sur le cours de la révolution socialiste, n¹est rien d¹autre qu¹un virus contagieux, en dépit duquel et non sans batailles l¹idéal du socialisme a pu survivre, parce qu¹il était l¹essence même du processus révolutionnaire. Les partis staliniens n¹ont pas contribué idéologiquement à notre processus, ni quand ils expulsèrent Mella du parti, ni quand ils pactisèrent avec Machado ou en bien d¹autres occasions, grâce à Dieu ! Il y a encore ici quelques camarades qui ont beaucoup à nous raconter, fidèles à la révolution socialiste... et reconnaissants d¹avoir été aidés et écoutés par un autre marxiste qui figure à côté de Mella sur l¹emblème de l¹Union des Jeunesses Communistes de Cuba : le Che. Et c¹est précisément le Che que je veux inviter, dans sa totalité et son étoile sur le front, pour souhaiter la bienvenue à Trotsky en ce 65e anniversaire de son assassinat. Che Guevara, symbole du communisme le plus radical, est parvenu à faire un instrument d¹un trotskisme qu¹il ne connaissait pas. Et cela seulement parce que les vérités théoriques de Trotsky ont la même constance que la valeur de G, la constante de Gravitation Universelle. Le Che est arrivé par lui-même à bien des thèses de Trotsky, sans jamais le savoir... Sans qu¹on le lui laisse savoir. Je vais vous donner deux exemples qui m¹ont permis de commencer à découvrir une communion secrète entre les deux. Che Guevara a été le révolutionnaire qui a le mieux compris les principes de la révolution permanente, à tel point qu¹il est mort pour avoir tenté de défendre ces principes. Mais il n¹est pas seulement mort pour avoir voulu mettre en ¦uvre ces thèses, il est mort aussi pour avoir cherché à atteindre intellectuellement son essence. Pour ce 65e anniversaire je vais reprendre ici les trois aspects fondamentaux de la révolution permanente. Premier aspect : « La théorie de la révolution permanente, renaissant en 1905, déclara la guerre à cet ordre d¹idées et à ces dispositions d¹esprit. Elle démontrait qu¹à notre époque l¹accomplissement des tâches démocratiques, que se proposent les pays arriérés, les mène directement à la dictature du prolétariat, et que celle-ci met les tâches socialistes à l¹ordre du jour » (6). Le Che était catégorique à ce sujet. Voici ce qu¹en dit Nestor Kohan : « Il [le Che] n¹accepte à aucun moment qu¹en Amérique latine [j¹ajoute : et dans le monde] les tâches consistent à construire une « révolution nationale », « démocratique », « progressiste », ou un capitalisme à visage humain, qui laisse pour plus tard le socialisme. Il expose d¹une manière tranchante, très polémique, que si on ne propose pas la révolution socialiste, il s¹agit d¹une caricature de révolution qui se termine par un échec ou une tragédie, comme il est advenu tant de fois » (7). Ces deux exposés sont identiques. Les pays sous-développés n¹ont pas à attendre qu¹un Anglais ou un Allemand décide d¹y organiser la révolution. Trotsky disait cela dans le Manifeste de la Conférence dite d¹« alarme » de la IVe Internationale en mai 1940 : « ...la perspective de la révolution permanente ne signifie en aucun cas que les pays arriérés doivent attendre le signal des pays avancés, ou que les peuples coloniaux doivent patiemment attendre que le prolétariat des centres métropolitains les libère. L¹aide vient à qui s¹aide soi-même! » Sous son deuxième aspect, « la théorie de la révolution permanente caractérise la révolution socialiste elle-même. Pendant une période dont la durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours d¹une lutte intérieure continuelle. La société ne fait que changer sans cesse de peau (...). Les bouleversements de l¹économie, la technique, la science, la famille, les m¦urs et les coutumes forment, en s¹accomplissant, des combinaisons et des rapports réciproques tellement complexes que la société ne peut arriver à un état d¹équilibre » (8). Le Che écrivait pour sa part dans « Le socialisme et l¹homme à Cuba » : « Dans cette période de la construction du socialisme nous pouvons assister à la naissance de l¹homme nouveau. Son image n¹est pas encore tout à fait fixée. Elle ne pourra jamais l¹être étant donné que ce processus est parallèle au développement de nouvelles structures économiques » (9). Pour le Che, « l¹unique repos des révolutionnaires est la tombe ». Troisième aspect : l¹international. Pour Trotsky « la théorie de la révolution permanente envisage le caractère international de la révolution socialiste qui résulte de l¹état présent de l¹économie et de la structure sociale de l¹humanité. L¹internationalisme n¹est pas un principe abstrait : il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de l¹économie, du développement mondial des forces productives et de l¹élan mondial de la lutte de classe. La révolution socialiste commence sur le terrain national, mais elle ne peut en rester là. La révolution prolétarienne ne peut être maintenue dans les cadres nationaux que sous forme de régime provisoire, même si celui dure assez longtemps, comme le démontre l¹exemple de l¹Union Soviétique. Dans le cas où existe une dictature prolétarienne isolée, les contradictions intérieures et extérieures augmentent inévitablement, en même temps que les succès. Si l¹Etat prolétarien continuait à rester isolé, il succomberait à la fin, victime de ces contradictions » (10). Le Che disait à propos des révolutionnaires : « Si leur ardeur révolutionnaire s¹émousse quand les tâches les plus pressantes doivent être réalisées à l¹échelle locale et que l¹internationalisme prolétarien est oublié, la révolution cesse alors d¹être une force d¹impulsion et tombe dans une douce somnolence, que notre ennemi irréconciliable, l¹impérialisme, met à profit pour gagner du terrain. L¹internationalisme est un devoir, mais aussi une nécessité révolutionnaire » (11). Je ne vais pas m¹attarder. Si quelqu¹un lutta pour rendre toujours plus socialiste la révolution cubaine, c¹est le Che. Il se lança dans la construction du socialisme sur une terre retardée, approfondissant jour après jour son caractère socialiste... pour l¹abandonner totalement au nom de la révolution mondiale. Je ne connais personne d¹autre qui en a fait de même. Je ne crois pas qu¹il y ait de plus grande fidélité aux thèses de la révolution permanente. Que les conditions en Bolivie n¹aient pas été favorables... c¹est un autre sujet que celui de la révolution permanente. On peut certes le critiquer pour avoir été un révolutionnaire trop permanent ou conséquent. L¹autre élément de convergence, dans des circonstances différentes, entre la pensée de Trotsky et celle du Che, réside dans leur ferme option en faveur de l¹économie planifiée. Il est certain que Trotsky opta initialement pour la NEP, étant donné les circonstances économiques terribles dans lesquelles se trouvait le jeune Etat soviétique avec ce qu¹on a appelé le Communisme de Guerre. Mais très vite Trotsky a critiqué le nouvel état de choses. Il estimait, comme nous le rapporte Isaac Deutscher, qu¹« avec le passage à la NEP, la nécessité de planifier devenait plus urgente (...). Précisément parce que le pays revivait sous une économie de marché, il devait faire en sorte de contrôler le marché et de se donner les moyens d¹exercer ce contrôle. Il en vint à soulever la question du Plan unique, sans lequel il était impossible de rationaliser la production, de concentrer les moyens de l¹industrie et d¹établir l¹équilibre entre les différents secteurs de l¹économie » (12). Les positions du Che en faveur du plan et sa proverbiale aversion pour la NEP sont bien connues. Le Che estimait que Lénine, s¹il en avait eu le temps, aurait remis en cause la NEP. Et il n¹y pas que le plan. Le Che se prononça aussi, à la fin de sa vie, en faveur de la démocratie socialiste. Michael Löwy écrit dans Rebelion : « Nous savons que dans les ultimes années de sa vie Ernesto Che Guevara a grandement progressé dans sa prise de distance à l¹égard du paradigme soviétique (...) Mais une bonne partie de ses derniers écrits reste encore inédits, pour des raisons inexplicables. Parmi ces documents se trouve une critique radicale du « Manuel d¹Economie Politique de l¹Académie des Sciences de l¹URSS », rédigée à Prague en 1966 (...). L¹un des passages est très intéressant parce qu¹il démontre que dans ses dernières réflexions politiques Guevara se rapprochait de l¹idée de la démocratie socialiste » (13). Tel était le Che. Bien qu¹ayant insuffisamment étudié Léon Trotsky, il allait dans le sens des thèses trotskistes les plus conséquentes. Peut-être n¹en eut-il pas conscience, mais peu importe. Cela indique en tous cas que ces thèses sont véridiques et donne en retour encore plus de force à la pensée de Trotsky. En 1965 le Che écrit à Armando Hart de Tanzanie à propos de ses choix en matière de philosophie marxiste, et à l¹alinéa VII il lui dit : « Et on devrait y trouver ton ami Trotsky, qui a existé et écrit, paraît-il » (14). Cela peut donner à imaginer qu¹il connaissait peu de choses sur le fondateur de l¹Armée Rouge. Il semble néanmoins qu¹au cours de sa dernière année il se soit rapproché de son oeuvre. Juan Leon Ferrer, un camarade trotskiste qui travaillait au Ministère de l¹Industrie, me l¹a assuré. Le Che recevait en outre le périodique de son organisation et c¹est le Che qui fit libérer les trotskistes emprisonnés à son retour d¹Afrique. Le camarade Roberto Acosta, depuis décédé, a partagé une grande camaraderie avec Guevara. Selon Juan Leon Ferrer, lors des récoltes sucrières (zafras), ils parlaient de ces sujets. Ce camarade indique que le Che avait lu La Révolution Permanente et on sait qu¹en Bolivie il portait dans son sac à dos l¹Histoire de la Révolution Russe. Nous pourrions ajouter bien des exemples qui montrent que ces deux révolutionnaires exemplaires éclairaient la même voie. L¹un comme l¹autre dirigèrent une armée et un Etat socialiste naissant de manière brillante et réussie, appliquant pleinement Karl Marx ; l¹un et l¹autre furent des idéologues révolutionnaires qui prirent le pouvoir et cherchèrent à approfondir leur processus révolutionnaire en restant respectivement fidèles à Lénine et Fidel, penchés à leur gauche. Pour représenter l¹idéal le plus accompli de l¹internationalisme et la conséquence révolutionnaire, tous deux furent assassinés. Ernesto Guevara a fait de moi une trotskiste. Lorsque j¹ai eu accès à l¹¦uvre de Trotsky, bien tardivement à mon goût, j¹ai réalisé que beaucoup de ces choses... m¹avaient été dites déjà dès l¹enfance par le Che. Dès les premières pages, j¹ai eu la confirmation de ce que j¹avais tant de fois ressenti en lisant le Che : que la révolution n¹a rien à voir avec l¹idiosyncrasie nationale ; qu¹il n¹y a pas d¹espaces dans le socialisme pour les pronoms « notre » ou « votre » ; que la théorie révolutionnaire, comme les lois de la physique, est un langage universel. Comme le déclarait Armando Hart à une autre époque : « Notre lutte n¹est pas seulement pour Cuba, mais pour tous les travailleurs et exploités du monde. Nos frontières sont morales. Nos limites sont de classe » (15). Ce que j¹apprécie le plus chez Trotsky c¹est la façon de parler, la passion qu¹éveille toujours en moi ses discours. C¹est la même chose qui m¹a conquise chez Che Guevara. C¹est pour cela que je milite dans son armée comme dans celle du Che sans trahir personne. Les deux expriment avec la même vérité la parole, le fusil et le coeur. Camarades : atteignons enfin notre majorité d¹âge. Il y a trop d¹injustice de l¹exploitation, l¹évidence de l¹unique solution n¹est que trop grande ; trop des nôtres sont morts. Léon Trotsky nous reconvoque pour la lutte. Souhaitons-lui la bienvenue sans condition aucune ! Che Guevara est son amphitryon et les peuples d¹Amérique latine réclament le socialisme. Trotsky a gagné de manière dramatique la partie théorique. Armons sans délai nos mouvements révolutionnaires avec confiance. Trotsky et le Che sont dans notre parti. Secouons une bonne fois pour toutes l¹arbre pour démasquer les nouveaux réformistes qui empêchent la révolution bolivarienne d¹avancer, laquelle est le fer de lance, le premier échelon d¹une révolution continentale sans précédents. Souvenons-nous une fois de plus que le Soleil, les étoiles et la gravité terrestre sont nos alliés. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! * Celia Hart, 41 ans, est la fille de deux dirigeants historiques de la révolution cubain, Armando Hart et Haydée Santamaria (cette dernière décédée). Physicienne, écrivain et membre du parti communiste de Cuba, elle se présente comme « trotskyste pour son propre compte ». Elle a rendu publics de nombreux articles sur Trotsky et sur la révolution permanente (Inprecor a reproduit dans son n° 500 de décembre 2004 son article « Le socialisme dans un seul pays » et la révolution cubaine). L¹article que nous reproduisons ci-dessus, écrit à l¹occasion du 65ème anniversaire de l¹assassinat de Trotsky par l¹agent stalinien Ramon Mercader a été initialement publié le 26 août 2005 sur le site web Rebelión : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=19360. (Traduit de l¹espagnol par Gérard Jugant). 1. Ernest Mandel : « Trotsky as alternative », Verso, 1995 (en français d¹Ernest Mandel sur Trotsky : « Trotsky », PCM/ Petite Collection Maspero, 1980 ; « La pensée politique de Léon Trotsky », La Découverte, 2003). 2. Olivia Gall : « Trotsky en Mexico », Coleccion Problemas de Mexico, 1991. En français, la thèse de doctorat d¹Olivia Gall (Université de Grenoble 2, 1986, 669 pages) : « Trotsky et la vie politique dans le Mexique de Cardenas », est essentielle sur la question. 3. Alejandro Galvez Cancino : « Julio Antonio Mella. Un marxista revolucionario », Critica de la Economia politica, 1986. 4. ibid. 5. Olivia Gall, op. cit. 6. Léon Trotsky : « La révolution permanente », Introduction à l¹édition de 1936, in www.marxists.org 7. Nestor Kohan : « Ernesto Che Guevara. Otro mundo es posible », Editorial Nuestra America, 2003. 8. Léon Trotsky, op. cit. 9. Ernesto Guevara : « El socialismo y el hombre en Cuba », Marcha, Montevideo, 1965. En français, « Le socialisme et l¹homme à Cuba, Maspero ‹ 1965-1968, Editions Pathfinder P., 2005. 10. Léon Trotsky, op. cit. 11. Ernesto Guevara, op. cit. 12. Isaac Deutscher : « Le Prophète désarmé », in publication en 6 volumes poche de 1972 à 1980 chez 10/18 de l¹ensemble de la biographie de Deutscher. 13. Michael Löwy : « Ni décalque ni copie : Che Guevara à la recherche d¹un nouveau socialisme » (Cette traduction française de l¹essai paru dans Rebelion le 05-08-2002, a été publiée par RISAL le 21-10-2003). 14. Ernesto Guevara, Lettre du 4 décembre 1965 à Armando Hart, publiée en 1997 par la revue cubaine Contracorriente. Dans son ouvrage (cité en note 7) Nestor Kohan présente et analyse cette lettre restée 30 ans inédite. 15. Armando Hart : « Salut du CC du PCC au XXIIIe Congrès du PCUS » (Politica internacional de la Revolucion cubana, editora politica, 1966). -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 29184 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/f721c479/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:36:19 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:37:47 2005 Subject: [QI-P] INP509-Uruguay Message-ID: Uruguay La succession progressiste... avec le permis de gouverner Par Ernesto Herrera* Accuser de « trahison » la couche dirigeante qui gouverne aujourd¹hui serait une exagération. Jamais elle n¹a proposé une rupture anti-néolibérale ni n¹a prêché le « populisme ». Bien au contraire, elle a stigmatisé toute proposition de réformes radicales au nom des contre-réformes néolibérales. Elle a dénoncé emphatiquement la « démagogie » des « promesses faciles ». Justement, car il fallait dégonfler « l¹inflation des attentes » et mettre à terre les demandes populaires. Au mieux, le progressisme a promis d¹envisager la succession par la voie du « changement possible ». Offrant, à son tour, toutes les garanties de ne pas altérer le moins du monde les formes capitalistes de produire, gagner et commander. Matrice néolibérale Le cours de l¹économie est défini, tant dans son contenu que dans sa forme. Il n¹y a, pour l¹heure, aucune « dispute » en termes de programme alternatif. Même si l¹on peut entendre des craquements du côté du ministre de l¹Élevage, de l¹Agriculture et de la Pêche, José Mujica (Tupamaros). Les motifs des tensions sont le refinancement de dettes des « producteurs agricoles », les crédits que la Banque de la République devrait accorder à la production, et le soi-disant « retard du taux de change » qui affecte la « compétitivité » des exportateurs. La politique économique se maintient dans une continuité pure et dure. Elle ne s¹écarte pas d¹un centimètre de la matrice néolibérale tracée par les gouvernements de droite. Si quelqu¹un peu avisé abritait encore des doutes, c¹est le propre président de la République qui les lui a ôtés : le jeudi 5 mai, face à un auditoire de 500 grands entrepreneurs, banquiers et investisseurs-spéculateurs, réunis à Buenos Aires pour le Conseil Interaméricain de Commerce et de Production, Tabaré Vázquez a défendu « le libre marché », il a proposé tout une panoplie d¹opportunités pour « s¹associer avec les entreprises publiques » et il a rassuré une fois de plus ses interlocuteurs en disant qu¹en Uruguay « il n¹y a pas de discrimination entre les investissements nationaux ou étrangers (Š) car l¹investissement public est limité ». Et il n¹est pas allé par des chemins de traverse en insistant sur le « libre rapatriement des bénéfices (Š) et le respect du secret bancaire » ainsi que sur la garantie « d¹honorer avec ponctualité la dette extérieure » (1) Il faut donc agir en conséquence. Le gouvernement a approuvé ‹ malgré toutes les protestations de mouvements sociaux, d¹intellectuels, des partis de gauche et des réseaux liés à la protection du milieu ambiant ‹ l¹installation des multinationales de la cellulose Ence-Eufores (espagnole) et Botnia (finnoise) ; avec Lula il a accepté l¹arrivée d¹AmBev, multinationale de la fabrication de bière dénoncée internationalement pour sa politique de répression syndicale ; il a promu, enfin, le débarquement d¹American Móvil, transnationale de la téléphonie mobile, propriété du milliardaire mexicain Carlos Slim Helu, patron de Televisa. Toutes ces entreprises vont bénéficier des exonérations d¹impôts, subventions (qui atteignent 50 % des coûts dans la Loi Forestière) et des lignes de crédit spéciales. Puisque les marges de l¹investissement public « sont limités », on contempla la voie des association public-privé entre investisseurs capitalistes et entreprises de l¹État. C¹est le cas d¹ANCAP, la raffinerie de l¹État. En ignorant le mandat populaire lors du Référendum contre les privatisations de décembre 2003, le président du directoire, Daniel Martínez (Parti Socialiste), s¹est non seulement dit partisan d¹une association et d¹un fonctionnement selon « les règles de droit privé » mais il est allé encore plus loin : il n¹est pas d¹accord avec la garantie de l¹emploi, inscrite dans la Constitution (2). Face à de tels propos, la droite exulte et applaudit le recyclage : « Qu¹un ancien dirigeant syndical devenu président d¹une entreprise publique, prône le fonctionnement de celle-ci selon le droit privé et qu¹il mette fin à la garantie de l¹emploi des salariés montre un sens de la responsabilité au sein de la structure de l¹État digne d¹être imité » (3). Pour le moment, les plans d¹« association » sont au point mort et la seule avancée se fait autour d¹un accord avec la PDVSA vénézuélienne autour de l¹achat d¹un million de barils de pétrole et d¹un investissement possible pour agrandir et moderniser la raffinerie. Ce compromis du gouvernement avec les investisseurs capitalistes se manifeste de nouveau à propos de l¹eau. Cela signifie que la loi constitutionnelle qui a reçu le soutien de 64,7 % de l¹électorat lors du Plébiscite du 31 octobre 2004, et qui établit que tous les services liés à l¹eau seront fournis uniquement et obligatoirement par des entreprises publiques, ne sera pas respectée dans son intégralité. Un décret gouvernemental (20 mai 2005) signé par Tabaré Vázquez et tous ses ministres, établit que les entreprises privées « continueront à fournir ces services-là jusqu¹à la fin de l¹échéance accordée préalablement, le tout étant soumis à d¹éventuelles sanctions en cas de non-respect des accords de concession signés ». La Commission Nationale pour la Défense de L¹Eau et de la Vie, qui promut la réalisation du Plébiscite, a déjà présenté un recours juridique contre le décret, convoquant aussi une campagne de signatures et une marche de protestation qui a parcouru des centaines de kilomètres. Ce n¹est donc pas par hasard que la signature ou non du Traité de promotion et de protection réciproque des investissements avec les États-Unis a fait autant de bruit (4). Tabaré Vázquez et l¹équipe économique sont pour la signature du dit accord. D¹autres secteurs du Frente Amplio (FA) qui font partie du gouvernement et qui ont une représentation parlementaire, sont critiques vis-à-vis de lui. Tel est le cas du Movimiento de Participación Popular (MPP), du Parti Socialiste et du Parti Communiste. Le Mouvement du 26 Mars (5) et quelques Comités de Base rejettent la ratification de l¹accord et proposent d¹en discuter au sein de la direction nationale du FA, dont le plénum a été reporté. Mais, c¹est presque certain, tôt ou tard, le traité sera ratifié. Même José Mujica a déjà annoncé qu¹il votera pour, même si le traité ne lui plaît pas, car il s¹agit, selon lui, de gagner des marchés : « Si je n¹ai d¹autre solution que celle d¹avaler ce pain pourri, je l¹avalerai, mais n¹attendez pas que je dise que ce pain est bon. » (6) Programme consenti Le 8 juin, à Washington, le FMI a approuvé la nouvelle Charte d¹Intentions du gouvernement de Tabaré Vázquez. Un jour plus tard, la Banque Mondiale y apposait sa signature. Le programme économique du progressisme obtenait ainsi le consentement des patrons. Le « pays productif » et la « redistributions des richesses » devront attendre des temps meilleurs. Le Ministre de l¹Économie et des Finances, Danilo Astori, l¹avait déjà annoncé : « Sans un accord avec le FMI il n¹y a pas de changement (Š) l¹essentiel de l¹investissement sera privé et viendra de l¹étranger (Š) c¹est pour cela que la possibilité de donner du travail aux Uruguayens dépendra d¹un accord avec le FMI. » (7) Et l¹accord est bien arrivé mais sans la franchise attendue par certains fonctionnaires du gouvernement et des économistes proches du progressisme. La Charte d¹Intention (qui régira la période juin 2005-juin 2008) ne se prête pas à de doubles lectures. C¹est du déjà vu. Parmi d¹autres obligations, le chronogramme établit les priorités exigées par le FMI : stabilité macro-économique, priorité à l¹investissement privé, gel des « dépenses » (lisez investissement social) et « modernisation » des entreprises publiques pour leur donner de la « compétitivité » dans le marché des services, ainsi qu¹un « ajustement des tarifs publics » permettant d¹assurer un excédent fiscal (8). Et, cerise sur le gâteau, « la réforme de la Banque Centrale afin d¹augmenter son autonomie », ou ce qui revient au même, accepter la création d¹une espèce de « territoire libéré » permettant aux banques privées d¹agir sans aucun contrôle du gouvernement national. Le gouvernement se soumet à l¹obligation d¹un « excédent fiscal primaire » de 3,5 % (2005), 3,7 % (2006) et 4 % (2007), ce qui implique la réduction du budget national pour payer les intérêts de la dette extérieure et honorer les « obligations que le pays a assumées ». Pour le dire plus clairement : continuer le transfert des revenus et des richesses vers les « créanciers » internationaux. Quant à la dette extérieure, la saignée continuera de compromettre la souveraineté présente et future. A la fin 2004 la dette extérieure s¹élevait à 13 335 millions de dollars, chiffre équivalent à près de 100 % du PIB. Le FMI, la Banque Mondiale et la BID détiennent 42 % de cette dette. Le calendrier des paiements (dette et intérêts) pompera 2 milliards de dollars pendant les deux premières années du gouvernement (20 fois plus que ce qui a été destiné aux plans d¹urgence sociale) et, en 2005, seulement le paiement des intérêts absorbera 25 % des recettes de l¹administration centrale de l¹État. L¹horizon du gouvernement est de maintenir la « croissance du PIB » comme moyen de réduire le poids de la dette (ce qui permettrait de passer en 5 ans de 100 % à 60 % dans le rapport dette-PIB). Mais il n¹en sera rien : l¹équipe économique elle-même annonce un repli dans la croissance du PIB pour 2006 (3,5 %) par rapport à 2005 (6,5 %) ; quant à la dette extérieure, le placement « réussi » de bons de la dette pour un montant de 500 millions de dollars et les « fonds frais » qui viendront du FMI et de la Banque Mondiale, augmentent l¹endettement à moyen terme. L¹ajustement et l¹austérité Tel est le commun dénominateur de l¹accord avec le FMI. Tous les ministres ont été d¹accord pour dire que dans une « première phase » l¹orientation économique sera « l¹austérité » et la discipline fiscale extrême. Tant et si bien que le niveau de l¹investissement public sera aussi misérable que celui des gouvernements de droite : 2,5 % du PIB. Cela aura des conséquences dans l¹élaboration du Budget. « L¹ajustement des coûts » impliquera moins de projets ou une croissance insuffisante des budgets de la santé et de l¹éducation. En ce qui concerne le logement, nous en avons déjà eu un aperçu : le 28 mars, par décret, le gouvernement a établi un plafond de 1,1 milliard de dollars pour le Ministère du Logement, de la Gestion du Territoire et de l¹Environnement dont le chef est Mariano Arana (Vertiente Artiguista), ancien maire de Montevideo. Cela signifie une réduction de 45 % des investissements, ce qui va aggraver la crise ‹ actuellement il manque environs 80 000 logements ‹ condamnant ainsi des milliers de familles à habiter dans des logements inachevés ou dans des bidonvilles (9). Quant aux salaires, le gouvernement a ratifié ce qu¹il avait avancé lors de la campagne électorale : il n¹y aura pas de « salariazo », d¹augmentation vraiment sensible. La récupération du pouvoir d¹achat est repoussée, en réalité, à 2007 mais à condition que « la croissance du PIB et des investissements » soit « soutenue dans le temps ». Si tout va bien, il y aura distribution du gâteau. Pour l¹heure, un amuse-gueule : le gouvernement a fixé une augmentation du SMIC à partir du 1er juillet de 2 050 à 2 500 peso (104 dollars). La centrale syndicale PIT-CNT espérait une augmentation pour le 1er mai et un SMIC « provisoirement » à 3 000 peso (10). D¹autre part, le pourcentage des augmentations (point de départ pour les négociations au sein des « Consejos de Salarios » entre syndicats et chambres patronales) sera d¹entre 2 et 4 % avec des ajustements semestriels. Si l¹on considère que, au cours des seules trois dernières années, la perte salariale a dépassé 23 %, cette proposition est en dessous du minimum demandé par les syndicats. Les retraites sont, elles, indexées à l¹évolution des prix à la consommation, elles subiront le même (mauvais) sort, bien qu¹une augmentation de 6 % (à payer en deux fois) a été octroyée aux retraites « submergées ». Cette augmentation ne dépasse pas, dans la majorité des cas, 200 peso mensuellement (9 dollars). Les fonctionnaires, qui ont perdu 18 % de leur pouvoir d¹achat sous le gouvernement de Jorge Batlle, n¹auront pas de meilleur sort : la « récupération » sera de 0,6 % et les augmentations successives seront sujettes à des conventions de « responsabilité dans la fonction » (euphémisme qui doit être lu comme « productivité »). En tout cas, la priorité sera pour les salaires « submergés » (moins de 6 000 pesos, soit 250 dollars) dans l¹enseignement, la santé publique, la justice, la police et l¹armée. Les protestations de la part de la COFE (Confédération des Organisations des Fonctionnaires de l¹État) ne se sont pas fait attendre et le gouvernement a proposé un supplément : une partie fixe de 240 pesos (10,5 dollars). Lors d¹un déjeuner organisé par l¹Association de Dirigeants de Marketing (ADM), le Ministre Eduardo Bonomi (Tupamaros), a exposé clairement la philosophie du gouvernement : « Il faut résoudre les problèmes des gens et ensuite ceux des fonctionnaires ». Bien qu¹il ne cesse pas de reconnaître, pour le au cas où, « qu¹il n¹y a pas de développement productif sans augmentation du salaire » (11). En ce qui concerne le chômage, le gouvernement s¹est fixé l¹objectif d¹un taux de 10 % en juin 2006 (actuellement, selon les chiffres officiels, il est de 12,3 %), soit une réduction d¹un peu plus de 2 %. Sachant que 52 % de la population active subit les conditions de chômage ouvert, de sous-emploi ou de précarité (40 % des personnes ayant un travail ne sont pas déclarés à la Sécurité Sociale), l¹objectif du gouvernement de créer entre 20 000 et 25 000 nouveaux postes de travail relève d¹une mauvaise blague (12). La dévalorisation de la force de travail continuera par le biais de la « contention » (confiscation) des revenus et par le maintien du chômage et du sous-emploi massif. La fameuse « redistributions des richesses » attendra une meilleure opportunité. Le salaire continuera d¹être la variable d¹ajustement pour payer la dette extérieure et maintenir la rentabilité des entreprises. Quant à la « justice fiscale », elle est au congélateur. Pendant ce temps on prépare « l¹impôt sur le revenu des personnes physiques », la TVA (23 %) continue de faire des ravages dans l¹économie des travailleurs et l¹impôt sur les salaires (IRP) équivaut à une expropriation supplémentaire de 180 millions de dollars par an. De fait, le gouvernement s¹est engagé auprès du FMI à ramasser plus pour mieux payer le service de la dette externe et à ne pas modifier les caractéristiques de base de la contribution injuste : les impôts indirects continueront à être plus importants que les impôts directs pour que le système fiscal puisse contribuer à la concentration des revenus et de la richesse. Urgence focalisée Le « navire amiral » du gouvernement a largué ses amarres. Les séquelles des gouvernements néolibéraux successifs ont causé trop de victimes : des dizaines de milliers de personnes qui survivent dans des conditions dramatiques. C¹est pour cela que la Plan National d¹Attention à l¹Urgence Sociale (PANES), est une « priorité absolue ». Le dernier rapport de l¹Institut National de Statistiques (INE) dessine de manière très crue la géographie de la pauvreté dans le pays (13). Près d¹un million de pauvres (presque 30 % de la population) et 200 000 dans la catégorie des indigents. Mais ceux qui survivent dans la tranche de la « pauvreté dure ou chronique », c¹est-à-dire irréversible ou indépendante des variations du cycle économique, atteignent les 300 000. Cette tranche des « exclus » ont un revenu 22 fois inférieur à celui de ceux qui sont considérés pauvres !. Comble des calamités : 57 % des enfants naissent dans des foyers dont les « besoins de base ne sont pas satisfaits ». Sur ce fond, « le combat contre la pauvreté » est la bannière déployée aux quatre vents par le gouvernement. Le PANES a été créé pour atteindre, effectivement, près de 40 000 foyers en deux ans (200 000 personnes). Objectif : « inclure les exclus ». Le budget du PANES est de 134 millions de dollars par an (100 millions apportés par le gouvernement et 34 par la BID). Le montant investi par le gouvernement ‹ 0,6 % du PIB ‹ est un chiffre honteux si on le compare à celui qui est consacré au paiement des intérêts de la dette extérieure (presque 8 % du PIB). Il comprend un « revenu citoyen » (sorte de RMI) de 1 360 pesos (55 dollars) et diverses « prestations » de santé, d¹éducation, d¹hébergement pour les sans-abri ainsi que des contrats de quatre mois avec un salaire de 1 900 pesos (70 dollars). Mais s¹il y a plus de 15 000 demandes pour des emplois de ce type, il faudra passer par unŠ tirage au sort. Tout cela à condition, bien entendu, que les « bénéficiaires » s¹acquittent de quelques obligations comme celle de se rendre à un centre de santé, de garantir la scolarité des enfants et adolescents de la famille et de réaliser certains travaux communautaires. Jusqu¹à présent, 140 000 personnes se sont inscrites, mais seulement 25 000 d¹entre elles ont reçu des visites afin de vérifier leur « réel état de pauvreté ». A peine 15 000 d¹entre elles ont reçu la subvention, ce qui a provoqué des manifestations et de nombreux piquets dans les quartiers les plus pauvres. C¹est dire que la promesse de réaliser rapidement le PANES, en rapport avec l¹urgence de la situation, ne sera pas tenue. Non seulement parce que l¹on ne dispose pas de l¹infrastructure nécessaire ni du personnel expérimenté, mais parce que le travail « volontaire » promu depuis le Ministère, a donné lieu à une série de conflits sur l¹information, l¹organisation et le paiement des déplacements. Peu nombreux sont ceux qui contredisent actuellement le caractère partial et d¹assistance du PANES. Les discours de la Ministre du Développement Social (Marina Arismendi, Parti communiste), martelant sans cesse que l¹on « est en train de construire des sujets autonomes », capables d¹agir pleinement en tant que citoyens de plein droit, se heurtent à la réalité d¹une politique gouvernementale qui non seulement ne s¹attaque pas aux réalités d¹exploitation et surexploitation qui sont les racines de la pauvreté (de l¹injustice, pour être plus précis), mais qui transforme en conditions (« contreparties ») ce qui devrait être des droits démocratiques fondamentaux : le droit à la santé, à l¹éducation, au logement, au travail. Jusqu¹à présent, tout l¹univers du Plan s¹appuie sur les « conditions » : exigence pour la famille de scolariser les enfants et contrôle sanitaire de la famille. Il s¹agit là pour l¹instant des seules contre-prestations, le travail temporaire et les activités communautaires doivent s¹y ajouterŠ on ne sait pas quand. Si la construction de « sujets autonomes » et de la « citoyenneté » ainsi que l¹appel au potentiel émancipateur latent dans la « société civile », se réduisent à cela, l¹on peut dire que le PANES est bien peu de chose. La politique (bureaucratique) du Ministère du Développement Social correspond à une stratégie de contention et de focalisation de l¹urgence sociale. Les investigations et enquêtes auxquelles sont soumis les « bénéficiaires » montrent qu¹il n¹y a aucun travail de conscientisation, de socialisation et de promotion de l¹auto-organisation. La grande majorité des interrogés répond que c¹est une aide qui tombe bien, qui sert à quelque chose. Cependant, les rues et les transport en commun continuent d¹être les témoins du drame : des milliers de personnes (pour la plupart des jeunes sans emploi et des enfants) qui ont adopté l¹aumône comme stratégie de survie. Cette « urgence sociale » ne coûte rien à la bourgeoisie. Le gouvernement a opté pour la ligne du moindre conflit avec elle. Dans le cas contraire, au lieu d¹un programme de focalisation, dirigé par définition vers un segment seulement des couches les plus paupérisées, il aurait ciblé sur le gaspillage des riches, bien plus important en volume et du point de vue de la justice sociale. Par exemple, il aurait pu faire une incursion du côté des gigantesques évasions fiscales des grandes entreprises, des exonérations d¹impôts scandaleuses (14), du non-respect systématique du Code du travail par les patrons ou alors du côté des millions de dollars que les mafias de la contrebande blanchissent dans le réseau bancaire. Au lieu de contrôler les pauvres et de sanctionner les « bénéficiaires » du PANES qui ne s¹acquittent pas des « contreparties », la société (et le gouvernement) auraient plutôt intérêt à contrôler les riches et leurs fortunes. Il n¹y a pas eu de réquisitions des stocks de nourriture et de vêtements emmagasinés dans les grands supermarchés et par les grossistes, pas même un impôt sur le pourcentage des bénéfices des entreprises. Mais voulait-on que le slogan « celui qui en a plus paye plus » devienne une réalité ? En marquant le terrain Le progressisme agence et ordonne le programme. Il dispose en sa faveur d¹une légitimité politique et sociale incontestable. Contrairement aux gouvernements précédents, il ne réprime pas les protestations et apparaît plus sensible aux demandes populaires. Il apparaît comme un gouvernement qui étend les droits démocratiques, assure la transparence de l¹exercice de la politique et de l¹emploi des fonds publics. Sous ce dernier aspect ‹ et pour le moment ‹ tant le gouvernement de Tabaré Vázquez que le Frente Amplio, sont aux antipodes du gouvernement Lula et du PT au Brésil. Les initiatives prises par le gouvernement peuvent aller, d¹une part, dans le sens de garantir le droit syndical, d¹intégrer les occupations d¹entreprises au sein du droit de grève, d¹autoriser le libre fonctionnement des radios communautaires, d¹éliminer les règlements répressifs dans l¹enseignement, et d¹autre part, dans un sens franchement réactionnaire (coquetteries envers la hiérarchie de l¹Église Catholique, campagnes contre la dépénalisation de l¹avortement et de la consommation de drogues « illégales », etc.). Cette stature permet au gouvernement de jouer fort la carte de « l¹héritage maudit » laissé par les gouvernements néolibéraux. L¹inégalité, le chômage et la pauvreté, comme la corruption, le clientélisme et « l¹inefficacité » de l¹État « ne peuvent pas être dépassés en un jour ». Ils imposent une période de « transition post-néolibérale », de développement lent et progressif de « petits changements continuels ». Cela signifie qu¹il veut refroidir, retarder, ou directement réduire l¹intensité et le volume des demandes. À cet effet, il s¹appuie sur deux piliers : ‹ d¹une part, le crédit ouvert par un mouvement de masses qui considère le gouvernement progressiste, comme une avance de ses conquêtes ; ‹ d¹autre part, le collaborationnisme des secteurs de la gauche et du mouvement syndical qui, en dépit de contradictions et de tensions ponctuelles, parlent de « notre gouvernement ». Sa capacité de « marquer le terrain », lui a permis de suivre un chemin sinueux en ce qui concerne la question des déténus-disparus et de l¹impunité du terrorisme d¹État durant les années de la dictature militaire (1973-1985). Cependant ce point des droits humains, peut s¹avérer être une erreur gouvernementale et ouvrir une crise politique. L¹intention « de tourner la page » (un euphémisme pour dissimuler l¹objectif de mettre « un point final ») se heurte à des obstacles, principalement du fait que l¹impunité a acquis un rang institutionnel (Loi de Caducité des Intentions Punitives de l¹État, approuvée par 52 % de l¹électorat le 16 avril 1989). Cette loi d¹impunité a permis aux militaires de jouir d¹une amnistie et d¹éviter des mises en accusation et des emprisonnements. Le gouvernement a réaffirmé sa volonté de « mettre en pratique » les articles de cette loi que les gouvernements de la droite ont laissé en sommeil (par exemple, faire des investigations et juger quelques cas de disparitions). Tout le pari de Tabaré Vázquez consiste dans l¹espoir que les militaires eux-mêmes fourniront les données pour retrouver les restes des disparus, en particulier ceux de la belle-fille du poète argentin, Juan Gelman. Mais au-delà d¹une opération médiatique qui intoxique sur le « changement historique » à propos de la disposition des forces armées à transiter par le chemin de la « révision », ce qui est certain, c¹est que les résultats n¹apparaissent pas. Toutefois, le gouvernement n¹abandonne pas l¹idée de demander un « pardon institutionnel » pour clore ce « chapitre pénible de notre histoire ». Les parents des détenus-disparus et les mouvements des droits humains insistent pour la recherche de la vérité et la justice. De nouvelles révélations (sur les enterrements clandestins et les vols de la mort) renforcent tant les dénonciations que les mobilisations, spécialement propulsées par l¹Assemblée Mémoire et Justice. La perception qu¹il est nécessaire de relancer une campagne pour l¹annulation de la loi d¹impunité, pour que les tortionnaires et les assassins aillent à la prison, se développe. Hégémonie populaire ? Les élections municipales du 8 mai ont étendu la primauté politique et électorale du Encuentro Progresista - Frente Amplio - Nueva Mayoría (EP-FA-NM) (15) Les partis bourgeois traditionnels, Colorado et Nacional, ont de nouveau été balayés dans les urnes et restent sur la défensive. Le bilan pour le progressisme ne pouvait être plus favorable. A partir du 7 juillet et pour les cinq prochaines années, il gouvernera 8 des 19 départements, dont la capitale du pays, Montevideo, pour la quatrième fois consécutive. Plus de 70 % de la population se trouve sous son administration, de même que près de 78 % du PIB, ainsi que les régions qui concentrent la production industrielle, le commerce, l¹agro-exportation, les services et le tourisme. Il a la majorité dans les deux chambres de représentants, dans les directoires des banques publiques, des entreprises publiques et dans les organismes constitutionnels de contrôle. Si cela n¹était déjà suffisant, il aura aussi la majorité dans les conseils municipaux des départements où il a gagné les élections. Cette avalanche du vote utile « pour continuer de changer », a offert à Tabaré Vázquez un « énorme soutien » qui renforce sa légitimité au-delà de toute affiliation politico-partisane. Selon tous les instituts de sondages, le président jouit d¹une popularité qui dépasse les 70 %. Cependant, cette nouvelle carte politique où la couleur progressiste est prédominante, implique-t-elle la consolidation d¹un nouveau bloc hégémonique ? Plusieurs secteurs (dirigeants du Frente Amplio, politologues et journalistes) alimentent l¹idée que les résultats électoraux reflètent la « construction de l¹hégémonie populaire » que le Frente Amplio a accumulée depuis trois décennies. Le problème est que la plupart d¹entre eux ne parviennent pas à établir le lien qui existe entre la régression idéologique, politique et programmatique de la couche dirigeante du progressisme, d¹une part, et la subordination de cette « hégémonie populaire » aux conditions de domination économique et l¹exploitation sociale qui maintiennent les classes possédantes. La perspective stratégique du progressisme se fonde sur trois piliers : 1. L¹application d¹une large « concertation sociale » qui garantisse la « gouvernabilité » ; 2. La priorité des plans pour « combattre la pauvreté » comme moyen de contenir et de désactiver des radicalisations sociales ; 3. La « viabilisation de la politique macro-économique » imposée par les institutions financières internationales. En réalité, il s¹agit d¹une continuité alignée sur la matrice du programme néolibéral. Il est donc possible d¹affirmer que les forces intéressées dans le maintien et la reproduction de l¹ordre capitaliste ont obtenu une victoire de poids en réussissant à étendre leur hégémonie au-delà de leurs bases traditionnelles, en obtenant que des organisations et des courants politiques de gauche, associés historiquement à la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste, s¹agenouillent devant les programmes du « libre commerce » et s¹adaptent complètement à la « démocratie électorale ». Le permis de gouverner ne signifie que cela. Les réformes et les transformations radicales dans le domaine de la politique et de l¹économie sont interdites. C¹est pour cela que l¹importance « d¹être gouvernement » et d¹avoir chassé la droite de la direction politique de l¹État, rencontre sa contre-tendance : ce gouvernement, qui est le fruit d¹une longue trajectoire de luttes populaires et d¹un mouvement anti-néolibéral de masse, finit par appliquer une politique économique conservatrice qui fragmente sa propre base sociale. Cela génère une crise de « paradigmes » de gauche, un recul de la conscience de classe, des frustrations et des écoeurement sur le destin de « l¹autre Uruguay possible ». Ceux qui croient ‹ et proclament ‹ que les changements politico-électoraux suggèrent une « défaite historique » du néolibéralisme tombent dans une espèce d¹auto-illusion. Loin d¹avoir été vaincue, l¹hégémonie néolibérale continue d¹imprégner politiques, programmes et stratégies des forces (et de gouvernements) qui, dans la perception populaire, se situent dans le champ de la gauche, le centre-gauche et le progressisme. A titre d¹exemple, les gouvernements voisins de Lula, Lagos et Kirchner. Les alliances, les pactes programmatiques et la subordination à la « gouvernabilité démocratique » s¹expliquent par les mutations politiques, idéologiques, sociales et culturelles qui ont traversé la gauche au cours des dernières années. Cela devrait être pris en compte lorsque l¹on parle, très à la légère, de la construction d¹une « hégémonie populaire » alors que des notions si essentielles que l¹accumulation du capital, l¹exploitation, l¹oppression, la nature de classe de l¹État ou la domination impérialiste, apparaissent diluées dans le cliché de « pays productif ». Construire les alternatives Cette légitimité du progressisme implique-t-elle que le mouvement ouvrier et populaire ait délégué ses revendications au gouvernement ? La réalité démontre que, d¹une manière inégale et fragmentée, les mouvements sociaux continuent leurs demandes et leurs mobilisations. Même si l¹on constate un des moments de reflux le plus important dans les luttes sociales. Cependant, que ce soit pour exercer une pression afin de provoquer des changements dans les politiques du gouvernement, que ce soit pour faire face à l¹omnipotence des patrons, qui continue de générer des conflits, ou que ce soit pour élargir et fortifier l¹organisation populaire, la résistance maintient un fil de continuité. Les mobilisations de la COFE (fonctionnaires), la reprise de la lutte pour le respect du Plébiscite sur l¹eau, les marches contre les usines de cellulose, les occupations de fabriques du cuir, de frigorifiques et vinicoles, le retour des manifestations bruyantes contre les militaires et les fonctionnaires de la dictature, les réclamations des coopératives de logement, les manifestations dans les quartiers, les protestations de petits producteurs endettés, etc., s¹ajoutent à une croissance du taux de syndicalisation urbaine et rurale, la plus importante des dernières années (16). A même eu lieu un premier arrêt général de travail de trois heures, bien qu¹il ait été dit clairement que « ce n¹était pas contre le gouvernement ». Cela arrive dans un moment d¹intérêt croissant pour la politique, doublé de l¹espoir de « continuer de changer » que le propre discours officiel met en avant. Ce sont ces « contradictions » qui composent un processus dont la fin est ouverte, un processus conflictuel, de lutte de classes. Un processus où le mot décisif est celui de la résistance sociale, des mouvements populaires, de la gauche classiste et combative. Un processus où ont lieu aussi des manifestations de critique et de protestation qui apparaissent dans quelques Comités de base du FA, non seulement contre la politique économique du gouvernement, pour l¹Eau et contre les fabriques de cellulose, mais aussi contre le Traité avec les États-Unis. La brèche peut devenir plus profonde, de manière lente mais soutenue, dans la mesure où il y aura un mouvement populaire qui réclame des « solutions ». Ce serait illusoire de croire qu¹un gouvernement comme celui de Tabaré Vázquez (héritier de la crise socio-économique et de la perte de crédibilité des partis bourgeois) puisse maintenir, de manière prolongée et sans tensions, la « gouvernabilité démocratique ». Mais les politiques économiques néolibérales du progressisme peuvent aggraver la fracture sociale, ce qui affaiblirait les capacités de réponse de la part des salariés, des chômeurs, ces couches paupérisées. Donner forme à une politique alternative au programme du progressisme constitue une urgence sociale et politique plus grande encore que celle d¹une résistance cantonnée dans les secteurs réduits des mouvements sociaux. Car il s¹agit de construire une large convergence sociale qui puisse combattre la politique économique du gouvernement et du FMI. En effet, si cette alternative sociale et économique ne voit pas le jour, les dynamiques politiques centrifuges augmenteront en s¹appuyant sur les déchirures du tissu social. L¹espérance frustrée pourrait alors laisser le terrain libre au retour des élites dominantes et leurs serviteurs. Telle est la question essentielle ‹ stratégique ‹ qui se pose à une gauche radicale et anticapitaliste qui, au-delà de sa tactique « d¹accumulation de forces » et de son horizon de « regroupement », a été incapable de construire une politique alternative et unitaire, tant pour éviter la dispersion que pour promouvoir l¹action et la mobilisation populaire. Tel est le déficit majeur. La gauche radicale se trouve sur la défensive et atomisée en une dizaine de groupes dont le volume de militants et l¹implantation sont très variés. De toute façon, quelques espaces de coordination politique (17) commencent à se développer dans les syndicats, dans les quartiers, dans la lutte contre l¹impunité et, surtout, dans le mouvement pour la défense de l¹eau. C¹est-à-dire, dans le champ des résistances sociales et des demandes populaires les plus urgentes. Montevideo, 22 août 2005 * Ernesto Herrera, correspondant d¹Inprecor en Uruguay et éditeur de Correspondencia de Prensa (bulletin électronique du réseau solidaire de la gauche radicale) est membre du Colectivo militante por la unidad de los revolucionarios (Collectif militant pour l¹unité des révolutionnaires). 1. « Tabaré Vázquez, plus proche de Lula que de Kirchner », dit la « Une » du journal argentin Ámbito Financiero du 6 mai 2005. 2. Interview dans l¹hebdomadaire Búsqueda du 5 mai 2005. 3. Éditorial d¹El Observador Económico du 7 mai 2005. 4. Le Traité entre l¹Uruguay et les États Unis a, en réalité, plus d¹importance politique qu¹économique, dans la mesure où il met en cause les rapports avec les autres membres du MERCOSUR et, s¹il est ratifié, il validerait le blocus contre Cuba. Le Traité a été signé par le gouvernement de Jorge Batlle le 25 octobre 2004 et il a été soumis au Parlement le 26 février 2005, quelques heures avant l¹entrée en scène du gouvernement progressiste. 5. Le Movimiento 26 de Marzo est l¹opposition la plus visible à la politique économique du gouvernement à l¹intérieur du Frente Amplio. Il a subi récemment une fracture importante : sa principale personnalité publique, l¹ex-député Raúl Sendic (fils), qui est aussi le vice-président d¹ANCAP, a abandonné le 26 de Marzo car il considère sectaire la position critique vis-à-vis du gouvernement. Avec d¹autres militants, dirigeants ou conseillers municipaux, il constitue un nouveau groupe politique. 6. El País du 27 mai 2005. 7. Déclarations à El Observador Económico du 25 février 2005. 8. Des tarifs ont augmenté avant même l¹accord avec le FMI : l¹eau de 5 % ; l¹électricité de 9,3 % ; les combustibles de 6,7 %. 9. « Asentamientos » : ensemble de logements construits et financés par leurs occupants et qui se trouvent sur des terrains étatiques ou privés, sans autorisation des propriétaires des dits terrains. Cela entraîne l¹entassement, l¹absence du tout-à-l¹égout et, souvent, ils se situent sur des terrains inondables. L¹électricité est obtenue par la voie de « l¹accrochage », c¹est-à-dire, des installations illégales. Environ 200 000 personnes vivent dans ces « asentamientos » ; la plupart sont des chômeurs, des travailleurs « informels » et des jeunes couples qui n¹arrivent pas à payer un loyer. 10. Le dernier Congrès de PIT-CNT (2003) exigeait un salaire minimum de 5 500 pesos (environ 250 dollars de cette époque-là) mais la direction syndicale a rabaissé successivement la revendication. 11. El País du 27 mai 2005. 12. Rapport sur la Conjoncture, PIT-CNT, ³Institut Cuesta Daurte², juin 2005. 13. Estimations de la pauvreté par la méthode des revenus, année 2004, publié par l¹INE, avril 2005. 14. Une étude de la Banque de la Prévision Sociale (BPS) signale que pendant l¹année dernière les exonérations ou réductions de charges patronales ont atteint 136 millions de dollars. Ces exonérations, qui ont été la règle dans les dernières années, n¹ont pas stimulé la création d¹emplois comme le prétendaient les gouvernements néolibéraux. Au contraire, le chômage a augmenté. Rapport du BPS : « Exoneraciones de aportes patronales del BPS : algunos de sus efectos en los programas de previsión social ». 15. Avec 48 % des suffrages, la coalition de centre gauche a réaffirmé sa majorité dans tout le pays. La droite a été reléguée aux 11 départements les moins peuplés et dont l¹incidence politique et économique est moindre : le Parti Nacional (29,7 %) a obtenu 10 départements et le Parti Colorado (16,8 %) seulement un département. 16. L¹augmentation de la syndicalisation se situe autour de 30 000 nouveaux affiliés, y compris un syndicat des policiers qui commence à se constituer. La PIT-CNT compte autour de 130 000 membres, soit 10 % de la force du travail. 17. C¹est le cas de la Force révolutionnaire militante, qui vient de réunir plus de cent militants de la gauche radicale et des militants sociaux, dans l¹objectif de constituer un espace de coordination politique sur la base d¹une plate-forme commune. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 40960 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/0bfe5786/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:39:22 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:39:42 2005 Subject: [QI-P] INP509-Lectures & film Message-ID: Lectures Femmes, genre et sociétés Regroupés autour de six thèmes (concept et problématique, corps, famille, marché du travail, pouvoir-politique-mobilisations et débats contemporains), les 49 articles composant ce livre offrent un large panorama des questionnements et recherches actuelles autour de la notion de genre. Il n?est évidemment ni possible, ni utile de résumer un tel ouvrage. Les points de vue sont pluralistes, quelquefois opposés, les sujets traités ne le sont pas de manière homogène. Les auteur(e)s sont des universitaires, le plus souvent des sociologues. Il est dommage que les savoirs des collectifs féministes et des syndicalistes n?aient pas été mis à contribution. Nous ne signalerons que l?article de Danielle Kergoat « Rapport sociaux et division du travail entre les sexes » qui résume particulièrement bien les concepts et la problématique générale. Cet ouvrage concourt à regrouper les connaissances et devrait servir à animer des débats sur les conséquences des divisions sexuelles dans l?ensemble des champs sociaux, dans les pratiques émancipatrices ainsi que dans les formulations de nos aspirations à une autre société. Mieux pris en compte, les points de vue de genre, modifieraient certaines revendications mises en avant dans les mobilisations sociales, comme par exemple la revendication du droit à la retraite, avec 37,7 annuités à 60 ans, qui unifie les salariés du privé et du public mais écartent les salarié(e)s d?une retraite à taux plein (la majorité des femmes ne peuvent atteindre ce nombre d?annuités à 60 ans ? ni plus tard pour une part d?entre elles ? pour cause de discontinuité dans le travail ? congés de maternité, chômage, temps partiel, etc.) ; ou la défense de l?imposition unipersonnelle (contre l?imposition par couple) qui donnerait un statut, autre que celui de conjointe, à de nombreuses femmes. Pour approfondir certains sujets, cette lecture mérite d?être complétée par celle d?ouvrages récents : ? Le travail de genre ? les sciences sociales à l?épreuve des différences de sexe. Sous la direction de Jacqueline Laufer, Catherine Marry et Margaret Maruani, La Découverte, Paris 2003. ? Quand les femmes s?en mêlent ? Genre et pouvoir. Sous la direction de Christine Bared, Christian Baudelot et Janine Mossz-Lavau, Éditions de la Martinière, Paris 2004. D.E. * Femmes, genre et sociétés ? L?état des savoirs, Sous la direction de Margaret Maruani, La Découverte, Paris 2005, 25 ? --------------------- Lectures Mieux comprendre les OGM Le nouveau livre d?ATTAC ne traite pas de tous le problèmes liés à la transgenèse mais des risques liés à l?utilisation des plantes transgéniques dans l?agriculture et l?alimentation. La première partie du livre revient sur l?absence de débat scientifique sur les chimères génétiques (nom plus exact des organismes génétiquement modifiés), sur un certain nombre de conséquences largement déniées : mutations des prédateurs (une étude indique à quelle rapidité apparaissent des pyrales (1) résistantes à l?insecticide Bt sensé protéger les céréales après modification de leur matériel génétique), pollution des eaux et du sol (les études du ministère de l?Agriculture des USA montrent que si des agriculteurs conventionnels utilisent moins de produits phytosanitaires grâce à une amélioration de leurs pratiques, les cultivateurs d?OGM augmentent leur consommation dès la quatrième année de diffusion des OGM, les quantités d?insecticides et d?herbicides sont estimées à 23 000 tonnes en 2003), absence d?augmentation des rendements (le tableau cité en page 37 indique non seulement une baisse des rendements mais de plus des surcoûts sur le « soja  Roundup Ready »), etc. Les grandes entreprises visent non seulement à augmenter leurs profits et à réduire l?indépendance des paysans par des liens contractuels renforcés (obligation d?acheter les semences chaque année), mais aussi à transformer les applications actuelles en choix à très long terme, voire définitifs. A ce titre, il faut lire attentivement le « contrat Montaso relatif au colza déjà cité » (page 43 à 46). L?ensemble des réalités liées aux OGM est présenté clairement, avec une volonté d?explications détaillées, prenant en compte un maximum d?informations disponibles et en reliant toujours les données actuelles aux futurs conséquences envisageables. En absence de débats démocratiques et sans évaluation, indépendante des firmes agro-alimentaires et laboratoires pharmaceutiques, des risques réels ou potentiels, (il est significatif, et ATTAC a bien raison d?insister sur cette problématique, que les grandes compagnies d?assurances ne veulent pas couvrir les risques liés aux OGM), les actions de désobéissances civiques qui ont été engagées doivent se poursuivre. Le dossier juridique fourni aux maires pour faire interdire les cultures en plein champ sur les territoires communaux est fort utile. Il est cependant dommage qu?un dossier de même type n?ait pas été élaboré, en direction des salariés des coopératives agricoles et des firmes de l?agro-alimentaire, permettant ainsi la démultiplication des interventions citoyennes sur les OGM. Une fois de plus ATTAC joue un rôle irremplaçable d?éducation populaire. D.E. * ATTAC, Les OGM en guerre contre la société, Mille et une nuits, Paris 2005, 3 ? 1. Papillon crépusculaire dont les chenilles sont sont souvent nuisibles aux cultures (vigne, maïs, etc.) ----------------------------- Lectures Coloniser-Exterminer? Olivier Le Cour Grandmaison s?est engagé dans une « démarche et une exigence rebelles à l?ordre des savoirs récemment utilisés (page 25) », et nous livre un texte très dense, illustré de multiples et longues citations de personnalités civiles (en particulier Tocqueville : « Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l?époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu?on nomme razzias et qui ont pour objet de s?emparer des hommes et des troupeaux » (page 101) et également de personnalités militaires. Les termes employés, la négation de l?autre, la violence non dissimulée, nous montrent une société du milieu du XIXe siècle consciente de ces faits et gestes et les revendiquant ouvertement au nom du progrès et de la civilisation. Nous sommes loin du maquillage de l?histoire dans une narration mythique et reconstruite à l?abri des oublis. Dès l?introduction, l?auteur nous précise que certains mots peuvent présenter plusieurs sens (nommant des actes jugés, aujourd?hui, fort éloignés les uns des autres) et qu?il est impératif pour lire les textes cités de s?affranchir de leurs acceptations récentes forgées après Auschwitz (page 19). Un exemple frappant en est le mot « exterminer » présent dans le titre de son livre. Le livre est accablant sur les méthodes employées par l?armée française dans les territoires algériens et sur les justifications développées par les hommes politiques. Il est éprouvant de lire la description des enfumades, des massacres de prisonniers, des razzias, des destructions de village ; entendre et ressentir les mots de « hordes arabes », « races inférieures », « vies sans valeur », découvrir et penser les développements de notions comme « espace vital » et de « responsabilité collective », de suivre les spoliations légales, le code de l?indigénat et l?internement administratif. Olivier Le Cour Grandmaison ordonne les actions, les forces matérielles et les idées sous-jacentes en faisant ressortir les logiques propres et totalisantes de l?action coloniale. Comment ne pas penser ces temps oubliés et cachés, à l?aune de temps plus modernes, plus proches, plus commémorés ? A de multiples reprises, la narration sera soutenue par des remarques méthodologiques précises, pour permettre à l?historien-philosophe, et à nous lectrices ou lecteurs, de parcourir d?autres lieux et époques. Ces allers et retours, éclairent des liens, des ressemblances, de possibles projections ou extensions, d?un regard pertinent comme sur « le statut des juifs sous Vichy » ou sur « les camps d?extermination » sans en nier les différences fondamentales et leur objet irréductible à la violence coloniale. L?ultime chapitre étend le champ de la réflexion. La guerre « coloniale » se poursuivait dans et contre la « sociale ». Des liens structurants, des croisements dans l?histoire des classes et des populations sont mis à nu avec une force démonstrative toujours ancrée dans de riches sources documentaires. Ce livre est une invitation à la mémoire, à la connaissance et à la nécessaire réflexion sur la colonisation. Si les faits d?alors ne tissent pas une toile où s?épanouiraient, en les relativisant, les crimes du XXe siècle, les expériences concrètes et les modelages de la société qu?ils ont engendrés, ont favorisé cependant des espaces fertiles à de nouvelles atrocités. « Nous n?avons pas fini de prendre la mesure de la terrible fécondité de cette histoire et de ses conséquences désastreuse pour le siècle des ?extrêmes? et des génocides. Il n?aurait pas été ce qu?il fut sans le ?siècle de fer? et de sang imposé par les Européens aux ?races inférieures? d?Afrique et d?ailleurs. » Post-scriptum : a) Sur Tocqueville, apôtre de la colonisation, l?historien rappelle aux chantres néolibéraux de l?auteur de la « Démocratie en Amérique » que celui-ci fut un partisan des destructions, des massacres et déportations en Algérie, dans un bel article dans le n° 82 de aôut-septembre de Manière de Voir intitulé « Pages d?Histoire occultées ». A lire aussi dans ce riche numéro un article de Daniel Bensaïd sur « La révolution française refoulée » b) Dans la Remarque n° 1, Engels et Marx : le colonialisme au service de l?histoire « universelle » (page 40) Olivier Le Cour Grandmaison revient sur le caractère unidimensionnel des analyses centrées sur le seul rôle « émancipateur du capitalisme », négligeant les conséquences sociales des processus dans une série de pays dominés et devrait aussi nous inciter à plus de vigilance dans l?exposition de faits rarement unilatéraux. c) La Remarque n° 2 (page 161) sur le livre de Joseph Conrad  « Au c?ur des ténèbres » aurait mérité un développement sur son adaptation cinématographique actualisée à la guerre du Vietnam par Coppola dans « Apocalyse Now ». Didier Epsztajn * Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer ? Sur la guerre et l?État colonial, Fayard, Paris 2005, 22 ? --------------------- Film « The Take » d?Avi Lewis et Naomi Klein « The Take », qui sortira en DVD en octobre, est une réponse aux critiques sur l?absence d?alternative politique face au capitalisme : les ouvrières et ouvriers d?une usine argentine, mis au chômage par leur patron, décident de la réquisitionner, et de reprendre le travail pour leur propre compte. On est loin ici du manichéisme lourdaud façon Michael Moore : le sujet, ce sont les ouvriers et ouvrières et leur lutte. Sans illusion sur Nestor Kirshner, le discours est clair : l?ennemi, c?est bien le capitalisme, et la réponse l?autogestion et l?expropriation. Comme le dit une ouvrière de l?usine : « Nos rêves n?ont pas de place dans vos bulletins de vote ». Un film salutaire, politique, révolutionnaire? Ivan Guimbert * Avi Lewis et Naomi Klein, « The Take » (DVD), MK2 Éditions, sortie annoncée le 12 octobre 2005, 19,00 ?. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 3584 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/0e3acdec/attachment-0004.dot -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 5120 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/0e3acdec/attachment-0005.dot -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... 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Non, elle, elle traite des pierres (comme ce truc qui dit : « Quel joli petit caillou sur lequel trébucher ! ») La géométrie, c¹est affaire de surface, de volume, de longueur, de largeur et de « honni(e) soit qui mal y pense ». Hum ! Ça y est, me revoilà à jouer sur les mots. C¹est sans doute parce que beaucoup sont ceux et celles qui ne vont pas aimer ce que nous allons dire. Nous allons en effet nous référer à la prétendue différence entre la droite, le centre et la gauche : en politique faite « d¹en haut ». Immédiatement, bien sûr, ça se complique : extrême droite, droite modérée, droite « confessionnelle », gauche « fidèle aux institutions », extrême gauche ou gauche radicale, gauche modérée, centre, centre-gauche, centre-droite, centre-centre, défense centrale et avant-centre. Mais, là-haut, tous prétendent être l¹un ou l¹autre, selon le bon vouloir du nouveau diktat, c¹est-à-dire du « taux d¹audience ». De sorte que certains sont un jour à un endroit et aussi bien le jour suivant à l¹opposé. Ça fait même tourner la tête de les voir sautiller d¹un côté et de l¹autre. Alors, une petite pause. Ou une géométrie impossible. Pour tenter de comprendre une telle géométrie, il faut à notre avis tenir compte du fait que le capitalisme a engagé, dans cette phase de mondialisation néolibérale, une véritable guerre mondiale, partout et sous toutes ses formes. Cette guerre ne se contente pas de détruire, entre autres, les rapports sociaux. Elle tente également de les restructurer selon la logique des vainqueurs. C¹est dans les décombres produits par cette guerre de reconquête que gisent les bases matérielles et économiques de l¹État-nation traditionnel. Mais il n¹y a pas que lui. Les instruments et les formes de domination traditionnels (les rapports dominant-dominé et les rapports dominés-dominés), eux aussi, ont été détruits ou sérieusement endommagés. Semblable destruction affecte donc également la classe politique traditionnelle et sa composition, ses rapports internes, ses rapports avec le reste de la société (et pas uniquement avec les dominants) et ses rapports avec les classes politiques d¹autres pays (ce que l¹on appelle les relations internationales). De sorte que la guerre néolibérale a transfiguré la politique traditionnelle et la fait marcher au rythme des spots publicitaires. Or la destruction causée par la bombe néolibérale dans la politique mexicaine a été si effective que, également selon notre modeste point de vue, là dans la sphère de tout en haut, il n¹y a rien à faire. Ou alors si, des programmes comiques. Là- haut, en effet, il est censé par exemple exister un centre, une gauche et une droite ; mais en période électorale, tout le monde vient s¹entasser au centre. Tout se passe comme si la géométrie rétrécissait et que tous s¹entassent au centre en hurlant : « J¹EXISTE ! » « J¹existe ! », dit le PAN, le Parti d¹action nationale Le PAN. Le parti de la nostalgie pour la lutte démocratique, pour Gómez Morín et « l¹humanisme politique ». De la nostalgie pour l¹Opus Dei, pour l¹ACJM et Canoa (1). De la nostalgie pour la guerre des Cristeros, le saint suaire et la colline du Cubilete (2). De la nostalgie pour la bonne conscience, les bonnes manières, les gens comme il faut. De la nostalgie pour le triomphe de la culture et de la rubrique Société dans les journaux (quand elle était distincte de la rubrique policière). De la nostalgie pour Maximilien, Charlotte, Elton John (3) et l¹époque où le Mexique était un empire. De la nostalgie pour l¹aspirine dominicale administrée par le pédéraste de service, pour le « ring side » lors de la visite du (ou au) pape et pour les retraites spirituelles du « Sauvons le monde du méchant diable communiste, soyons les soldats de Dieu ! ». De la nostalgie pour les soirées de bridge, le thé-canasta, les chevaliers de Colomb. De la nostalgie pour l¹autodafé des bulletins de vote de 1988 (4) et la cohabitation avec le PRI. De la nostalgie pour un ordre du jour où ne figureraient pas les zapatistes. De la nostalgie pour « La patrie, chef, c¹est l¹histoire recluse dans un couvent ! » (5). À l¹instar du gouvernement fédéral actuel, le PAN est aujourd¹hui dirigé par l¹organisation d¹extrême droite « El Yunque » (6). Le PAN historique, et toute sa nostalgie pour les familles bien au chaud sous leurs couvre-lits douillets, gît sous le poids de cette « Enclume ». Et c¹est cette même organisation (qui l¹eût cru ?) qui essaie de nous convaincre que le PAN est aujourd¹hui une organisation politique du centre. Aussi nous présente-t-elle comme éventuels candidats à la présidence une constellation de médiocres, où se distingue, honneur à qui de droit, le triste « croupier » Santiago Creel Miranda (7) ‹ qui fut, si je ne m¹abuse, ministre de l¹Intérieur dans la période Fox-Sahagún et que l¹on peut trouver maintenant pleurnichant dans les bras du Coyote Fernández de Cevallos (8). Une liste de précandidats où la seule qui ait quelques possibilités réelles n¹apparaît pas... Pour l¹instant. Elle préfère tirer les ficelles que le Yunque lui fournit pour se mettre sur les rangs. D¹abord, pour décrocher un poste qui lui confère l¹impunité ‹ impunité promise par Andrés Manuel López Obrador (9) sans que personne ne lui ait rien demandé ; enfin, en tout cas, pas publiquement ‹, et, ensuite, quand la baudruche Creel aura fini de se dégonfler, pour céder aux clameurs issues des catacombes de la droite l¹implorant, la suppliant, lui demandant, exigeant qu¹elle soit candidate à la présidence du Mexique. Candidate du centre, bien entendu. « J¹existe ! », dit le PRI, le Parti révolutionnaire institutionnel Le PRI, le parti du « développement stabilisateur ». L¹inventeur du système de parti d¹État, disséqué à l¹époque par les analyses de José Revueltas, Adolfo Gilly, Daniel Cosío Villegas et Pablo González Casanova (10). Le parti de « Mister Amigou » (11). Le parti de la répression des médecins, des cheminots et des électriciens. Le parti du massacre du 2 octobre 1968 (12) et de celui du 10 juin 1971 (13). De la « guerre sale » des années 1970 et des années 1980 (14). Le parti des dévaluations et des fraudes électorales. Le parti de l¹affaire des ratones locos, de celle des casillas zapato, de l¹Opération Tamal (15) et de la démocratie parlementaire réduite à la consigne « casque et matraque, sandwich et boisson fraîche ». Le parti du vol, du pillage, de la fraude et de l¹assassinat d¹ouvriers, de paysans, d¹étudiants, de professeurs et d¹employés. Le parti de Fidel Velásquez, Rodríguez Alcaine, Jonguitud, Elba Esther Gordillo (16). Le parti de la colline del Perro (17). Le parti d¹Absalón Castellanos (18). Le parti de la fraude électorale de 1988 et du clan Salinas de Gortari (19). Le parti de l¹amendement à l¹article 27 de la Constitution (20) et de l¹entrée frustrée du Mexique dans le premier monde. Le parti du massacre au marché d¹Ocosingo (21). Le parti du laissé-pour-compte Aburto et de Colosio (22), plus abandonné encore. Le parti de la trahison de février 1995. Le parti de la TVA. Le parti d¹Acteal, d¹El Charco et d¹Aguas Blancas (22). Le parti du début du cauchemar à Ciudad Juárez (23). Le parti du « Je signe un accord et je ne le respecte pas » et celui du « J¹apporte pas le fric ». Le parti de l¹arrêt brutal mis à la grève des étudiants de l¹UNAM, en 1999 (24). Le parti de l¹histoire comme propagande électorale et des politiques néolibérales forcées qui ont emporté les fondations du Mexique. Le parti de la privatisation des services publics et para-étatiques. Le parti du vote pour l¹exclusion parlementaire et celui du crime organisé en parti politique. Le parti de « La patrie, chef, c¹est une putain maquée par le plus malin : autrement dit, par moi ! » (26). Il n¹y a pas grand-chose à ajouter en ce qui concerne le PRI et ses méfaits. Issu de la révolution mexicaine de 1910, le PRI est à ce jour le parti qui a le plus de possibilités de provoquer une révolution dans l¹ensemble du pays. Le PRI n¹est pas lié au crime organisé, non, il fait directement partie intégrante des cartels de la drogue, des enlèvements, de la prostitution et de la traite des êtres humains. Le cynisme avec lequel ses dirigeants méprisent la mémoire les conduit à parler et à agir comme si cela ne faisait pas soixante-dix ans qu¹ils abusent du pouvoir et se remplissent les poches à chaque mandat. Les précampagnes et campagnes électorales du PRI constituent actuellement le meilleur véhicule pouvant provoquer l¹indignation générale... Et la révolte des Mexicains. Vous en voulez des exemples ? Enrique Jackson (27) finance sa campagne avec l¹argent du crime organisé, à savoir, celui issu du narcotrafic, de la prostitution et du rapt. L¹argent servant à la publicité télévisée, il le tire des rançons versées pour récupérer les membres des familles aisées à qui il se permet de promettre le retour à « l¹ordre » en prime time. À ses côtés, Roberto Madrazo (28), un gangster sans scrupules, est passé de la planification de l¹élimination de ses adversaires à la planification de sa propre sécurité pour ne pas être assassiné, lui (même si en s¹entourant du chaud lapin Albores, dit Croquetas) (29), il n¹assure pas vraiment sa protection). Pendant ce temps-là, Montiel, Yarrington et Martínez (30), de leur côté, donnent leurs listes à leurs tueurs à gages, tandis que la Paredes (31) soupire, c¹est-à-dire qu¹elle reste à l¹affût. Dans la pure tradition priiste, la candidature à la présidence se décidera dans les égouts du pouvoir politique (autrement dit, c¹est Elba Esther (32) qui décidera). La vague de violence criminelle qui ravage notre pays est plus qu¹une simple lutte entre différents cartels pour la candidature présidentielle du PRI. Les perdants et leurs chefs priistes atterriront, non pas en prison, mais au PRD ! Et le candidat qui restera en lice nous assurera qu¹il est « du centre ». « J¹existe ! », dit le PRD, le Parti de la révolution démocratique Le PRD, le parti des « erreurs tactiques ». L¹erreur tactique qui consiste à fomenter, avec ses pactes électoraux, le négoce de familles déguisées en partis. L¹erreur tactique de s¹être allié avec le PAN, dans certains États, et avec le PRI, dans d¹autres. L¹erreur tactique de la contre-réforme indigène et des paramilitaires de Zinacatán (33). L¹erreur tactique de Rosario Robles et du scandale des bandes vidéo (34). L¹erreur tactique du harcèlement et de la répression du mouvement des étudiants de l¹UNAM en 1999. L¹erreur tactique de la « loi Ebrard » et de la « loi Monsanto » (35). L¹erreur tactique d¹avoir cédé le Zócalo de Mexico (36) aux monopoles des jeux et spectacles. L¹erreur tactique de faire équipe avec les psalmistes (37), de cette « tolérance zéro » d¹importation et de la persécution des jeunes, des homosexuels et des lesbiennes pour « délit » de différence. L¹erreur tactique de trahir la mémoire de ses morts, de faire de leurs assassins des candidats et de recycler les exclus parlementaires des candidatures priistes. L¹erreur tactique de sa manipulation de la mort de Digna Ochoa et de celle de Pável González (38) pour complaire à la droite. L¹erreur tactique de son positionnement flou en ce qui concerne les mouvements de résistance et de libération d¹autres pays, de sa soumission au pouvoir nord-américain et de sa tentative de s¹attirer les bonnes grâces des puissants. L¹erreur tactique de ses guerres intestines et de ses fraudes dans les élections au sein du parti. L¹erreur tactique de son alliance avec le narcotrafic dans le DF (39). L¹erreur tactique qui consiste à demander aux gens de l¹argent et de mentir en leur disant que c¹est pour aider, « sous la table », les zapatistes. L¹erreur tactique de la cour honteuse qu¹il fait aux secteurs les plus réactionnaires du clergé et celle de se prévaloir de ses militants morts dans la lutte pour commettre impunément des vols, pour spolier, corrompre et réprimer. L¹erreur tactique de se précipiter au centre, tout content de sa cargaison d¹erreurs tactiques. L¹erreur tactique de « La patrie, chef, ce n¹est qu¹un budget qu¹on se dispute ! ». Et au centre du PRD, « J¹existe ! », dit Andrés Manuel López Obrador Contre Andrés Manuel López Obrador (AMLO) s¹est jeté le couple (heureux, il fut un temps) présidentiel, la PGR (40) dans une main, la Cour suprême de justice dans l¹autre, le Congrès de l¹Union muselé et les médias pour compenser la « perte d¹audience » de ses reality shows et leur comptoir de clowns. Le processus d¹exclusion parlementaire d¹AMLO fut, en dehors d¹un drame tragi-comique, un bon indicateur du mécontentement populaire (eh non, chef, on ne peut plus se moquer du monde comme avant) mais aussi, et surtout, un excellent tremplin électoral... Pour celui qui a été exclu. Et contre AMLO se jette Cárdenas Solórzano (41), qui l¹accuse de s¹être dit du centre dès le début au lieu de suivre comme lui la tradition et commencer par se dire de gauche, pour ensuite seulement courir au centre à mesure qu¹avance la campagne électorale. Qui le critique pour le contrôle du PRD qu¹il détient et l¹usage immodéré qu¹il en fait, alors que Cárdenas n¹a rien fait d¹autre pendant des années. Qui lui reproche ses alliances, en oubliant que c¹est à celles faites par Cárdenas que des clans (comme le Parti de la société nationaliste, des Riojas (42)) doivent de s¹être enrichis, et qui lui reproche les liens du PRD avec le synarchisme (le Parti de l¹action sociale) (43) ‹ les mêmes qui ont mis une capuche sur la tête de la statue de Juárez (44) ‹, alors que c¹est Cárdenas qui a autorisé la formation de ces deux partis, en 2000. López Obrador. Le bon AMLO, projeté dans les hautes sphères de la démocratie « moderne » (autrement dit, le règne des sondages) par l¹absurde et ridicule campagne électorale du couple présidentiel. Celui qui a converti la mobilisation des citoyens contre l¹arbitraire de l¹exclusion parlementaire en une campagne de promotion personnelle et de strip-tease électoral. Celui qui, lors de la marche contre l¹exclusion parlementaire, n¹a pas prononcé la seule phrase qui convenait, à savoir : « Aucun dirigeant n¹a le droit de prendre la tête d¹un mouvement fondé sur une cause juste pour en faire, en mentant à la majorité des participants, un projet de recherche personnelle du pouvoir et ne négocier que dans ce but. » Celui qui a convoqué une marche silencieuse et qui, au lieu de la respecter, s¹en est servi pour s¹adresser au pouvoir, imposant à tout le monde la parole d¹un seul. Celui de l¹étrange alchimie qui transforme un million six cent mille silences en la voix de don Porfirio (45) ‹ voix qui, malgré les sifflets (pour le coup, effectivement de proportion « historique »), a été entendue par le réel interlocuteur de cette manifestation : le Pouvoir. Celui qui s¹est approprié (et a dévalué) le triomphe populaire de la marche du 24 avril (46) pour en faire une victoire personnelle dans sa course à la présidence. L¹ex-exclu parlementaire qui a condamné l¹arbitraire du Pouvoir pour ensuite échanger avec lui excuses et démentis mutuels. Qui dénonce des « complots » pour traiter ensuite d¹hommes d¹État ceux qui les ont tramés et dont un des meilleurs « comités de soutien » indigènes chiapanèques n¹est autre que les caciques et les paramilitaires de Zinacatán, ceux-là mêmes qui ont attaqué la marche zapatiste du 10 avril 2004. Celui qui se voit déjà arborant l¹écharpe présidentielle. Celui qui a déjà offert l¹impunité, entre autres promesses de son éventuel mandat, aux responsables d¹assassinats et de disparition de personnes engagées dans la lutte sociale et à ceux qui ont plongé le Mexique dans la misère et se sont enrichis avec les souffrances de tous. Celui dont les actes parlent d¹eux-mêmes et disent tout son mépris des gens, « même sans mandat parlementaire ». López Obrador, qui s¹est comparé à Francisco I. Madero (47), oubliant au passage que sa ressemblance avec Madero ne s¹arrête pas à l¹incarcération de ce démocrate par Porfirio Díaz. Elle va plus loin et continue avec le même Madero, qui forme ensuite un gouvernement avec les porfiristes qui l¹ont fait emprisonner (et notamment avec celui qui l¹avait trahi), et avec le même Madero qui, tournant le dos aux exigences des dépossédés, a tout fait pour conserver le système économique d¹exploitation, de pillage et de racisme du régime porfiriste. Le bon AMLO et les moineaux qui picotent à ses côtés ont « oublié » ces quelques détails. Mais surtout, ils ont « oublié » que les zapatistes de l¹époque ont arboré le Plan d¹Ayala (48) contre Madero, un plan dont Madero s¹est permis de dire, plus ou moins : « Publiez-le, que tout le monde sache que ce Zapata est cinglé. » Mais assez avec le passé et les comparaisons ! Nous sommes au début du XXIe siècle et non du XXe, en pleine lutte pour une succession avançant à marche forcée à cause de l¹ambition démesurée d¹une seule femme (49). Pour connaître les projets du candidat aspirant au pouvoir, il ne faut pas écouter ce qu¹il déclare à l¹attention de ceux d¹en bas, mais ce qu¹il dit à ceux d¹en haut ‹ dans les interviews accordées au New York Times et au Financial Times, par exemple. Il faut écouter ce qu¹il propose à ceux qui ont réellement le pouvoir. La proposition centrale du programme présidentiel d¹AMLO n¹est pas de s¹installer au Palais national et de faire de la résidence de Los Pinos un nouveau secteur du bois de Chapultepec (50). C¹est la « stabilité macro-économique », c¹est-à-dire « toujours plus de profits pour les riches, une misère et une dépossession croissante pour les pauvres, et un ordre qui contrôle le mécontentement de ces derniers ». Lorsqu¹on critique le projet d¹AMLO, il ne s¹agit pas de critiquer un projet de gauche, parce que ce n¹en est pas un, comme il l¹a lui-même dit et promis au Pouvoir de l¹étage supérieur. Il a été très clair à ce sujet et les seuls à ne pas le comprendre sont ceux qui ne le veulent pas (ou que cela arrange de ne pas le faire) et qui s¹efforcent de le voir et de le présenter comme un homme de gauche. Le projet de López Obrador est, comme il l¹a défini lui-même, un projet du centre. Et on sait que le centre n¹est qu¹une droite modérée, une porte donnant sur la clinique de chirurgie esthétique qui transforme les personnes engagées dans la lutte sociale en despotes et en cyniques, une stabilité macro-économique avec résidence secondaire et conférences de presse au petit-déjeuner. Nous autres, nous avons suivi et analysé de près les agissements d¹AMLO au gouvernement du DF. Pas dans la presse, ni dans les hautes sphères ni dans les résidences secondaires, non, mais en bas, dans la rue. Nous pensons que tout indique chez lui la gestation d¹un projet autoritaire et un arrivisme qui transcendent le mandat sexennal. L¹image de Carlos Salinas de Gortari construite par AMLO n¹est en réalité qu¹un miroir. De là l¹équipe dirigeante dont il s¹est entouré. De là aussi son programme, si proche du « libéralisme social » saliniste. J¹ai dit « proche » ? C¹est plutôt la continuation du libéralisme saliniste. Voilà un secret de Polichinelle qui reste encore caché à cause de la bêtise des larbins de l¹extrême droite (qui évoquent un éléphant dans un magasin de porcelaine) et du chaos qui règne au sein de la classe politique mexicaine, mais il ne tardera pas à sortir au grand jour. C¹est d¹ailleurs une telle myopie qui fait que certains intellectuels et intellectuelles et des personnes bien connues pour leur engagement dans la lutte sociale contribuent de leur chaude haleine à couver l¹¦uf du serpent déposé au sein du gouvernement de la ville de Mexico. Face à López Obrador, on ne se trouve pas confronté à un dirigeant nostalgique du passé nationaliste révolutionnaire, mais à quelqu¹un qui a un projet bien établi pour le présent... Et pour l¹avenir. AMLO ne pense pas réaliser ce projet en un seul sexennat (ce qui explique que son équipe est la même que le cabinet du célèbre « Nous sommes là [au gouvernement] pour longtemps ») et, contrairement à ce que pensent certains, López Obrador ne propose pas un retour au populisme d¹antan qui effraye tant le pouvoir économique. Non, AMLO propose une médiation et une administration « moderne » (autrement dit, achever ce qu¹avait laissé en chantier Salinas de Gortari), mais aussi, allant plus loin, il propose de poser les fondations d¹un État « moderne », raison pour laquelle il veut tant se distinguer d¹un Lula, d¹un Chávez, d¹un Castro ou d¹un Tabaré. Évidemment, il ne fait pas cette proposition à ceux d¹en bas ou à ce qui subsiste de la nation mexicaine, mais à qui tient réellement la barre : au pouvoir financier international. L¹administration de López Obrador ne sera pas une administration néolibérale appliquée avec la main gauche (Lula, au Brésil, Tabaré, en Uruguay, Kirchner en Argentine) ni un gouvernement socialiste (Castro à Cuba) ni un nationalisme populaire (Chávez, au Venezuela), mais constituera LE NOUVEAU MODÈLE D¹ÉTAT NON NATIONAL (cet avorton monstrueux issu de la guerre néolibérale) en Amérique latine. Si Carlos Salinas de Gortari a été l¹archétype de la mise en ¦uvre de la destruction néolibérale au Mexique, López Obrador, quant à lui, veut être l¹exécutant modèle du réaménagement néolibéral. Voilà quel est son projet. Pour autant qu¹on le laisse faire ou qu¹il y parvienne. Nous ne voulons pas nous acharner à disqualifier AMLO (laissons cela au PRD, qui s¹en chargera mieux que quiconque, surtout au coup d¹envoi de la lutte pour la candidature au gouvernement du DF), mais nous considérons qu¹il est de notre devoir d¹avertir, de définir et nous définir. C¹est d¹autant plus nécessaire que, dans le jeu du « guépard » qui se joue en haut, se définir de manière floue devient aussitôt un soutien explicite : « S¹il n¹est pas contre nous, il est avec nous. » Il est donc indispensable de définir ses positions face à (et non pas à côté de) López Obrador. Ce qu¹il propose ‹ et en cela il n¹y a aucune différence avec ce que proposait Cárdenas dans le PRD, ni avec ce que propose n¹importe lequel des précandidats au sein du surpeuplé « centre » politique du Mexique de la mi-2005 ‹, c¹est de combler D¹EN HAUT ET POUR QUI EST EN HAUT le vide provoqué par l¹hécatombe néolibérale. En résumé, en haut règne l¹indécence, le culot éhonté, le cynisme et la crapulerie. Voilà ce que nous pensons de la géométrie politique du Mexique d¹en haut. Dire quoi que ce soit d¹autre serait mentir et vouloir tromper ceux que nous n¹avons jamais trompés : en premier lieu, nous-mêmes, mais aussi tous les gens en général. Nous n¹éprouvons que rage et indignation devant ce que nous voyons et nous nous battrons pour empêcher que ces crapules parviennent à leurs fins. L¹heure est en effet venue de commencer à lutter pour que tous leurs semblables là en haut, qui méprisent l¹histoire et nous avec elle, rendent des comptes. Pour qu¹ils payent. Allez. Salut et vigilance, en bas l¹horloge marque déjà la sixième heure. Des montagnes du Sud-Est mexicain. Mexique, en ce sixième mois de l¹an 2005. P.-S. : À PROPOS DU CHIAPAS. Auparavant, les Conseils de bon gouvernement avaient annoncé qu¹ils entretenaient certaines relations avec le gouvernement de cet État, mais aujourd¹hui ils tiennent à signaler que, depuis le mois de décembre dernier, tout contact a été rompu en raison du non-respect des quelques engagements pris par ledit gouvernement. Aucune indemnisation ni aucune régularisation n¹ont été obtenues et la justice n¹a pas été rendue dans les quelques cas où on lui avait demandé son intervention. Il n¹a pas respecté ses engagements parce que, au fond, il est aussi raciste que tous les autres. Ses fonctionnaires font preuve d¹autoritarisme et de superbe, comme d¹habitude, la justice locale se consacre à la traite d¹êtres humains, les budgets sont dépensés avec les dames des annonces classées des journaux locaux ou avec celles qui « travaillent » dans « la zone galactique », l¹argent est gaspillé dans de ridicules et honteuses campagnes médiatiques visant à discréditer les opposants (comme celle entreprise contre le mouvement des instituteurs, il y a quelques semaines) ou à promouvoir le culte de la personnalité. Non, merci ! notes * Le Sous-commandant insurgé Marcos est le porte-parole le plus connu de l¹Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) du Mexique. Traduit de l¹espagnol par Angel Caido et publié sur le site web du Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) : 1. L¹ACJM (association catholique des jeunes Mexicains) et le MURO (mouvement universitaire d¹orientation renouvelée, créé en 1961), sont des organisations de l¹extrême droite. Canoa est un petite village, où dans les années 1960 ont été lynchés des étudiants signalés comme « communistes » par le curé du village. 2. La guerre des Cristeros (1926-1929) a été la dernière grande confrontation après la révolution mexicaine. D¹un coté l¹Église a essayé de récupérer ses privilèges, de l¹autre l¹État a mis en application divers articles de la Constitution pour garantir son pouvoir. Le saint suaire est une référence au mythe de l¹image de Jésus. La colline du Cubilite (dans l¹État de Guanajuato, très conservateur) est un des endroits où ont eu lieu les combats de la guerre des Cristeros 3. Maximilien d¹Autriche arrive au Mexique en avril 1864 sous l¹influence de Napoléon III pour instaurer une courte période monarchique. Défait par le gouvernement de Juarez, il a été fusillé avec ses complices en juin 1867. Charlotte, son épouse, devient folle après la mort de Maximilien. Elton John est un musicien contemporain. 4. Référence à la décision adoptée par le PRI et le PAN d¹incinérer les bulletins de vote pour supprimer les preuves de la fraude électorale. 5. Une expression pour se moquer des catholiques. 6. La plus puissante organisation d¹extrême droite, une sorte de P2 italienne. C¹est de cette organisation que sont issus plusieurs ministres du gouvernement du président Fox 7. Ex-ministre de l¹Intérieur et actuel candidat du PAN à la présidence. Il est qualifié de « croupier » car il distribue les cartes politiques. 8. Référence au gouvernement actuel (2000-2006). Vicente Fox, président est un ex-PDG de la transnationale Coca-Cola pour l¹Amérique Centrale. Martha Sahagún, sa femme, a les prétentions d¹être nommée candidate à la présidence. Fernandez de Cevallos est un des personnages les plus obscurs de la politique mexicaine, membre du PAN, actuel sénateur. 9. Andrés Manuel López Obrador (AMLO). Ancien maire de la ville de Mexico, membre du PRD, candidat à la présidence pour les élections de l¹année prochaine. 10. Le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a été au pouvoir pendant 71 ans. José Revueltas, Adolfo Gilly, Daniel Cosío Villegas et Pablo González Casanova sont des intellectuels mexicains qui ont analysé le régime politique mexicain du PRI. 11. Référence à l¹expression d¹un président mexicain au sujet de son homologue des États-Unis. 12. Assassinat de dizaines d¹étudiants ordonné par le gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz, sur la Place des Trois Cultures, à Mexico, le 2 octobre 1968. 13. Assassinat de plusieurs étudiants lors d¹une manifestation pacifique à Mexico, ordonné par le président Luis Echeverria Alvarez. 14. Référence à l¹extermination de plusieurs opposants politiques tués ou disparus sous les gouvernements successifs du PRI au cours des années 1970 et 1980 15. Il s¹agit de diverses « méthodes » de fraude électorale. 16. Dirigeants officiels des principales organisations syndicales, tous membres du PRI. 17. Nom donné par la population à la résidence du président (1988-1994) Salinas de Gortari. 18. Ex-gouverneur de l¹État du Chiapas, membre du PRI, un des gouverneurs les plus répressifs. 19. La famille du président Salinas de Gortari, appelée communément « clan », a été accusée dans plusieurs affaires de corruption. 20. Approuvé en 1992 cet amendement a permis la privatisation des terres communales et est célèbre en tant que symbole de la grande contre-réforme agraire. 21. Il s¹agit de l¹assassinat, ordonné par l¹armée, des Indiennes désarmées, membres de l¹EZLN, lors de l¹offensive militaire de 1994. 22. Aburto a été soupçonné d¹avoir assassiné en 1994 le candidat à la présidence Luis Donaldo Colosio. Ce crime n¹a jamais été éclairci. 23. Référence aux massacres commis à divers moments par le PRI. 24. Référence aux crimes contre des femmes dans l¹État de Chihuahua, où plus de 300 corps de femmes tuées et violées furent découverts. 25. La grève contre l¹accroissement des droits d¹inscription de l¹Université autonome de la ville de Mexico, en 1999, avait été inconditionnellement soutenue par l¹EZLN. Elle a été défaite à l¹usure puis réprimée. 26. Une des expressions des années du PRI au pouvoir. Le « moi » renvoie au pouvoir presque total du président. 27. Dirigeant du PRI, ex-maire de la ville du Mexique, actuel sénateur. 28. Dirigeant du PRI, aspire à être candidat à la présidence de son parti pour l¹année prochaine. 29. Ex-gouverneur du Chiapas, responsable de crimes divers. 30. Politiciens membres du PRI, accusés de fraudes et corruption. 31. Beatriz Paredes, membre du PRI, candidate potentielle à la mairie de Mexico l¹an prochain. 32. Une des politiciennes le plus sordides du Mexique, dirigeante du syndicat des enseignants, aspire aussi à être candidate à la présidence, accusée (encore!!!) de plusieurs crimes. 33. Le PRD a voté avec le PRI et le PAN contre la proposition de réforme en faveur des communautés indiennes. Zinacantán est une ville au Chiapas où des groupes du PRD ont affronté les communautés liées à l¹EZLN. 34. Membre du PRD, ex-maire de Mexico, a dû démissionner à la suite de scandales de corruption. 35. La loi Ebrard, du nom du chef de la police de la ville de Mexico qui a dû se démettre accusé de corruption, interdit les activités de vente dans les rues au nom de laŠ propreté ! Connue sous le nom de « loi Monsanto », la loi entrée en vigueur le 2 mai 2005 autorise les cultures génétiquement modifiées. 36. Zócalo est le centre-ville de la capitale (Mexico). 37. Ironie sur des politiciens bavards. 38. Défenseurs des droit de l¹homme, assassinés il y a quelques années, le crime n¹a pas été éclairci. 39. Sans commentaires ! 40. Procuraduria General de la República est le Parquet général. 41. Cuahutémoc Cárdenas Solórzano, dirigeant historique du PRD, ex-candidat à la présidence en 1988 et 2004, ex-maire de la ville de Mexico. 42. Un des partis factices suscités par le PRI lorsque ce dernier dirigeait le Mexique et financés par l¹État. Ses dirigeants ‹ les Riojas ‹ ont été accusés de malversation. Ce parti a disparu. 43. L e Parti de l¹action sociale (synarchistes) est ce qui reste des Cristeros. 44. Référence à l¹action des synarchistes pour protester contre les réformateurs. 45. Porfirio Díaz, dictateur qui a gouverné le Mexique entre 1876 et 1910. 46. Le 24 avril 2005 eut lieu une marche de plus d¹un million de personnes contre la destitution d¹AMLO. 47. Francisco I. Madero s¹est opposé à la dictature de Porfirio Díaz. 48. Plan exigeant la distributions des terres aux paysans. 49. Allusion à Martha Sahagún, épouse de l¹actuel président Fox. 50. La résidence de Los Pinos est l¹équivalent mexicain du Palais de l¹Élysée français, le bois de Chapultepec joue à Mexico un rôle similaire aux bois de Boulogne et de Vincennes à Paris. --------------------------2------------------------ Mexique Slogan moral ? Une autre façon de faire la politique Par Sergio Rodríguez Lascano* « Je ne dois pas mâcher mes mots à ce propos : ils ne se sentent pas menacés parce qu¹un slogan idéaliste existe au sein des mouvements sociaux qui stipule que ³Nous pouvons changer le monde sans prendre le pouvoir². ce slogan ne menace personne, c¹est un slogan moral. Les Zapatistes ‹ que j¹admire, vous le savez ‹ lorsqu¹ils marchaient du Chiapas sur la ville de Mexico, que croyaient-ils qu¹il arrivera ? Rien n¹est arrivé. Ce fut un symbole moral, ce n¹était même pas une victoire morale car rien ne s¹est passé. »  [Tarik Ali (1)] « Les avantages que nous voyons : nous avons été tous des gouvernants, nous n¹avions aucun chef, c¹était un gouvernement collectif, ainsi tous ensemble nous nous enseignons ce que chacun de nous sait. » [Souscommandant insurgé Marcos (2)] Il semble qu¹une coïncidence sur la manière d¹analyser et de critiquer l¹expérience zapatiste se manifeste parmi divers courants et dans les forums les plus divers. On présente le zapatisme d¹une manière qui en facilite la critique : d¹une part on veut mettre un trait d¹égalité entre la pensée et la pratique de l¹EZLN et ce que John Holoway a écrit dans son livre « Changer le monde sans prendre le pouvoir » ; d¹autre part, on présente l¹EZLN comme un symbole moral qui manque de propositions politiques ; finalement, on le présente comme un groupe qui dédaigne les conquêtes partielles de la lutte en se plaçant uniquement sur le terrain de l¹utopie ‹ incapable de comprendre la lutte quotidienne difficile pour une vie meilleure. De Tarik Ali à Armando Bartra cette critique revient de manière rabâcheuse. Néanmoins, le premier signale son « admiration » pour la lutte zapatiste (le cas du second est particulièrement pathétique par sa manière de remplacer l¹analyse par des déclarations grossières). Le problème serait futile s¹il s¹agissait simplement d¹une discussion au sein d¹un groupe d¹intellectuels. Toutefois, comme cela arrive presque toujours, ces idées représentent (bien que souvent de manière déformée) des lignes de force du mouvement social. La question du débat sur le pouvoir ne peut être exorcisée en l¹enfermant sur le terrain moral. Des millions d¹êtres humains ont expérimenté durant des décennies l¹idée pas du tout originale de « prendre le pouvoir pour transformer le monde, ne serait-ce qu¹à petites doses » : la social-démocratie depuis le début du XXe siècle. Les cas d¹Équateur et du Brésil ne sont que les derniers d¹une longue liste. La question obsessionnelle posée au mouvement indigène équatorien résume un peu le débat : Quand aviez vous plus de pouvoir ? Avant de faire partie du gouvernement Gutiérrez ou quand vos divers dirigeants sont devenus ministres de ce gouvernement ? Une question similaire peut être formulée dans le cas du peuple brésilien : Quand est-ce qu¹il a été plus facile d¹arrêter les reformes néolibérales des retraites ou des privatisations ? Avant le gouvernement Lula ou après ? Mais un critique avisé pourrait répondre : vous voyez, la tournure morale du débat est claire ici, il semblerait que le pouvoir est mauvais de manière intrinsèque et qu¹il n¹est pas possible de l¹utiliser comme levier pour transformer de manière durable les rapports de forces entres les classes sociales. Le pouvoir n¹est pas un lieu, une chose, mais un rapport social. En disant : « prendre le pouvoir pour transformer le monde, ne serait-ce qu¹à petites doses » on parle du pouvoir comme d¹un lieu privilégié pour obtenir ceci. Il semblerait que c¹est la seule possibilité que la société possède pour obtenir ces transformation serait d¹occuper cet espace. Ainsi il importe peu que même quand on gagne une élection ou quand on occupe le fauteuil présidentiel ce que cette « non action » dissimule c¹est une profonde polarisation sociale, qui s¹est exprimée sur le terrain de la mobilisation (comme c¹est arrivé en Équateur, où le mouvement indigène fut la clé pour renverser plusieurs gouvernements), qui existe sur le terrain des attentes sociales, même s¹il ne s¹est pas exprimé au travers de grandes mobilisations, espérant que gagner le gouvernement est le chemin pour l¹obtention des transformations concrètes permettant une amélioration du niveau de vie (Brésil). D¹une manière ou d¹une autre, le lieu (gouvernement) est occupé, mais ce que cela reflète ce sont des niveaux divers de polarisation sociale. Immédiatement un dilemme s¹ouvre devant ceux qui occupent cet espace : Quel secteur social profitera des politiques gouvernementales ? Ou, d¹une manière plus directe : Que faut il faire pour ne pas irriter les financiers, tant nationaux qu¹étrangers, car on ne peut gouverner sans eux ? Au moins jusqu¹à maintenant, c¹est ce qui se passe. Avant et après avoir occupé cet espace il existe quelque chose qui le détermine et qui en fait un non-espace : les rapports sociaux. C¹est le véritable lieu où se font les diverses confrontations sociales. Mais que signifie ce débat aujourd¹hui en Amérique latine ? A l¹exception de petits noyaux de la gauche révolutionnaire, on ne parle pas de la nécessité de détruire le vieil appareil d¹État bourgeois pour construire à sa place la dictature du prolétariat. Et même, souvent, cette gauche révolutionnaire se borne aux exigences de ce qu¹elle combat (la grande lutte des exclus du PT du Brésil, qui ont formé le PSoL, dirigées par la sénatrice Heloísa Helena ‹ qui a été expulsée du PT pour le « délit » d¹avoir voté contre le projet néolibéral des retraites présenté par le gouvernement Lula ‹ vise à obtenir le registre électoral, avant 2006, pour présenter une alternative de gauche au PT). Ce dont il s¹agit, du moins diverses forces de la gauche le formulent ainsi, c¹est de reconstruire le vieil État-providence, évidemment dans le cadre du capitalisme. cela permet à ce que les dirigeants de la gauche, comme le tupamaro José Mojica, disent qu¹un des objectifs d¹une gouvernement du Front Ample d¹Uruguay serait « d¹enseigner à la bourgeoisie comment être bourgeoise ». Il semblerait que ce dont il est question, plus que de l¹État-providence, c¹est d¹un retour au milieu du XIXe siècle et d¹exercer le pouvoir non en vue de ce que suggère candidement Tarik Ali, mais pour générer les conditions pour, à partir de ce lieu, reconstruireŠ la bourgeoisie nationale. Le problème c¹est qu¹immédiatement qu¹on arrive au pouvoir, on se rend compte que cette bourgeoisie nationale est une fiction (en termes de majorité) et que le processus d¹internationalisation du capital a permis une transformation radicale des rapports de production. Selon la revue América Economía, des 133 plus grandes entreprises d¹Amérique latine, 50 ‹ près de 40 % ‹ sont étrangères. C¹est pourquoi les mesures prises pour soutenir le capital (les modifications des systèmes de retraites, les nouvelles privatisations, la prise en charge des dette privées en tant que dette publique, les bas salaires, bref tout ce qui signifie le transfert du revenu social) se font en réalité de manière substantielle au profit de la grande bourgeoisie financière internationale. Une parenthèse permet de l¹illustrer : Lula a envoyé un projet de loi sur le salaire minimum où il était dit qu¹il sera fixé à 60 reals par mois, le Congrès ‹ dominé par les partis de droite ‹ a voté que le salaire sera de 80 reals et cela contre une bonne partie du groupe parlementaire du PT. L¹itinéraire d¹une bonne partie de la gauche l¹a conduite du socialisme dans un seul pays au nationalisme dans un seul pays pour retourner au capitalisme subordonné dans un seul pays, avec la différence que maintenant ces gouvernements sont remplis d¹anciens guérilleros. L¹audace la plus grande qu¹on puisse trouver consiste à mettre en avant un modèle économique keynésien, pour certains, régulationniste pour d¹autres. Toutefois cette « audace  est rapidement abandonnée et on assiste à l¹élaboration d¹une série de politiques économiques qui cherchent à « arrondir les angles les plus coupants du néolibéralisme » sans attaquer les aspects structurels du modèle. En termes économiques cela signifie de limiter ces politiques à la sphère de la distribution pour ne pas toucher à celle de la production. Les programmes contre la pauvreté ou contre la faim de ces gouvernements deviennent ainsi les vitrines de leur caractère progressiste. Mais sur ce terrain nous ne trouvons pas de grandes différences avec les gouvernements de la droite. En dernier ressort, si l¹on analyse les dépenses publiques au Mexique en ce qui concerne la lutte contre la pauvreté, il en résulte que c¹est le gouvernement de Salinas de Gortari qui a investi le plus dans ce domaine ; en même temps il a conduit le processus le plus sauvage de privatisations et a signé l¹accord commercial avec les autres pays de l¹Amérique du Nord. La signification de ceci est d¹autant plus grande si l¹on comprend que, lors de ces dernières années, le processus de privatisation a privilégié le secteur des services (éducation, santé, logement, culture etc.). Il en a résulté le retrait de l¹État d¹une de ces fonctions essentielles durant la période de ce qu¹on appelle l¹État-providence. En fin de comptes, cette politique consiste à rendre les pauvres plus pauvres encore en affectant de manière fondamentale le salaire direct et le salaire indirect. Le néokeynésianisme de la gauche latino-américaine ne touche ni au problème des privatisations qui ont déjà été réalisées, ni à la dette extérieure, ni aux accords commerciaux désavantageux établis avec les États-Unis et avec l¹Europe, ni à la politique fiscale qui favorise le capital et nuit au travail. Il ne s¹occupe pas plus ni ne comprend le problème mondial que l¹on nomme la dislocation des processus productifs, qui signifie une mobilité internationale du capital et une minimisation des coûts du travail ; pas plus qu¹il ne s¹en prend à l¹orthodoxie imposée par le FMI en ce qui concerne le déficit des finances publiques devant être inférieur à 1 % du PIB. Par conséquent ces politiques « de lutte contre la pauvreté » sont une immense fraude : elles distribuent quelques 2 % des charges publiques, pour ne pas parler en rapport au PIB, parmi les plus pauvres tout en protégeant et en encourageant la concentration du capital, dont une grande part est livrée au capital financier international. Derrière cela on retrouve le problème de ce qui a été appelé la mondialisation, c¹est-à-dire, comme le dit Claude Pottier, que « l¹intégration économique mondiale signifie, pour le moment, une désintégration sociale » (3). Nous ajouterions aussi une désintégration de l¹État national. Je ne peux affirmer qu¹il est impossible de reconstruire le vieil État national sous le paradigme keynésien. Les problèmes rencontrés seront en tout les cas impressionnants, mais, dans ce cas, il faut voir. Mais j¹affirme que si l¹on veut l¹obtenir il est nécessaire d¹aller contre le modèle existant d¹accumulation et c¹est pourquoi les plus euphoriques s¹arrêtent devant les premiers affrontements. Alors nous entrons dans le c¦ur du problème : si l¹on parle d¹affronter le grand capitale, pourquoi devions nous rester à mi-chemin ? Opposition morale ou opposition politique « Ce qui nous est présenté comme un horizon indépassable de la pensée, c¹est-à-dire la fin des utopies critiques, n¹est autre chose qu¹un fatalisme économiste auquel peut s¹appliquer la critique qu¹Ernst Bloch adressait à ce qu¹il y avait d¹économisme et de fatalisme dans le marxismeŠ « Ce fétichisme des forces productives conduisant à un fatalisme, on le retrouve aujourd¹hui, paradoxalement, chez les prophètes du néolibéralisme et les grands prêtres de la stabilité monétaire et du deutschmark. Le néolibéralisme est une théorie économique puissante, qui redouble par sa force proprement symbolique, liée à l¹effet de théorie, la force des réalités économiques qu¹elle est censée exprimer. Il ratifie la philosophie spontanée des dirigeants des grandes multinationales et des agents de la grande finance (notamment les gestionnaires des fonds de pension) qui, relayée, partout dans le monde, par les hommes politiques et les hauts fonctionnaires nationaux et internationaux, et surtout par l¹univers des grands journalistes, tous à peu près également ignorants de la théologie mathématique fondatrice, devient une sorte de croyance universelle, un nouvel évangile ¦cuménique. Cet évangile, ou plutôt la vulgate molle qui nous est proposée partout sous le nom de libéralisme, est faite d¹un ensemble de mots mal définis, ³globalisation², ³flexibilité², ³dérégulation², etc., qui, par leurs connotations libérales, voire libertaires, peuvent contribuer à donner les dehors d¹un message de liberté et de libération à une idéologie conservatrice qui se pense comme opposée à toute idéologie. » [Pierre Bourdieu (5)] Effectivement l¹opposition à ce nouveau modèle d¹accumulation du capital ne peut pas rester sur le terrain moral (bien que je crois qu¹on ne peut pas non plus abandonner cet espace, car lorsque l¹on condamne l¹opposition morale, traditionnellement on adopte le réalisme politique, qui a fait tant de dommages à la gauche). Le problème est politique et certainement pas simplement économique. là, dans la politique, on doit incorporer les aspects éthiques de la volonté de lutter contre l¹exploitation et l¹oppression. Le fatalisme économiciste implique que seuls sont possibles de « petits changements », sans s¹en prendre aux instruments clés de cette exploitation et de cette oppression. Le zapatisme, je crois, n¹est pas un « slogan moral » comme le pense Tarik Ali, pas plus qu¹il ne se réduit à une vision propagandiste qui consisterait à dire qu¹il ne faut pas prendre le pouvoir pour transformer le monde. Si cette caricature correspondait à la réalité, cela fait bien longtemps que ses positions n¹auraient plus aucun écho, alors qu¹elles en ont toujours. La construction de l¹autonomie dans une région très étendue de l¹État de Chiapas reclasse le débat. La marche du couleur de la terre n¹a pas atteint son objectif qui était que l¹État reconnaisse les droits des peuples indigènes, mais elle a construit les fondements d¹un processus autonome qui a permis que des dizaines de milliers de personnes, sinon des centaines de milliers, transforment de manière radicale et durable les rapports sociaux dans cette région du Mexique. Ce n¹est pas simplement de la propagande. Cela représente une modification radicale des rapports de domination et en fait un laboratoire social dont les répercussions seront progressivement ressenties. Cela rompt avec la vision des margoulins de la politique qui se consolent en disant qu¹à la différence des autres mouvements (par exemple celui nommé « la campagne n¹en peut plus ») la lutte zapatiste n¹a rien gagné. Les récents communiqués de l¹Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), dans lesquels ils font le bilan de la première année de fonctionnement des Assemblées de bon gouvernement, montrent les grandes réalisations et les problèmes de cette politique : une transformation ‹ petite mais significative ‹ des conditions de vie des habitants des municipalités autonomes (et comme on nous le dit, aussi d¹une partie significative de ceux qui ne vivent pas dans ces municipalités), une modification des rapports de domination du capital sur une partie de la population mexicaine et une expérience inédite de changement de la relation commandement-obéissance, qui est implicite dans tout rapport de pouvoir, en éliminant la différence entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés. Une des strophes originales de l¹hymne des travailleurs ‹ l¹Internationale ‹ dit : « Ni César, ni tribun ». Après plus d¹un siècle d¹existence de la gauche, il n¹est pas inutile de rappeler cette phrase. En ce qui me concerne, je reste convaincu que les changements profonds, qui impliquent une modification profonde du rapport des forces, viendrons d¹en bas ou, sinon, conduirons à une nouvelle tragédie dans la lutte pour l¹émancipation. * Sergio Rodríguez Lascano est directeur de la revue du mouvement zapatiste au Mexique, Rebeldia. Présentant la revue Rebeldia lors de sa fondation, le 17 novembre 2002, il a formulé ainsi l¹orientation de la publication : « La gauche c¹est, pensons nous, un peu plus que des personnes, c¹est, avant tout, une façon de comprendre au monde, la vie, les rapports sociaux, la culture, l¹environnement écologique, la relation homme-femme, la sexualité, etc. Être de gauche c¹est quelque chose de plus qu¹une déclaration de principes, un programme et des statuts ; c¹est un rapport avec trois éléments fondamentaux de la définition : a. La disposition de projeter un refus dialectique en face de ce qui existe. Le Ya Basta !(ça suffit déjà !) de du 1 janvier 1994 ; le ³Pas en mon nom² des intellectuels juifs pour répudier la politique de l¹État sioniste de l¹Israël ; le ³ce monde n¹est pas à vendre ou ce monde n¹est pas une marchandise² des nouveaux mouvements sociaux contre la mondialisation capitaliste ; le ³qu¹ils s¹en aillent tous... et je n¹en veut un seul² des piqueteros argentins, en se référant à la classe politique de ce pays, le cri qui a causé tant d¹ennuis à quelques intellectuels mexicains, etc.. Cette disposition a ne pas justifier d¹aucune manière la situation d¹exploitation et d¹oppression c¹est-à-dire le capitalisme. b. La volonté d¹altérer les rythmes et les espaces du pouvoir de l¹argent sur la société. Le capitalisme apparaît aux yeux des gens comme un système cohérent, stable et éternel. Avec des institutions politiques qui sont supposées être les meilleures pour le fonctionnement démocratique (la démocratie représentative). Avec des lois qui partent d¹un critère d¹égalité entre les citoyens (tous nous sommes égaux face à la loi). Avec des opportunités économiques ouvertes à tous. À partir de toute cette idéologie, on établit le calendrier du pouvoir et ce calendrier implique un temps et un espace. Le temps de la confrontation politique est garrotté par les calendriers électoraux et son espace est enfermé dans les urnes. Selon cette vision il n¹y a rien d¹autre. Quand la gauche accepte la fatalité de ce temps et de cet espace du pouvoir, qu¹elle les voit comme seuls possible, elle cesse d¹être une alternative globale pour la population. c. La construction nécessaire du nouveau espace-temps, qui permette la remise en cause durable des germes de la passivité qui s¹expriment toujours au sein de la société, avant la nécessaire recherche d¹alliances. L¹idée que la prise du pouvoir est l¹unique levier permettant d¹obtenir les transformations sociales s¹est avérée être totalement équivoque, dans le monde entier, de plus c¹était une caricature des processus révolutionnaires eux-mêmes. En exagérant de manière démesurée la nécessité de prendre le pouvoir, on a oublié que la lutte a pour but l¹auto-organisation et l¹autodétermination. Nous ne dissimulons pas notre position, nous sommes zapatistes. » L¹article reproduit ici a été publié dans Rebeldia n° 23 de septembre 2004, (traduit de l¹espagnol par J.M.). 1. Interview de Tarik Ali par Claudia Jardim et Jonah Gindin, publié dans Venezuelanalysis.com le 22 juillet 2004 sous le titre « Venezuela: Changing the World by Taking Power » (Venezuela : changer le monde en prenant le pouvoir) : http://www.venezuelanalysis.com/articles.php?artno=1223 2. Souscommandant insurgé Marcos « Leer un video, Sexta parte : Seis avances » (Lire une vidéo, sixième partie : six avancées) : http://www.revistarebeldia.org/html/modules.php?op=modload&name=News&file=ar ticle&sid=268 3. Claude Pottier, Les multinationales et la mise en concurrence des salariés, L¹Harmattan, Paris 2003, p. 229. 4. Ernst Bloch, L¹Esprit de l¹utopie, Paris, Gallimard, 1977, p. 290 ; première édition : 1923. 5. « Le néolibéralisme comme révolution conservatrice », allocution à l¹occasion de la remise du prix Ernst Bloch en Allemagne en 1997, repris dans Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001 - Science sociale et action politique, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Marseille, Éditions Agone, 2002, pp. 350-351. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 34304 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/dd16d81d/attachment-0002.dot -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 22016 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/dd16d81d/attachment-0003.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:42:18 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:42:56 2005 Subject: [QI-P] INP509-Pologne dossier (1) Message-ID: Pologne Une révolution trahie Zbigniew Marcin Kowalewski* Les bruyantes cérémonies de l¹anniversaire de l¹élan de ³Solidarnosc² ont pour but de cacher son véritable caractère ‹ une révolution ouvrière menée au nom des valeurs authentiquement socialistes. « Une révolution peut être menée à sa perte de deux manières ‹ en étant écrasée ou trahie. La tragédie de la révolution polonaise de 1980-1981 c¹est qu¹elle a perdu deux fois. Elle a été d¹abord écrasée, puis trahie. Elle a été trahie par tous ceux qui au sein des élites politiques actuelles se réclament d¹août 1980 et de leur « généalogie solidaire ». En restaurant le capitalisme ils ont trahi les intérêts sociaux que cette révolution exprimait et ils ont tourné le dos à toutes ses aspirations. » J¹ai écrit cela dans Robotnik Slaski à l¹occasion du vingtième anniversaire d¹Août 1980 (1). « Aujourd¹hui, dans le cadre d¹une falsification générale du caractère et de l¹histoire d¹Août et des événements des seize mois qui l¹ont suivi, on tente d¹en faire un « élan national anticommuniste », avec lequel ils n¹avaient rien de commun. En même temps on efface toutes les traces qu¹il est possible d¹effacer (heureusement beaucoup ne se laissent pas effacer), qui indiqueraient qu¹il s¹agissait d¹une révolution prolétarienne typique et classique. Depuis plus de 150 ans, c¹est-à-dire depuis l¹établissement de la domination capitaliste, de telles révolutions ont lieu de temps en temps à travers le monde, faites par les ouvriers au nom de la défense des droits, de la dignité et des intérêts de leur classe sociale. « Le fait que ces révolutions sont orientées contre le capitalisme, alors que la révolution polonaise de 1980-1981 était dirigée contre un régime se prétendant socialiste ne change rien. Le soi-disant ³socialisme réel² est apparu à la suite d¹un double processus ‹ d¹une part le renversement du capitalisme et d¹autre part l¹accaparement du pouvoir politique et économique, qui aurait dû échoir à la classe ouvrière, par la couche bureaucratique parasitaire. Elle dominait cette classe et vivait de l¹exploitation de son travail, bien que ‹ contrairement au système capitaliste ‹ les rapports d¹exploitation n¹avaient plus de racines sociales dans les rapports de production. » (2) Il y avait une chance pour renverser la dictature bureaucratique, tout en préservant l¹économie nationalisée et planifiée et sur cette base fonder le pouvoir ouvrier et commencer à construire un socialisme des travailleurs, autogestionnaire et démocratique. C¹est la vérité qu¹on tente de cacher aujourd¹hui. Pourquoi alors NSZZ “Solidarnosc² est-t-il aujourd¹hui assimilé à la restauration du capitalisme, qui a commencé dix ans après Août 1980 et qui a apporté à la classe ouvrière une exploitation accrue et brutale, correspondant à nouveau aux rapports de production, une dictature absolue du capital, sous laquelle il est même possible de ne pas payer aux travailleurs le travail qu¹ils ont réalisé, la perte de toutes les conquêtes sociales, un chômage et une paupérisation de masse, la perspective de l¹émigration à la recherche du travail et du pain ? ³Solidarnosc² transformé Personne ne se demande si entre le ³Solidarnosc² qui est apparu à la suite d¹Août 1980 et celui d¹aujourd¹hui il y a une continuité. Pourtant cela n¹a rien d¹évident. Il y a une forme de continuité, mais aussi une discontinuité criante. La question essentielle, c¹est qu¹est-ce qui domine ? Et c¹est la discontinuité. C¹est pourquoi le ³Solidarnosc² d¹aujourd¹hui d¹une part revendique sa généalogie et d¹autre part est totalement incapable de présenter l¹histoire véritable du ³Solidarnosc² de 1980-1981 et la falsifie. C¹est pour cette raison que les cérémonies commémoratives du 25-ème anniversaire d¹Août, que les médias mettent autant en avant, ont lieu avec si peu de participants, que l¹écrasante majorité des militants du ³Solidarnosc² d¹alors n¹y prennent pas part et que la majorité écrasante de la classe ouvrière y est indifférente. C¹est pour cela que n¹y participent pas les représentants de ces syndicalistes et des comités de solidarité avec ³Solidarnosc² d¹Europe occidentale qui, lors de l¹état de guerre (3) lui venaient en aide au risque de leur propre sécurité, animés par des mobiles de classe et internationalistes et non anticommunistes. Détruit par l¹état de guerre, ³Solidarnosc² n¹a jamais pu renaître en tant que mouvement de masse de l¹autonomie et de la démocratie ouvrière. Ce qui lui est arrivé n¹est pas difficile à expliquer. Lors d¹une montée impétueuse de luttes ouvrières un tel mouvement peut se développer de lui-même durant un certain temps. Mais pour perdurer à la suite de défaites et être capable de se reconstruire ‹ sans même parler de la possibilité d¹une victoire décisive, qui ne peut être que l¹établissement du pouvoir ouvrier ‹ il a absolument besoin d¹un parti, capable de préserver ses acquis politiques et de garantir son indépendance de classe et pouvant l¹armer d¹un programme correspondant et d¹une stratégie de lutte efficace. Une esquisse d¹un tel programme ‹ de révolution ouvrière antibureaucratique et de démocratie des conseils de travailleurs ‹ est apparue en Pologne quinze ans avant Août. Je pense à la « Lettre ouverte au parti » écrite par Jacek Kuron et Karol Modzelewski (4). Après mars 1968 (5) l¹opposition regroupée autour d¹eux et les auteurs eux-mêmes ont discrètement abandonné ce programme et avec lui le marxisme. Le programme de la « Lettre ouverte » était déjà étranger aux militants du KOR [Comité de défense des ouvriers, fondé par les opposants après la répression des grèves de juin 1976], lorsque ces derniers ont acquis une influence parmi les travailleurs. En automne 1980 Kuron, interrogé sur le marxisme, a réglé l¹affaire en affirmant que c¹était « une philosophie du mouvement social du XIXe siècle, depuis longtemps dépassée ». A la fin de sa vie, en s¹en prenant aux effets de la restauration du capitalisme, à laquelle il avait grandement participé, il affirmait de nouveau qu¹il était marxiste. Dans les couloirs de la commission programmatique du 1er congrès de ³Solidarnosc², Kuron m¹a traité de « naïf, qui croît encore les bêtises que nous avions écrit avec Karol dans la lettre ouverte ». Si l¹on regarde l¹évolution de « l¹opposition démocratique » d¹une perspective historique, on est frappé par son attitude instrumentale envers la classe ouvrière, qui rappelle vivement l¹attitude de Pilsudski (6) et de ses partisans. En défendant au sein du Parti socialiste polonais l¹idée que « l¹indépendance de la Pologne est pour le prolétariat », Kazimierz Kelles-Krauz mettait en garde contre ceux qui dans les faits considéraient que « le prolétariat est l¹instrument de l¹indépendance ». Ces derniers voulaient l¹employer comme une force de frappe pour ouvrir grâce à lui la voie de la construction d¹un État bourgeois. De là la célèbre sortie des pilsudskistes du tramway rouge. « Les ombres des ancêtres célèbres » revendiquées par Adam Michnik étaient un précédent qui a servi d¹inspiration (7). Experts du capitalisme Le programme abandonné par Kuron et par le milieu oppositionnel regroupé autour de lui n¹a été repris par aucune organisation ou groupe politique. C¹est un paradoxe : les grandes luttes de classes en général ont une influence programmatique et politique vivifiante sur les milieux de gauche. Elles conduisent au développement des organisations révolutionnaires existantes, à la naissance de telles organisations là où elles n¹existent pas encore, à la radicalisation des ailes gauches des partis réformistes. Décembre 1970 [vague de grèves sur le littoral de la Baltique] a été une telle secousse que bien qu¹Edward Gierek, nouveau dirigeant du POUP, soit parvenu à réduire la tension ‹ relativement seulement, comme en témoigne la grève de Lodz ‹ elle aurait dû conduire au moins à l¹apparition d¹une opposition de gauche radicale, sinon d¹un noyau de parti révolutionnaire. Mais rien de tel n¹a eu lieu. De même après juin 1976, qui aurait dû être interprété comme l¹annonce d¹un grand orage. Pire, même Août 1980 n¹a pas conduit à un changement sur ce terrain. Il est vrai que l¹opposition de gauche était soumise à un contrôle intensif de la police politique et aux répressions. Le procès de Kuron et Modzelewski et le « procès des trois trotskistes », comme les répressions des partisans du schisme sino-albanais au cours des années 1960 sont explicites. Cela a duré jusqu¹à la fin, comme en témoigne un rapport qui a vu le jour au Ministère de l¹Intérieur [polonais] en 1987 et qui a été préservé dans les archives de la STASI [police politique est-allemande]. Il indique que les moyens et les forces engagées pour poursuivre les trotskistes étaient sans commune mesure avec leur nombre et leur influence et que même une conférence des services spéciaux des « pays frères », tenue à Moscou, leur avait été consacrée. Mais autre chose fut d¹une importance beaucoup plus grande. C¹est que « l¹idéologie marxiste-léniniste » du régime, assimilée en Pologne alors par presque tout le monde au marxisme, était totalement vidée d¹un contenu de classe. Elle ne pouvait pas servir pour élaborer un programme de revendications immédiates ou transitoires à l¹usage d¹un véritable mouvement d¹autonomie ouvrière, ni pour la réflexion sur sa tactique et sa stratégie. Il fallait donc rompre avec cette idéologie et découvrir le marxisme à nouveau ‹ en tant que théorie des conditions, des formes et des effets de la lutte de classes et en tant que programme politique. Mars 1968 avait eu un effet à long terme d¹une très grande importance, qui n¹est généralement pas remarqué. Au cours de toute la période de l¹après-guerre, en se fondant sur l¹accord entre Piasecki et le général Sierov (8), la droite nationaliste-cléricale avait disposé d¹une base institutionnelle et organisationnelle légale. La campagne de Moczar en mars 1968 lui avait permis de s¹activer et d¹élargir son influence. Dans le climat idéologique créé alors, cette droite s¹était également épanouie du côté de l¹opposition, souvent d¹ailleurs en gardant des liens innombrables avec ses représentants du côté du régime. La nouvelle crise profonde du « socialisme réel » en 1980 avait renforcé les tendances restaurationnistes au sein de la bureaucratie, en particulier économique, et parmi une frange de l¹intelligentsia. De nombreux éléments restaurationnistes de cette dernière oscillaient entre la bureaucratie et ³Solidarnosc², conseillant aux deux une réforme économique marchande. Ils étaient influents au niveau de la direction nationale ‹ et en particulier dans ses appareils et ses agences ‹ que les travailleurs avaient bien plus de mal à contrôler démocratiquement que les commissions d¹entreprise ou les directions régionales. A ce niveau les conseillers et les experts abusaient gravement de leurs fonctions pour déterminer la politique de ³Solidarnosc². La démocratie étouffée Le développement impétueux de l¹auto-organisation et d¹activité ouvrière indépendante, l¹accumulation progressive des expériences dans les domaines de la démocratie ouvrière et de la lutte des classes, le développement de la conscience, les aspirations croissantes au contrôle ouvrier des entreprises, à l¹autogestion ouvrière et à la planification démocratique ‹ c¹était une des faces de la médaille. L¹autre, au fil du temps menaçant de plus en plus d¹une impasse, c¹était le manque d¹un parti politique des travailleurs. Cette sphère ne supporte pas le vide et par la force des choses elle est remplie par des courants politiques qui représentent d¹autres intérêts sociaux. Lors du congrès national il y avait une lutte souterraine, qui éclatait rarement et pour de courts instants de manière ouverte, entre le courant du KOR, la droite nationaliste et les éléments qui s¹orientaient en fonction de leur conscience ou ne serait-ce que de leur instinct de classe, largement plus nombreux mais atomisés, entre le courant radical du mouvement autogestionnaire des entreprises et les éléments non seulement conciliateurs envers la bureaucratie, mais représentant aussi des tendances restaurationnistes plus ou moins cristallisées, même si masquées, entre les partisans et les adversaires de la démocratie ouvrière, de l¹indépendance envers l¹Église catholique, de la lutte pour le pouvoir des travailleurs. En général, sur les questions essentielles, la tendance classiste l¹emportait. Mais lorsque les questions passaient des mains d¹une assemblée aussi démocratique que l¹était le congrès des délégués à l¹appareil national, on pouvait craindre le pire. Sans doute la lutte la plus aiguë a-t-elle été menée lors de ce congrès au sujet des lois qui venaient d¹être adoptées par la Diète sur l¹autogestion des entreprises et sur l¹entreprise étatique. Désavouant le compromis passé dans son dos par Lech Walesa avec la Diète, le Congrès a voté qu¹il « décide de soumettre au référendum dans les entreprises les passages des deux lois qui de manière flagrante vont à l¹encontre de la position du syndicat et de ce fait menacent l¹autogestion ». Le même Congrès a assuré que le syndicat « dans la lutte pour l¹autogestion ouvrière et l¹entreprise socialisée continuera à agir en accord avec la volonté des salariés » et a appelé à « former des conseils ouvriers authentiques selon les principes en accord avec la position du syndicat » et non avec les lois mentionnées. Après le vote, que la majorité des délégués à ovationné, Jacek Merkel, un des principaux walesistes au sein du Praesidium de la Commission nationale (plus tard un des leaders libéraux de Gdansk) m¹a dit : « Vous avez gagné, et alors ? Après le Congrès nous enterrerons ce référendum de toute façon. » Ce qui fut fait, en défense du compromis. Malgré le vote du Congrès, la question nécessitait de poursuivre la lutte interne. S¹il n¹y avait pas eu l¹état de guerre, il y aurait eu de grandes probabilités qu¹on puisse l¹emporter. car dans ³Solidarnosc² il n¹était pas aisé d¹aller à l¹encontre des travailleurs des grandes entreprises. Ceux qui avaient leur soutien pouvaient aisément gagner y compris contre Walesa. Contre les intérêts des travailleurs Lorsque l¹état de guerre a écrasé le mouvement de masse des travailleurs, tout a changé. Très vite leur volonté a cessé d¹être prise en compte et d¹être décisive. ³Solidarnosc² a connu une métamorphose fondamentale. Une organisation de masse a laissé la place à des petits groupes et structures, qui se sont pour une large part laissés repousser vers les églises et qui ont été envahis par des groupes politiques de droite, conservateurs, nationalistes-cléricaux et libéraux. Leur programme commun c¹était l¹anticommunisme, l¹alliance avec l¹impérialisme et la restauration du capitalisme. ³Solidarnosc² qui a été reconstruit sur un tel fonds a perdu son indépendance de classe. Empêtré dans des intérêts hostiles à ceux des travailleurs, il ne pouvait que simuler leur défense tout en les bradant, jouant ainsi le rôle honteux de paravent syndical de la transformation capitaliste et néolibérale. Rien d¹étonnant qu¹il ait cessé d¹être l¹organisation de la majorité de la classe ouvrière et qu¹il n¹en compte plus dans ses rangs qu¹une minorité réduite. * Zbigniew Marcin Kowalewski, ethnologue de formation, a publié notamment Antropología de la guerrilla (Anthropologie de la guérilla, Caracas 1971), Guerrilla latynoamerykanska (Guérilla latino-américaine, Wroclaw 1978), Rendez-nous nos usines! (La Brèche, Paris 1985), Rap : miedzy Malcolmem X a subkultura gangowa (Rap : entre Malcolm X et la sous-culture des gangs, Varsovie 1994). En 1980-1981 il a été membre du praesidium de la direction régionale de ³Solidarnosc² à Lodz et délégué au Premier Congrès du syndicat, où il a pris part à l¹élaboration du programme adopté. Invité à Paris par les syndicats CGT et CFDT de l¹INSEE à la veille du coup d¹État du général Jaruzelski (13 décembre 1981), il a été exilé et a animé la campagne de solidarité avec ³Solidarnosc². Il a pris part à la rédaction d¹Inprekor ‹ une revue de la IVe Internationale diffusée clandestinement en Pologne de 1981 à 1990. Il est actuellement rédacteur de l¹hebdomadaire syndical Nowy Tygodnik Popularny et de la revue théorique Rewolucja (Révolution). Nous reproduisons cet article du mensuel Nowy Robotnik (Nouvel Ouvrier) n° 18 du 15 août 2005. Nowy Robotnik a remplacé le mensuel Robotnik Slaski (Ouvrier de Silésie) lorsque la rédaction de ce journal de la nouvelle gauche polonaise s¹est élargie et que sa diffusion a pris une ampleur nationale. Traduit du polonais par J.M. 1. Commencée en juillet 1980 à la suite d¹une hausse des prix, la vague des grèves a duré tout l¹été 1980, s¹élargissant à partir de l¹entrée en grève avec occupation du chantier naval « Lénine » de Gdansk le 14 août. Cette dernière grève, élargie à l¹ensemble des entreprises de la région, impose à la bureaucratie une négociation devant l¹assemblée générale des délégués des comités de grève et parvient, le 31 août, à ce que le vice-Premier ministre M. Jagielski signe un accord qui prévoit que les comités de grève pourront créer des « nouveaux syndicats, indépendants et autogérés. Le 4 septembre les comités de grève des mineurs de la Haute-Silésie, centralisés dans la mine « Manifest Lipcowy » de Jastrzebie, imposent un accord similaire. Cf. Inprecor n° 82/83 du 31 juillet 1980 et n° 84 du 11 septembre 1980. 2. Robotnik Slaski d¹août 2000. 3. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981 le général Jaruzelski, qui cumulait les postes de premier ministre et de premier secrétaire du POUP, a réalisé un coup d¹État en proclamant l¹état de guerre. Des milliers de militants syndicaux furent arrêtés, les moyens de communication supprimés, le couvre-feu imposé et la grève générale fut étouffée par l¹armée usine après usine (dans la mine « Wujek » de Silésie, où les travailleurs ont tenté l¹autodéfense, l¹armée à tiré faisant plusieurs morts). Le syndicat s¹est rapidement réorganisé clandestinement, mais la répression efficace (arrestations et surtout licenciements à répétition) a fini par couper les structures syndicales de leurs racines dans les entreprises. La direction syndicale clandestine s¹est avérée incapable de prendre la direction du soulèvement spontané qui, le 31 août 1982, avait fait descendre dans les rues plusieurs millions de manifestants. Après cet échec, le mouvement de masse a reflué. 4. Lettre ouverte au POUP, Cahiers rouges, Maspéro, Paris 1969. 5. En mars 1968 l¹opposition polonaise avait organisée une manifestation contre la censure d¹une pièce de théâtre. En réponse à la répression de cette manifestation les étudiants de la plupart des villes polonaises se sont mis en grève. Ce mouvement a été durement réprimé et le régime, sous l¹inspiration du Ministre de l¹Intérieur, M. Moczar, a déclenché une campagne antisémite afin de liquider la gauche communiste. Une vague d¹émigration a suivi cette répression. 6. Jozef Pilsudski, animateur de l¹appareil militaire du Parti socialiste polonais (PPS, l¹aile indépendantiste du mouvement ouvrier polonais) a scissioné avec son secteur après l¹échec de la révolution russe de 1905. Organisateur de la Légion polonaise auprès de l¹armée autrichienne durant la Première guerre mondiale, il a pris le pouvoir à Varsovie le 11 novembre 1918, proclamant l¹indépendance du pays et abandonnant publiquement l¹idée du socialisme (d¹où l¹expression « quitter le tramway rouge à l¹arrêt ³Indépendance² »). En 1926 il réalise un coup d¹État ‹ avec l¹aide des syndicats dont la grève empêche les secteurs loyalistes de l¹armée d¹intervenir !), instaure un État fort et organise la répression du mouvement ouvrier, dont le PPS, tout en préservant une façade parlementaire. 7. A la fin des années 1970 Adam Michnik, qui avait débuté son activité oppositionnelle en fondant le Club étudiant des « chercheurs de contradictions » en 1966 et fut un des animateurs du mouvement étudiant de 1968, a diffusé un essai sous ce titre, dans lequel il réhabilitait les traditions de la droite nationaliste polonaise. 8. Dirigeant de l¹aile fasciste de la résistance polonaise, Piasecki fut arrêté par l¹Armée soviétique en 1945 et a passé un accord avec le général stalinien Sierov, gouverneur de Varsovie, s¹engageant à ramener la droite cléricale polonaise vers le nouveau régime. A ce titre il a disposé d¹une maison d¹édition et d¹appuis institutionnels jusqu¹à sa mort, tentant même par moments de faire concurrence à la hiérarchie catholique. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 23040 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/c338c94c/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:43:51 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:44:16 2005 Subject: [QI-P] INP509-Pologne dossier (2+3) Message-ID: Pologne ³Solidarnosc² a lutté pour le socialisme Par Magdalena Ostrowska* La droite fait tout pour que l¹expérience ouvrière de Solidarité tombe dans l¹oubli. Car si l¹on s¹en souvenait, il apparaîtrait clairement que la lutte du NSZZ ³Solidarnosc² (syndicat indépendant autogéré ³Solidarité²) n¹était pas une lutte pour établir le capitalisme. Plus on s¹éloigne de la rupture de 1989, et plus le mythe de la dite « première Solidarité » en tant que mouvement anticommuniste, allant vers l¹économie capitaliste, se renforce. On ne mentionne presque plus la lutte de classe des ouvriers unifiés au sein de ce mouvement. Cela apparaît particulièrement maintenant, dans les débats qui accompagnent le 25e anniversaire de la naissance du NSZZ ³Solidarnosc². Août 1980. Dans le point 6 des Accords de Gdansk il a été écrit : « les syndicats devraient en particulier participer à l¹élaboration des lois sur les organisations économiques socialistes et sur l¹autogestion ouvrière. La réforme économique devrait être fondée sur le principe d¹une plus grande autonomie des entreprises et sur la participation réelle des conseils de l¹autogestion ouvrière à la gestion ». La lutte pour la création de l¹autogestion ouvrière ‹ car c¹est de cela qu¹il est question dans le programme mentionné ‹ signifiait l¹aspiration à la réalisation des principes du socialisme, que le pouvoir d¹alors ne réalisait pas. Ce n¹était pas une lutte pour le capitalisme. La vague de grèves qui ont eu lieu alors a ouvert le processus de la création par en bas, par les ouvriers de leurs institutions, fondées non seulement pour mener telle ou telle grève. La tâche des syndicats dès ce moment ne se limitait pas aux seules revendications économiques car ‹ comme il était alors affirmé ‹ « la classe ouvrière a une chance réelle de se transformer en gestionnaire de l¹entreprise et du pays, une chance réelle de réaliser un socialisme ouvrier et une démocratie des travailleurs » (1). Cette chance c¹était la réforme socio-économique planifiée par le pouvoir. En mars 1981 s¹est tenue une conférence de ³Solidarnosc² consacrée à l¹attitude du syndicat envers l¹idée de l¹autogestion. « Le conseil ouvrier d¹autogestion pour lequel il vaut la peine de lutter, c¹est un conseil qui aspire à constituer une structure nationale qui reprendrait en main le pouvoir économique », écrivait en mars 1981 Henryk Szlajfer (2) La lutte pour l¹autogestion ouvrière est devenue dès juillet 1981 le principal front de lutte pour ³Solidarnosc² et, en automne 1981, c¹est devenu le principal thème de débats qui a conduit à la formation au sein de ³Solidarnosc² de deux courants : les militants du « Réseau » (3) représentaient le courant modéré, au sein duquel dominait plutôt une attitude technocratique envers l¹idée de l¹autogestion, en tant qu¹accès des ouvriers à la cogestion des entreprises ; les radicaux se sont regroupés au sein du dit Groupe de Lublin, propageant l¹activité d¹en bas et la constitution d¹institutions qui rappelaient les conseils des délégués ouvriers connus en particulier par les deux révolutions russes (1905 et 1917). Un acquis important du « Réseau » a été l¹élaboration du projet de l¹entreprise sociale, gérée par les travailleurs et indépendante de l¹appareil bureaucratique central. Ce projet ne prétendait pas que les entreprises deviennent une propriété de groupe, mais seulement qu¹elles soient gérées par les travailleurs. Le Conseil ouvrier devait décider des principales orientations de l¹entreprise, des salaires et des investissements ainsi que des nominations aux postes de direction. L¹autogestion était aux mains de tous les salariés et sa représentation devait être constituée par ceux qui connaissent les besoins de l¹entreprise et des salariés, alors que le directeur devait être un « spécialiste loué », qui répondrait devant le Conseil de son activité. En juillet 1981 le « Réseau » a obtenu le soutien de près de mille représentants des entreprises réunis à Gdansk qui aspiraient à transformer le mouvement pour l¹autogestion en un mouvement social de masse. Le Programme de NSZZ ³Solidarnosc² adopté le 7 octobre par le Premier congrès national des délégués contenait les revendications élaborées au cours des débats concernant l¹introduction de l¹autogestion ouvrière. « Nous voulons une véritable socialisation du système de gestion et de l¹économie », lisait-on dans l¹introduction de ce programme (4). La partie VI du programme contenait le projet d¹une « République autogérée ». « Le Conseil ouvrier (des travailleurs) pourra être reconnu par notre syndicat comme un organe de l¹autogestion ouvrière (des travailleurs) seulement lorsque l¹entreprise obtiendra une véritable autonomie et que le pouvoir au sein de l¹entreprise passera dans les mains des salariés au travers de leur conseil », affirmaient les radicaux du groupe « Indépendants » de Lodz et ils ont mis en avant des revendications plus radicales (5). Le groupe des « Indépendants » ‹ transformé en juillet en « Groupe de Lublin » (6) ‹ proposait « si le syndicat se trouve obligé d¹employer son arme la plus extrême [la grève], de se préparer à l¹emploi d¹une nouvelle forme de lutte ‹ la grève d¹occupation active, qui consistait en la remise en marche de la production et de la distribution des biens produits sous le contrôle des comités de grève » (7). Cette forme de grève était l¹un des principaux moyens de lutte propagés par les radicaux. Stefan Bratkowski, président de l¹Association polonaise des journalistes, écrivait alors : « à une épreuve de force la nation peut répondre par la grève générale. Ce n¹est pas un moyen de survie, mais les Polonais ‹ ne l¹oubliez pas ! ‹ ont une surprenante capacité d¹auto-organisation, une grève générale produira en quelques jours un tissu d¹ententes spontanées, un réseau de comités d¹entraide et de coordination qui collaboreront les uns avec les autres, les entreprises travailleront pendant la grève, la production et les échanges continueront, et seul le pouvoir n¹aura rien à dire » (8). Cette forme de grève n¹impliquait pas seulement l¹occupation de l¹entreprise, mais la prise de son contrôle par le comité de grève sans arrêt de travail. L¹adoption par Solidarité d¹une telle méthode de lutte se fondait sur l¹aggravation de la crise économique (9) et sur l¹aspiration à ne pas interrompre la production. La principale condition du succès de la grève active était de s¹assurer à l¹avance la coopération horizontale avec les fournisseurs et les distributeurs, c¹est-à-dire de garantir une distribution et un transport aux mains des grévistes. « L¹instauration du pouvoir économique des travailleurs permettrait d¹accumuler les forces nécessaires à la solution de la question du pouvoir politique. Le développement de l¹autogestion des travailleurs par la voie révolutionnaire conduirait à l¹apparition de l¹autogestion locale et territoriale, qui libérerait l¹énergie de millions des citoyens », écrivait à la fin 1981 un des principaux propagateurs de cette méthode de lutte ouvrière, Zbigniew M. Kowalewski (10). Le Groupe de Lublin, ayant tiré les conclusions des expériences des années 1956-1958 (11), propageait la nécessité d¹un développement vertical et horizontal du système de l¹autogestion ouvrière et de la coopération. Les initiatives de ce courant radical de Solidarité bénéficiaient alors de l¹accord de la prof. Jadwiga Staniszkis : « car l¹État s¹étant avéré incapable de garantir le bien-être à la société, il faut le priver de la fonction de la gestion des moyens de production. En ignorant les vieilles structures, il faut dans une telle situation prendre le pouvoir dans les entreprises et les régions » écrivait-elle (12). Après Août [1980] au sein même du POUP [Parti ouvrier unifié polonais ‹ le parti bureaucratique au pouvoir] des voix sont apparues revendiquant des changements profonds du parti et la coopération avec Solidarité, en tant que mouvement ouvrier authentique qui exprimait les justes revendications du monde du travail. Le « renouveau » devait consister en un retour aux sources idéologiques et en une élimination des phénomènes bureaucratiques, de l¹isolement par rapport à la société et en la transformation enfin du parti en une véritable représentation des intérêts du monde du travail. « De plus, une partie importante des membres du parti de toutes les couches sociales voyait dans Solidarité et dans le mouvement autogestionnaire authentique la possibilité de réalisation des buts socialistes et la manière de reconquérir leur dignité salariale et civique » (13). Décrivant les sources de l¹ethos de Solidarité, le R.P. Jozef Tischner écrivait : « L¹idéologie socialiste-marxiste elle-même, dont les slogans ont pénétré la conscience sociale, avait aussi une grande importance. L¹ethos de solidarité peut être considéré comme une réalisation de l¹idéal de la fraternité des travailleurs luttant pour la libération sociale. En fait, toutes les valeurs essentielles de l¹ethos de solidarité sont comprises dans les valeurs du socialisme » (14). L¹aspiration à un changement social authentique, fondé sur le mouvement de masse dont les membres se sentent exploités, c¹est la tradition historique de la gauche dans le monde entier. C¹était aussi la tradition de Solidarité, au sein de laquelle un courant ouvrier de gauche n¹avait pas manqué. Malgré l¹instauration de l¹état de guerre et l¹interdiction de Solidarité, en 1983 la Diète a adopté une loi instaurant des éléments d¹autogestion dans les entreprises. Cet acquis fragmentaire de la lutte ouvrière fut définitivement liquidé par la transformation libérale de 1989. * Magdalena Ostrowska, journaliste au quotidien Trybuna et politologue, est rédactrice de la revue Rewolucja. Cet article est paru dans le supplément hebdomadaire Impuls n° 31 du quotidien Trybuna du 7 avril 2005. Traduit du polonais par J.M. 1. Zwiazek zawodowy a kwestia wspolzarzadzania, [Henryk Szlajfer], “Biuletyn Problemowy² nr 1, édité par le Comité constitutif (Komitet Zalozycielski) du NSZZ ³Solidarnosc² de l¹entreprise EMA ELESTER de Lodz, en date du 15 décembre 1980. 2. Cité d¹après Sz. Jakubowicz, Bitwa o samorzad 1980-1981 (La bataille pour l¹autogestion 1980-1981), Londres 1989, p. 54) 3. « Siec », Réseau des organisations syndicales NSZZ ³Solidarnosc² des entreprises principales. 4. Programme du NSZZ ³Solidarnosc², Tygodnik Solidarnosc n° 29 du 16 octobre 1981. 5. Samorzad robotniczy, Stanowisko NSZZ “S² MKZ Ziemi Lodzkiej (Autogestion ouvrière, Position du Comité constitutif inter-entreprises de NSZZ ³Solidarnosc² de la région de Lodz) du 28 janvier 1981. 6. Ville ouvrière à l¹est de la Pologne, à plus de 300 km de la grande cité de l¹industrie textile de Lodz, où se réunissaient les conférences nationales de ce courant. 7. Program wyborczy grupy “Niezalezni² (Programme électoral du groupe des Indépendants), Lodz, 7 mai 1981. 8. Lettre aux participants au Ve Plénum du Parti ouvrier unifié polonais (1981). 9. Une crise économique de « sous-production » ‹ d¹insuffisance des biens ! 10. “Solidarnosc² wobec kwestii wladzy (Solidarité face à la question du pouvoir), octobre-décembre 1981, réédité lors de l¹exil de l¹auteur à Paris, le 5 février 1982. 11. Lors de la montée révolutionnaire de 1956 ‹ qui a imposé le changement à la tête de l¹État-parti ‹ l¹aile gauche radicale avait imposé les conseils ouvriers, qui ont exercé un contrôle ouvrier dans les entreprises entre 1956 et 1958. Après avoir temporisé et exercé une répression sélective, en 1958 la nouvelle direction du parti a imposé une loi sur l¹autogestion des entreprises, qui confiait la gestion à une « conférence d¹autogestion ouvrière » composée de trois partenaires : la direction (nommée par la bureaucratie), la direction syndicale (idem) et les représentants des salariés (élus sur une liste unique). S¹en était fini du conseil ouvrierŠ et les conseils encore actifs, isolés les uns des autres, furent rapidement liquidés. 12. Article paru dans ³Niezaleznosc² (journal du NSZZ ³Solidarnosc² de la région de Varsovie) n° 41 de mai 1981, cité par Sz. Jakubowicz, op. cit., p. 80. 13. Jakubowicz, op. cit., p. 88. 14. Jozef Tischner, W kregu filozofii pracy (Autour de la philosophie du travail), Paris 1985. Théologien proche du pape Jean-Paul II, Jozef Tischner avait alors propagé une philosophie progressiste dans le domaine du travail. Après 1989 il a sombré dans un anticommunisme d¹inspiration reaganienne. ---------------------------2------------------------ Pologne Tout le pouvoir aux conseils Interview de Zbigniew Kowalewski* * La vision des conseils ouvriers dirigeant les usines peut sembler relever aujourd¹hui d¹une utopie complète. Pourtant en 1980 il s¹est agi de quelque chose de très réel. Comment alors cette idée a-t-elle resurgi parmi les ouvriers ? Zbigniew Kowalewski : Nous avions alors assisté à une puissante mobilisation sociale, une activité croissante des ouvriers, très profonde, très combative et très radicale. Dans de telles situations au cours de l¹histoire on a noté à plusieurs reprises l¹apparition de la volonté de créer des conseils ouvriers, à prendre le pouvoir dans les usines, à l¹élargissement des aspirations des travailleurs jusqu¹à la volonté de modifier la gestion de l¹État. De ce point de vue la situation alors n¹était nullement extraordinaire, elle confirmait cette règle. Mais il y avait un autre aspect important : nous nous sommes rendus compte que dans divers milieux ouvriers la mémoire des conseils ouvriers de 1956 était toujours vive. C¹était pour moi, alors militant du mouvement autogestionnaire, une grande surprise. Je rencontrais des gens qui avaient une riche expérience, qui savaient quoi faire et comment s¹organiser. C¹était très précieux. Je me souviens que lors de la discussion en mars 1981 un militant de l¹aciérie Huta Warszawa, membre du conseil ouvrier de 1956, avait pris la parole pour insister sur l¹idée que si l¹on ne commence pas rapidement à mettre en place des structures de coordination des conseils au niveau régional et national, le mouvement autogestionnaire sera vite étouffé. * N¹y avait-il pas d¹autres aspirations ? La tradition des conseils ouvriers remonte bien au-delà de 1956, par exemple aux révolutions russes. En Pologne même de tels conseils sont apparus en 1918, dirigés par des communistes et des socialistes. Z. K. : Cela, personne ne s¹en souvenait, la réalité avait changé, notre mouvement apparaissait dans un système social différent. Par contre il y avait des réminiscences de la période qui a suivi la seconde guerre mondiale. Sur les terrains libérés il y eu alors la remise en marche des entreprises par les travailleurs eux-mêmes et la constitution des conseils d¹entreprises. Il y avait bien sûr des gens qui avaient des connaissances historiques plus approfondies, concernant tant les révolutions russes que les autres expériences du mouvement ouvrier. Nous nous inspirions des publications théoriques sur l¹autogestion ouvrière qui avaient été publiées par l¹hebdomadaire Po Prostu en 1956 (1). Je voudrais souligner que notre conception de l¹autogestion ouvrière n¹était pas primitive ou simpliste. Elle liait la gestion démocratique de l¹entreprise et la compétence. Le conseil ouvrier devait gérer, déterminer les orientations du développement de l¹entreprise et prendre les décisions stratégiques. La direction quotidienne, opérationnelle, était dans les mains du directeur choisi par le conseil à la suite d¹un concours parmi les spécialistes. * Quelle influence sur la conscience des travailleurs avait le hiatus entre la propagande officielle, qui proclamait que la classe ouvrière était une classe dirigeante, et la réalité ? Z. K. : D¹une part il y avait le sentiment de la domination de l¹appareil d¹État, de la bureaucratie du parti, il y avait aussi le sentiment d¹être exploité. Diverses explosions ouvrières en Pologne Populaire commençaient lors d¹une augmentation des normes de rendement, c¹est-à-dire qu¹il y avait le phénomène de l¹intensification du travail que Marx a décrit dans le Capital. Il y avait aussi le sentiment que les ouvriers n¹ont rien à dire, que le pouvoir est assis sur leur dos et gouverne en leur nom, mais qu¹il est très étranger à la classe ouvrière. D¹autre part il y avait la conviction que les ouvriers sont réellement une classe, qui devrait jouer le rôle que la propagande officielle et le discours idéologique leur attribuent. L¹aspiration à prendre une telle position était très forte et elle était accompagnée de la conscience qu¹une telle position ne peut être acquise que par la lutte. Que personne ne va l¹octroyer et qu¹il faut lutter contre l¹appareil du pouvoir pour l¹obtenir. * A quel point vos revendications étaient-elles radicales ? S¹agissait-il seulement de fonder l¹autogestion ouvrière dans les entreprises ou bien pensiez-vous également prendre le contrôle de toute l¹économie ou même de l¹État ? Z. K. : Cela évoluait avec la dynamique du mouvement. La situation était différente lors de sa naissance et lors de son développement. Les aspirations croissaient. Au début il y avait un refus et une crainte en ce qui concerne la formulation des revendications politiques. Nous avions donc placardé la ville de Lodz avec des affiches proclamant « tout le pouvoir dans les entreprises aux mains des conseils de travailleurs ». Ce slogan a eu un impact immédiat mais sur un terrain limité, au sein des entreprises. Nous étions cependant conscients qu¹en avançant des revendications plus radicales nous risquions l¹isolement. Au printemps 1981, soit quelques mois plus tard, notre slogan a commencé à être traité par les travailleurs comme allant de soi et cela a libéré d¹autres aspirations. Un nouveau slogan a fait son apparition : « tout le pouvoir économique aux conseils ». Il était clair que dans un système tel celui existant en Pologne Populaire, il n¹y avait pas de pouvoir économique séparé du pouvoir politique. Mais nous évitions de formuler directement la question du pouvoir politique. Nous nous concentrions sur diverses solutions autogestionnaires. Par exemple l¹idée d¹une Chambre autogestionnaire, avancée par Oskar Lange (2) en 1956, a connu une renaissance. Lange avait alors proposé, dans Trybuna Ludu, une nouvelle structure de l¹État, très fortement fondée sur des chambres autogestionnaires. Cela renouait fortement avec l¹idée d¹une Chambre du travail, proposée en 1918 par le Parti socialiste polonais dans son projet de Constitution. Il y avait aussi l¹idée de l¹hebdomadaire Po Prostu d¹une Diète ouvrière. Tout cela était alors en débat, publié, cité. * Même votre premier slogan ‹ « Tout le pouvoir dans les entreprises aux mains des conseils de travailleurs ! » ‹ était radical. Il frappait de plein fouet les directeurs de la nomenklatura et la position du POUP dans les usines. Z. K. : Les directeurs étaient de facto nommés par l¹appareil du parti. Notre conception, qu¹ils soient élus au travers de concours organisés par le conseil ouvrier, était très révolutionnaire. Elle rencontrait une très forte opposition du pouvoir, mais, d¹autre part, à un moment donné le pouvoir a commencé à céder. Après août 1980 et l¹automne de très nombreuses usines n¹avaient plus de directeurs, car ces derniers avaient été mis dehors par les travailleurs. Le pouvoir voulait que de nouveaux directeurs apparaissent et acceptait l¹organisation des concours et leur nomination par les ouvriers. * Comment le pouvoir réagissait-il généralement envers votre mouvement ? Z. K. : Les revendications autogestionnaires sont devenues en été et en automne 1981 le point le plus chaud dans le conflit entre le pouvoir et ³Solidarnosc². Mais la direction de ³Solidarnosc² ne soutenait pas nos revendications, elles lui étaient imposées par les travailleurs. Le premier Congrès de ³Solidarnosc² a culminé avec des résolutions très dures en ce qui concerne l¹autogestion, adoptées malgré Lech Walesa. Cela a gagné les entreprises, la base, là où la direction centrale du syndicat n¹avait rien à dire. Notre mouvement avait aussi le soutien de nombreux militants des syndicats de branches. * D¹où venait cette méfiance de la direction de ³Solidarnosc² envers l¹idée de l¹autogestion des travailleurs ? S¹agissait-il de conflit idéologique ou bien simplement d¹opportunisme ? Z. K. : Plus on montait dans la hiérarchie syndicale et plus la popularité de l¹autogestion diminuait et la résistance était plus forte. Plus on descendait et plus il y avait d¹aspirations ouvrière authentiques. Lors de la première conférence à Varsovie, consacrée à l¹autogestion, organisée en mars 1981 par Ryszard Bugaj et Bronis½aw Geremek, il y a eu la confrontation. Geremek était hostile à cette idée. Bugaj était favorable, mais de manière modérée. Son soutien était limité car il avait tout le temps peur que l¹autogestion ne brise la planification centrale. Nous posions la question d¹une planification démocratique et lui avait peur pour la planification centrale. Une autre raison de l¹aversion des dirigeants de ³Solidarnosc² envers l¹autogestion ouvrière était aussi la forte influence du KOR (3), dont les militants ne prenaient pas part à notre mouvement et nous attaquaient fréquemment. * C¹est surprenant, car le KOR s¹inspirait de la tradition du Parti socialiste polonais, de celle d¹Octobre [1956] et de Po Prostu. Z. K. : Je crois que déjà à ce moment il évoluait vers la droite. Je me souviens de l¹automne 1980, lorsque Jacek Kuron fut l¹invité des délégués de ³Solidarnosc² de la région de Lodz. Il mettait en garde contre le radicalisme ouvrier. Son argument était qu¹il ne fallait pas se radicaliser trop, car les Russes viendraient, donc il fallait maîtriser le mouvement. Il regrettait qu¹une brèche apparaisse entre l¹intelligentsia modérée et le radicalisme ouvrier. C¹était l¹attitude caractéristique du milieu s¹identifiant au KOR. * Après l¹état de guerre le mouvement autogestionnaire a été marginalisé eu sein de ³Solidarnosc². Il a complètement disparu dans cette ³Solidarnosc² qui a pris part à la Table ronde (4). Z. K. : L¹état de guerre a mis fin au mouvement social dans son ensemble. L¹activité indépendante des travailleurs fut stoppée. Avant, en automne 1981, il y a eu un fait qui a également joué sur la question de l¹autogestion ouvrière. La Diète avait alors adopté une loi sur l¹autogestion ouvrière. Cette loi a été contestée, comme très insuffisante, mais en comparaison avec les législations d¹autres pays c¹était une loi sans précédent. Même si elle ne reflétait pas l¹ensemble des aspirations du mouvement autogestionnaire, elle était très avancée. Mais les conseils formés sur la base de cette loi au cours des années 1980 se sont trouvés dans le vide et ont commencé à dépérir. Ils ne pouvaient s¹appuyer sur aucun organisation massive et démocratique, capable de contrôler le système. * Après 1989 nous sommes passé à un système complètement différent de celui pour lequel luttaient les ouvriers en 1980. Pourquoi la direction de ³Solidarnosc² a-t-elle réussi à berner les ouvriers avec le capitalisme ? Z. K. : Il y avait plusieurs causes. L¹une d¹elles ce fut la très grave crise économique, accablante à long terme pour les gens. Cela a conduit à une délégitimisation de l¹économie étatisée aux yeux de la société, alors que celle-ci avait été très légitime dans le passé. Il n¹y avait pas de stimulant pour que les gens veuillent aspirer à la gestion des entreprises. Quelque chose qui dépérit ne peut pas mobiliser de ce point de vue. A cela se sont ajoutées les très fortes influences de droite au sein de ³Solidarnosc². C¹était l¹effet de la clandestinité, de l¹entrée dans les cryptes ecclésiastiques. ³Solidarnosc² fonctionnant auprès de l¹Église est devenue très dépendante de l¹aide étrangère. Cette aide venait au début surtout des syndicats et des organisations de gauche. Puis elle a été remplacée par les agences des États occidentaux, qui ont de cette manière rendu ³Solidarnosc² très dépendante envers eux. Rappelons aussi, qu¹en 1989 nous avions affaire à une mobilisation sociale faible. L¹activité des travailleurs était faible. Bien sûr, il y avait des grèves, mais elles n¹avaient pas grand chose à voir avec une vague de luttes. C¹étaient des mobilisations très désespérées, du fait de l¹effondrement économique, concernant des intérêts et des revendications très immédiats. * Est-ce que les idéaux de l¹autogestion ouvrière peuvent être une alternative au capitalisme néolibéral ? Nous avions déjà vu la reprise des entreprises par les travailleurs organisés ‹ par exemple la fabrique de la gélatine (5) ou l¹usine Wagon. Z. K. : Effectivement il y a eu quelques cas en Pologne. Ils étaient plus nombreux dans d¹autres régions du monde, dans le même système économique, par exemple en Argentine. Le expériences polonaises sont cependant très limitées. La fabrique de la gélatine ou l¹usine Wagon, ce sont des luttes défensives très désespérées ‹ il s¹agissait de sauver des lieux du travail, des entreprises. Les idées de l¹autogestion peuvent se développer et trouver des assises seulement dans des situations de luttes sociales très intenses et non isolées et défensives. Il est très difficile de survivre à des entreprises isolées, prises en main par les travailleurs, dans le cadre de l¹économie libérale. Ce ne sont pas des conditions optimales pour ce type d¹expérience. Mais les idées de l¹autogestion ouvrière renaîtront et seront une alternative jouissant d¹un fort soutien des employés et des ouvriers dans des situations de lutte de classes plus larges. * Nous reproduisons cette interview, réalisée par le journaliste Jakub Rzekanowski, du quotidien polonais Trybuna du 7 avril 2005. Traduit du polonais par J.M. 1. L¹hebdomadaire Po Prostu (Tout simplement) est devenu en 1955-1956 l¹organe de la gauche marxiste et a joué un rôle d¹aiguillon lors de la montée révolutionnaire, popularisant en particulier l¹expérience des conseils ouvriers. En septembre 1957 il a été interdit, son interdiction symbolisant la normalisation bureaucratique menée par le nouveau premier secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais, Wladyslaw Gomulka. 2. Oskar Lange (1904-1965), économiste réputé pour ses travaux sur la planification socialiste et sur l¹économétrie, avait milité avant la guerre dans le petit parti socialiste de gauche polonais lié au Bureau de Londres. Émigré aux États-Unis de 1934 à 1945, critique du stalinisme et du néolibéralisme, il est revenu en Pologne pour y « construire le socialisme », où il a occupé des postes de direction de la planification. En 1956 il est revenu à la charge par un article proposant des réformes structurelles du « socialisme réel ». Inprecor (n° 487 de novembre 2003) a publié son article sur le socialisme et la démocratie de 1940. 3. Le Comité de Défense des Ouvriers (KOR) a été créé par les oppositionnels polonais en septembre 1976 pour venir en aide aux grévistes de juin 1976 durement réprimés. Agissant à découvert, il a joué un grand rôle dans l¹organisation des militants ouvriers, propulsant les premiers syndicats libres. Ses militants ont été à l¹origine du bulletin clandestin Robotnik (Ouvrier), dont le programme d¹action de 1979 avait fécondé le mouvement gréviste à l¹été 1980. Ses militants ont joué un grand rôle dans la direction de ³Solidarnosc², tout en tentant d¹autolimiter la dynamique de ce mouvement social puis, après la dissolution du syndicat par le régime du général Jaruzelski, l¹ont réorienté à partir de 1985 vers l¹acceptation de l¹économie de marché et vers un compromis avec la bureaucratie garantissant à cette dernière le maintien de ses privilèges dans le cadre de la restauration de la démocratie et du capitalisme. 4. La Table ronde fut le lieu de la négociation entre les dirigeants de ³Solidarnosc² clandestin et la bureaucratie en 1988-1989. Ces négociations ont abouti aux élections partiellement libres de juin 1989 ‹ tous les sièges du Parlement sauf un, soumis à la concurrence entre le Parti bureaucratique et la liste de l¹opposition, ont alors été remportés par l¹opposition, ce qui a conduit à la formation d¹un gouvernement « d¹union nationale » dirigé par l¹expert de ³Solidarnosc², l¹intellectuel catholique Tadeusz Mazowiecki, sous la présidence du général Jaruzelski. Ce gouvernement a conduit la restauration capitaliste et a établi en janvier 1990 la Troisième République polonaise ‹ un nouvel État capitaliste. 5. Cf. Dariusz Zalega, Ils produisent, ils contrôlent, ils vendent, ils se payentŠ, Inprecor n° 443/444 de janvier-février 2000. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 14848 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/76b2ea6c/attachment-0002.dot -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 18432 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/76b2ea6c/attachment-0003.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:44:41 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:45:29 2005 Subject: [QI-P] INP509-Pologne dossier (4) Message-ID: Pologne L¹histoire de la république populaire du point de vue des ouvriers Interview avec Zbigniew M. Kowalewski* * La droite prétend que le retard du développement économique de la Pologne a été provoqué par les changements du système réalisés après 1945. Est-ce la réalité ? Zbigniew M. Kowalewski : Il faut garder en mémoire que la Pologne d¹avant-guerre était, en comparaison aux conditions européennes de l¹époque, un pays capitaliste peu développé ; elle ne peut être comparée qu¹avec les pays du Tiers Monde alors les plus développés, avant tout ceux de l¹Amérique latine. Malgré l¹obtention de l¹indépendance en 1918, elle était restée un pays dépendant, avec une bourgeoisie très faible et incapable de réaliser la révolution industrielle que l¹Occident avait déjà derrière lui. Ce qui a pu être réalisé à une échelle limitée dans la Seconde république [1918-1939], ne fut possible que du fait de l¹intervention de l¹État, c¹est-à-dire contre les capitaux privés et l¹économie de marché libre. Ainsi, les rapports sociaux du capitalisme dépendant, qui régnaient dans la Pologne de l¹avant-guerre, bloquaient le développement et la révolution industrielle. Après la guerre il a suffit du renversement du capitalisme, d¹une large nationalisation des moyens de production et de l¹introduction de certains éléments de la planification centrale, pour que cela permette de reconstruire un pays ruiné et libère un immense potentiel de développement. En Occident la reconstruction après la guerre ne fut pas le résultat des forces du marché, mais de l¹interventionnisme de l¹État et de l¹aide des États-Unis ‹ le Plan Marshall. Cela était dicté par les conditions politiques, la nécessité de créer un contrepoids à celui de l¹Union soviétique et de neutraliser le dit danger communiste qui soit dit en passant était de facto intérieur ‹ venant du mouvement ouvrier ‹ ce qu¹on ne dit pas. * Donc les situations sont incomparables , Z. K. : La comparaison de la situation en Pologne avec celle de l¹Europe occidentale n¹est pas acceptable. Les pays de l¹Europe occidentale étaient déjà très industrialisés, la révolution industrielle y avait eu lieu depuis longtemps. De plus, une des sources de la richesse de ces pays était également le pillage gigantesque des colonies, qui ont fourni durant des centaines d¹années des matières premières à bas prix et des moyens de développement. Prenons comme point de départ la situation des années 1930. Il s¹avère que les pays qui étaient alors au même niveau du développement que la Pologne et qui sont restés capitalistes après la seconde guerre mondiale n¹ont nullement réalisé le saut qui a été celui de la Pologne Populaire, ni dans le domaine économique ni dans celui de la civilisation. Notons que le point du départ en 1945 était chez nous bien moins bon que dans ces pays, car notre pays avait été détruit par la guerre alors que l¹Amérique latine non seulement ne fut pas touchée par elle mais même certains de ses pays s¹y sont enrichis. L¹industrialisation a mis fin à la surpopulation des campagnes, a permis de réaliser une réforme agraire radicale, d¹élever de plusieurs échelons le niveau de l¹éducation et de la culture de la société. Les pays latino-américains comparables à la Pologne n¹ont connu rien de tel et ont été rapidement distancés. * Cela veut-il dire que si la Pologne était restée capitaliste, elle n¹aurait pas atteint un tel niveau du développement ? Z. K. : Le développement n¹est pas quelque chose d¹abstrait, il est toujours lié à des classes sociales données, qui peuvent en être les porteuses ou le freiner. Dans aucun pays, où le capitalisme dépendant s¹est maintenu après la guerre, on n¹est parvenu à réaliser ce qui a pu l¹être en Pologne après le renversement du capitalisme. Dans le meilleur des cas il y a eu une industrialisation partielle, mais pas de révolution industrielle. Par contre en Pologne les blocages du développement, caractéristiques du capitalisme dépendant, ont été supprimés. Il y a eu une transformation radicale de la structure sociale ‹ au cours des sept ans qui ont suivi la guerre est apparue une classe ouvrière puissante, concentrée dans la grande industrie. * On dit aujourd¹hui que le système d¹alors créait pour les ouvriers des protections que les salariés des pays capitalistes n¹ont toujours pas. Est-ce que la Pologne Populaire réalisait les attentes et les aspirations de cette classe sociale ? Z. K. : Le nouveau système avait résolu le plus grand mal que subit la classe ouvrière, le problème de l¹emploi. Dans le capitalisme cette classe est divisée en une partie active et une partie en réserve, c¹est-à-dire au chômage ; il y a des périodes de plein emploi, mais elles finissent par se terminer. La liquidation du chômage en Pologne Populaire signifiait que l¹ensemble de la classe a des moyens de subsistance ‹ bons ou mauvais ‹ assurés, donc elle sait sur quoi elle peut compter, elle élève et stabilise sa position sociale. Elle a des conditions meilleures pour défendre ses intérêts, elle élève et cristallise sa conscience, réveille en elle des nouvelles aspirations. Les ouvriers ne devaient pas chercher du travail pour survivre. Ils cherchaient massivement un travail meilleur et mieux payé, d¹où le phénomène du turn-over. Cette classe a connu un immense saut culturel, ne se limitant pas à la seule liquidation de l¹analphabétisme. L¹éducation gratuite à tous les niveaux, dont la formation professionnelle gratuite, la possibilité d¹élever constamment ‹ ou de changer ‹ les qualifications professionnelles, d¹apprendre, de se former, d¹obtenir une éducation technique. L¹avancement social n¹exigeait pas de quitter cette classe, car la classe en tant que telle connaissait cet avancement. Le niveau culturel général des ouvriers s¹est accru de manière significative, le lectorat des journaux s¹est généralisé, ils avaient accès aux livres qui étaient bon marché, aux cinémas pas chers, aux bibliothèques gratuites ‹ et à une très grande échelle ils l¹utilisaient. Ils ont pénétré les théâtres, l¹opéra, les musées, ce qui était auparavant le privilège des élites sociales. * Des protections dans le domaine social ont été également créées, ce qu¹on mentionne aujourd¹hui comme étant la principale raison de la nostalgie pour ce système. Z. K. : Le niveau de vie n¹est pas déterminé seulement par le salaire individuel, mais aussi par le « salaire social », par exemple les vacances bon marché, les cantines pas chères, subventionnées par les fonds sociaux, autrement dit plus généralement une socialisation importante des coûts de la reproduction de la force de travail. La massification du travail des femmes leur a permis d¹obtenir l¹indépendance matérielle, ce qui ne garantit pas l¹égalité des droits, mais qui en est la condition matérielle indispensable. Dans les quartiers ouvriers une structure sociale a été créée, il y avait des magasins, des écoles, des écoles maternelles, des crèches, des dispensaires médicaux, des cinémas, des bibliothèques, des maisons de la culture. En Europe occidentale jusqu¹à aujourd¹hui il y a de nombreux quartiers ouvriers qui sont des déserts sociaux et culturels, sans même mentionner les ghettos des pauvres « de couleur », qui encerclent de plus en plus les grandes villes. Aux États-Unis, le plus riche pays du monde, les ouvriers bénéficient jusqu¹à aujourd¹hui de congés payés beaucoup plus courts qu¹en Pologne Populaire. L¹accès à des logements d¹entreprises ou coopératifs relativement bon marché était aussi un élément du salaire social. La situation du logement des ouvriers a connu une amélioration très importante, même si dans ce domaine, comme dans beaucoup d¹autres, il y avait des phénomènes pathologiques, dont faisaient partie de nombreux « hôtels ouvriers ». Dans de nombreux quartiers ouvriers, construits au XIXe siècle selon les standards du capitalisme sauvage de cette époque, les gens vivaient toujours dans les mêmes conditions. Dans l¹industrie héritée du capitalisme, par exemple dans le textile, les conditions de travail n¹ont pas été améliorées et étaient souvent scandaleuses. Cela n¹empêchait pas les autorités de dormir jusqu¹à ce que les ouvriers frappent du poing sur la table, comme l¹ont fait les ouvrières du textile de Lodz en 1971 (1). Alors les autorités engageaient à la va-vite des modernisations, qui rapidement restaient sur le papier ‹ jusqu¹à une nouvelle explosion. * L¹idéologie officielle proclamait que la classe ouvrière était la classe dominante, que le pouvoir était entre les mains du peuple travailleur. Les ouvriers ne le formulaient pas de cette manière, me semble-t-il ? Z. K. : La situation objective, c¹est que dans une société moderne soit c¹est la bourgeoisie qui domine, soit c¹est la classe ouvrière. L¹affirmation que le pouvoir appartient « au peuple travailleur des villes et des campagnes » n¹était donc pas seulement un discours idéologique, qui devait légitimer le pouvoir existant, pas une pure propagande. Lorsque le capitalisme et la domination de la bourgeoisie ont été renversés il fallait dire à qui revient maintenant le pouvoir. Et ce dernier, objectivement, de droit, revenait à la classe ouvrière et non aux petits propriétaires, à l¹intelligentsia, aux directeurs ou aux secrétaires. C¹est là que commence le principal problème du système que nous avions connu, c¹est là qu¹était sa principale contradiction. Le pouvoir revenait à cette classe, mais il ne lui appartenait pas. De nombreux ‹ de plus en plus nombreux ‹ ouvriers en étaient conscients. Ils entendaient dire qu¹ils étaient la classe dominante. De plus, comme je l¹ai dit, seulement eux pouvaient l¹être. Mais ils ne l¹étaient pas et ils le savaient. Et comme ils ne l¹étaient pas, ce système à plus long terme ne pouvait pas fonctionner de manière efficiente ou plutôt avec le temps il ne pouvait fonctionner que de manière de moins en moins efficiente et soit connaître une réparation fondamentale, soit finalement s¹effondrer. * Le Parti ouvrier unifié polonais (POUP) disait qu¹il exerçait le pouvoir au nom du peuple travailleur des villes et des campagnes. Z. K. : Cette classe n¹a pas pu décider si elle voulait exercer elle-même le pouvoir, c¹est-à-dire le faire apparaître de manière démocratique, ou bien si elle préfèrait le confier à quelqu¹un ‹ et à qui ‹ qui allait l¹exercer en son nom. Personne ne lui a posé cette question. Il était exclu, inacceptable, de poser cette question publiquement et même de la formuler. ceux qui étaient au pouvoir considéraient cela comme un acte hostile, comme un coup contre le « rôle dirigeant du POUP », inscrit dans la Constitution. * Est-ce que c¹est la cause des protestations, révoltes et soulèvements ouvriers que la Pologne Populaire a connus de manière cyclique ? Z. K. : C¹en était justement la cause. Seulement quelques années après la révolution industrielle, après la création d¹une classe ouvrière puissante, nous avons eu l¹année 1956. Pourquoi ? Car il est apparu que les ouvriers n¹avaient pas le sentiment d¹exercer le pouvoir mais qu¹ils ressentaient qu¹ils n¹avaient rien à dire. Ils n¹avaient aucune influence sur les conditions de travail, sur les normes de rendement, sur l¹organisation du travail, sur le choix des chefs ou du directeur, sur le partage et l¹utilisation du revenu de l¹entreprise, sur le profil de sa production. Aucune influence sur les prix des articles de consommation courante ni sur la manière de partager et d¹employer le revenu national, sur quelle part de ce revenu sera utilisée pour le fonds d¹investissements et quelle part pour le fonds de la consommation, quelle part servira au développement de telle ou telle branche d¹industrie et quelle part à la satisfaction des besoins sociaux immédiats, quelles sont les priorités sociales, économiques, culturelles. Le pouvoir politique n¹était pas issu du choix démocratique de la classe ouvrière elle-même, qui n¹avait aucun contrôle sur sa propre situation ni à l¹échelle de l¹entreprise, ni à l¹échelle du pouvoir de l¹État. Les ouvriers n¹avaient pas de représentation démocratique, leurs intérêts ne pouvaient pas être articulés et ils n¹avaient aucune influence à quelque niveau que ce soit sur les décisions essentielles. * En 1956 (2) ils ont donc commencé à fonder des conseils ouvriers démocratiquement élusŠ Z. K. : Et à poser la question du pouvoir dans les entreprises, c¹est-à-dire qu¹ils ont entamé un conflit collectif avec l¹État pour savoir qui doit diriger les entreprises. Ils exigeaient que ce soit leurs conseils qui dirigent et sous leur pression c¹est ce qui a été écrit dans la loi sur les conseils ouvriers. Ils ne voulaient pas de directeurs issus du carrousel des postes au sein de la nomenklatura. Ils voulaient que ces derniers soient choisis par leurs conseils sur la base d¹un concours public de compétences. Il était clair que si les ouvriers ont formulé la question du pouvoir à ce niveau, alors tôt ou tard ils finiraient par la poser à d¹autres niveaux, y compris au niveau le plus haut. C¹est pour cela que le mouvement des conseils a été très vite décapité. Ce système réalisait les intérêts de la classe ouvrière sur une grande échelle, mais à partir d¹un certain niveau, il bloquait leur réalisation. * A quel moment le système ne réalisait-il pas les intérêts des travailleurs ? Z. K. : Dans la société contemporaine l¹économie et la vie de la société peuvent être régulées de deux manières : soit par la loi de la valeur et c¹est le capitalisme, soit par le plan. La planification n¹est pas une technique, c¹est un processus social. Le plan ce n¹est pas une chose, comme une résolution du Comité central, c¹est un rapport social. Le plan doit être le rapport social fondamental dans une société qui a renversé le capitalisme. La véritable planification c¹est une planification socialisée et démocratique, qui reflète les intérêts et les besoins de la classe ouvrière librement exprimés et définis et qui tient compte des intérêts et des besoins des autres couches sociales. Mais après la guerre, tout en renversant le capitalisme, on a importé de l¹Union soviétique sur le terrain polonais le système stalinien tout prêt. Dans ce système la classe ouvrière était la classe dominante mais elle ne dominait nullement. C¹est la bureaucratie du Parti-État qui dominait, alors qu¹elle n¹en était pas capable car elle ne pouvait créer un système socio-économique rationnel. L¹histoire de l¹humanité connaît de nombreux exemples similaires ‹ la domination est exercée par d¹autres que la classe dominante. Cela ne dure jamais très longtemps, car c¹est une anomalie, et tôt ou tard cela s¹effondre. C¹était un modèle favorisant la formation d¹un pouvoir bureaucratique aliéné, qui avec le temps a produit ses propres intérêts, a monopolisé le pouvoir politique et en prenant appui sur lui s¹est emparé du pouvoir économique. Cette couche ne gouverne aucunement dans l¹intérêt du prolétariat, mais en fonction de ses propres intérêts et pour défendre sa propre position sociale. La planification n¹y était donc pas ce qu¹elle devrait être par définition, c¹est-à-dire une détermination rationnelle des proportions entre le fonds d¹investissements et le fonds de la consommation, réalisée dans l¹intérêt de la classe ouvrière et de toute la société. Elle était le fruit du jeu d¹intérêts des groupes à la fois territoriaux et de branches au sein de la bureaucratie. * De quelle manière la concurrence entre divers groupes bureaucratiques se reflétait-elle sur la situation des travailleurs ? Z. K. : Un des principaux problèmes de la Pologne Populaire c¹était que la satisfaction des besoins sociaux immédiats ne parvenait pas à suivre le rythme du développement économique. Divers groupes bureaucratiques territoriaux et de branches luttaient pour le fonds d¹investissements, car il assurait non seulement les moyens matériels mais aussi des postes au sein de la nomenklatura, garantissant ainsi la position et l¹influence de chaque groupe, le rapport des forces entre eux. Aucun de ces groupes ne luttait pour la taille du fonds de consommation. Chacun voulait arracher pour soi la plus grande part du fonds des investissements, donc ce dernier était toujours trop grand et cela au prix de la réduction du fonds de la consommation. Dans les plans bureaucratiques des proportions données entre ces deux fonds étaient établies, mais cela n¹était jamais réalisé. Donc non seulement la planification était incorrecte, car elle était bureaucratique, mais pire : les plans adoptés n¹étaient jamais réalisés. Il s¹agissait là d¹un facteur important de la déstabilisation et de la décomposition de l¹économie, qui produisait des tensions et des explosions sociales. * L¹inefficacité du système était donc non le fruit des principes socialistes mais celui de la pratique à laquelle nous étions confrontés, entre autres de l¹absence des mécanismes démocratiques dans la gestion de l¹économie ? Z. K. : Et plus généralement dans l¹exercice du pouvoir. L¹absence d¹une planification démocratique, et donc du plan en tant que régulateur essentiel de la vie socio-économique, a commencé à miner les acquis des premières années de l¹après-guerre et progressivement de bloquer le développement. Le système géré par la bureaucratie devenait de plus en plus irrationnel, inefficace et gaspilleur. Les phénomènes pathologiques se multipliaient. Voici un exemple d¹une pathologie lourde, découverte par l¹équipe du prof. Hillel Tickin de l¹Université de Glasgow : dans toute économie existent deux grands secteurs, celui de la production des moyens de production et celui de la production des biens de consommation ; dans notre économie prétendument socialiste sur une très grande échelle et de manière très rapide s¹est développé un troisième secteur, inconnu de toutes les théories économiques, le secteur de la réparation des moyens de production. D¹où ces ateliers bizarres, inconnus du capitalisme mais chez nous alors très développés et croissant sans cesse au sein des entreprises, appelés « ateliers d¹outillage ». La mécanisation du travail c¹est un indice du développement. Mais une mécanisation qui conduit à ce que plus le nombre des ouvriers servant les machines diminue et plus augmente le nombre de ceux qui les réparent, se transforme en son contraire. L¹organisation pathologique du travail, que les chercheurs français s¹occupant des processus du travail dans le « socialisme réel »‹ l¹équipe du prof. Wladimir Andreff de Grenoble ‹ ont appelé le « taylorisme arythmique », la coopération sans cesse remise en cause, la production massive des « garde boutiques » [produits inutiles], ce ne sont que divers aspects d¹un même phénomène. L¹autre exemple, c¹est l¹insuffisance globale de la force du travail et des moyens et outils du travail allant de pair avec leur excès constant au sein des entreprises, où ils étaient « emmagasinés » et où ils étaient « en friche » en attendant le moment du travail accru, qui accompagnait la dernière phase de la réalisation du plan. Tout cela témoignait d¹un phénomène très grave : d¹une forte tendance à la décomposition du caractère social du travail, à sa désocialisation, à la décomposition de l¹économie. * Est-ce que les soulèvements ouvriers avaient pour but la réalisation d¹un socialisme authentique et étaient dirigés contre la bureaucratie aliénée, qui non seulement ne réalisait pas toutes les aspirations des travailleurs mais introduisait dans le système des mécanismes irrationnels ? Z. K. : Le système du « socialisme réel » libérait, de diverses manières, les aspirations des travailleurs à gérer et à décider. Il leur a créé la base matérielle et a réveillé leurs aspirations en proclamant une idéologie donnée. A chaque fois que de telles aspirations se manifestaient publiquement, lorsque ‹ comme en 1956 et en 1981 ‹ des conseils ouvriers ou des conseils de travailleurs étaient démocratiquement élus pour qu¹ils reprennent la gestion des entreprises, elles étaient étouffées. Plus tard Mieczyslaw F. Rakowski (3) a écrit dans son livre « Comment cela est arrivé » : « En ce qui concerne la dictature du prolétariat, je considère que nous avions à faire à elle uniquement lorsque les ouvriers organisaient des grèves de masse, sortaient dans les rues et forçaient l¹équipe dirigeante du moment à céder la place, en exigeant une correction de la politique économique et sociale. (Š) Et qu¹avions-nous entre ces grèves et manifestations ? C¹était la dictature de la bureaucratieŠ » En 1981 les ouvriers ont posé le plus fortement la question : qui dirige les entreprises et donc, car cela va de pair ‹ le pays ? * On en est arrivé au point que la bureaucratie devait choisir si elle rend le pouvoir aux ouvriers ou aux capitalistes ? Z. K. : La résolution des contradictions existant dans la Pologne Populaire ne pouvait passer que par le choix de la démocratie ouvrière et des travailleurs ‹ et telles étaient leurs aspirations, mais en 1989-1990 aucune force politique ni même une organisation syndicale ne représentait ces aspirations ‹, ou par la restauration du capitalisme. C¹est le second choix qui a été réalisé. Il s¹agissait d¹un choix politique et idéologique, nullement d¹une nécessité historique. La classe ouvrière a cessé d¹être objectivement une classe dominante, ce sont les capitalistes qui le sont redevenus. La classe ouvrière est revenue au point de départ. La chute draconienne des salaires réels et du niveau de vie, un chômage de masse durable, l¹emploi dans des conditions peu sûres et très élastiques, un marché du travail déréglé, la domination absolue et sans limites du capital, qui devant une passivité totale de l¹État permet que le travail effectué ne soit pas payé ‹ c¹est-à-dire que le capitaliste peut voler les salariés impunément. En un mot, à nouveau un saut immense ‹ mais cette fois-ci en arrière. * Comment la Pologne Populaire s¹inscrira-t-elle à la longue dans la conscience ouvrière ? Z. K. : Avant tout, la mémoire des immenses acquis sociaux et culturels et de leur perte va demeurer. De tels acquis ne disparaissent pas dans la mémoire collective et bien que la droite fait tout pour les effacer, car ils restent dangereux, elle n¹y parviendra pas. Ce souvenir sera certainement une grande force motrice de la lutte des classes. * Cette interview, réalisée par Magdalena Ostrowska, a été publiée dans le quotidien Trybuna du 21 juillet 2005. 1. Après les grèves de décembre 1970 et de janvier 1971 (provoquées par une brutale augmentation des prix des biens de consommation et en particulier de la viande), qui ont touché les ports de la Baltique et provoqués le départ de W. Gomulka et son remplacement à la tête du Parti-État par Edward Gierek, ce dernier a tenté de préserver le nouveau partage du produit national au détriment de la consommation ouvrière (et a réussi à convaincre les ouvriers des Chantiers navals qu¹il n¹y avait pas d¹autre solution), les ouvrières de Lodz se sont mises en grève en février 1971. Elles ont refusé toute négociation avec la bureaucratie. Cette dernière a fini par annuler les hausses des prix. En juin 1976 une nouvelle tentative d¹augmentation des prix a été annulée le lendemain de son annonce car une vague de grèves avait démarré dans le pays (usine de tracteurs Ursus près de Varsovie, métallurgie de la ville de Radom, pétrochimie de la ville de Plock). La hausse des prix du 1er juillet 1980 a ouvert la voie à la vague de grèves qui se sont généralisées fin août, conduisant à la reconnaissance du droit des travailleurs à fonder des syndicats « indépendants et autogérés » lors des accords signés à Gdansk, Szczecin et avec les mineurs de la Haute-Silésie. 2. A partir de la fin 1955 au sein du POUP ont commencé à apparaître des courants opposés au stalinisme. Le XXe Congrès du PCUS ‹ lors duquel le premier secrétaire du POUP, Boleslaw Bierut, est mort après le rapport Khrouchtchev ‹ a accéléré les dissidences. En juin 1956 les ouvriers de la métallurgie de Poznan sont entrés en grève, qui s¹est rapidement transformée en une situation quasi-insurectionnelle dans toute la ville. Le mouvement a été réprimé, mais l¹opposition au sein du parti et de l¹intelligentsia est parvenue à faire stopper la répression. Des conseils ouvriers ont été créés dans la plupart des entreprises en automne et, fin octobre, l¹aile gauche du parti appuyée par des manifestations de masse (le mouvement insurrectionnel hongrois a démarré après une manifestation de solidarité avec les mobilisations polonaises) à imposé à la tête du parti l¹ancien secrétaire général, liquidé en 1948, Wladyslaw Gomulka. Ce dernier a convaincu la direction soviétique de ne pas intervenir en Pologne, garantissant la normalisation de la situation, ce qu¹il a réalisé dès l¹été 1957 (avec le soutien de la hiérarchie catholique). Les grèves de 1970 ont mis fin à sa carrière politique. 3. Engagé dans la gauche d¹Octobre 1956, Mieczyslaw F. Rakowski a pris en 1958 la direction de l¹hebdomadaire Polityka (créé pour remplacer l¹hebdomadaire Po Prostu, interdit) qui a joué le rôle d¹une vitrine intellectuelle au cours des années 1960-1970. Il a soutenu le coup d¹État du général Jaruzelski, est devenu, en 1988, le dernier secrétaire général du POUP et a procédé à sa dissolution pour permettre la création à sa place de la Social-démocratie de la République de Pologne, dont sont issus l¹actuel Président de la République et l¹actuel Premier Ministre. Rakowski s¹est retiré de la vie politique au cours des années 1990. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 28160 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/a1c4f9e0/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:46:25 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:47:15 2005 Subject: [QI-P] INP509-Allemagne D =?iso-8859-1?q?=E9?= bat Message-ID: Allemagne / Débat Opposition extraparlementaire ou Parti de gauche ? Par B. B. Herbst* La formation du Linkspartei (Parti de Gauche) est l?expression, sur le plan politique, du fait que le néolibéralisme a dépassé son point d?apogée idéologique. Mais la discussion entre révolutionnaires socialistes ne devrait porter que sur le point suivant : le parti en formation est-il ou non susceptible d?être transformé en parti socialiste de combat qui s?efforce d?organiser les luttes de ceux d?en bas et qui fasse des mobilisations sociales extraparlementaires sa priorité ? Luttes de classe et parti de gauche Pour comprendre l?évolution politique en Allemagne, il faut revenir sur quelques luttes significatives perdues ces dernières années. En 2003, l?IG Metall a appelé à la grève pour les 35 heures dans la métallurgie dans l?Est du pays. Les membres du syndicat étaient mal préparés à ce conflit. Les dirigeants de certaines grandes usines de l?automobile de l?ouest ont refusé d?être solidaires. Plus encore, la direction du syndicat avait totalement sous-estimé la dimension politique du conflit, qui s?est heurté à la résistance unanime du capital, des médias, du gouvernement et de la droite parlementaire. L?IG Metall connut alors une défaite complète. Après l?Est vint le tour de l?Ouest. En 2004, les patrons de la métallurgie attaquèrent frontalement le bastion de Daimler Chrysler à Stuttgart et exigèrent pour les salariés non directement productifs un retour à la semaine de 40 heures. L?IG Metall protesta? et capitula. Depuis, la durée du travail a été rallongée dans des centaines d?entreprises, autrement dit les salaires ont été diminués. Le plus puissant syndicat allemand a donc perdu en peu de temps deux batailles dont les effets se cumulent pour en faire une défaite du mouvement ouvrier dont il ne faut pas sous-estimer l?ampleur, même si la masse des adhérents n?a pas été engagée dans la bataille et ne l?a donc pas vécue comme une défaite brutale. Cependant le rapport de forces entre les classes peut aussi se transformer de façon rampante. De la même façon que l?IG Metall a gagné certaines luttes en n?organisant la grève que dans quelques entreprises, et que les acquis avaient pu ensuite être étendus à toute la branche, maintenant la victoire patronale chez Siemens et Daimler Chrysler s?impose à une partie considérable de la métallurgie et même à d?autres branches. Rapportées à cela, les luttes isolées chez Opel à Bochum ou Alstom à Mannheim ne sont que des combats d?arrière-garde. La vague de protestations qui a gonflé à partir de l?été 2004 contre Hartz IV et l?agenda 2010 fut accueillie avec bienveillance par les syndicats, mais sans soutien actif. Les nombreuses manifestations locales qui se déroulèrent pendant 6 mois chaque lundi regroupèrent 150 000 participants dans 220 villes. De 1 ,5 à 2 millions de personnes, dont de nombreux syndicalistes, y ont pris part au moins une fois. Mais les syndicats n?y ont jamais appelé officiellement. Leurs directions ont refusé toute mobilisation contre le gouvernement SPD-Verts. Ils portent la responsabilité d?avoir laissé Schröder et Fischer appliquer leurs plans. Tout cela a favorisé les attentes des masses d?une alternative électorale. L?ouvrier ou l?employé qui n?est pas en mesure de stopper lui-même dans l?entreprise ou dans la rue l?offensive néolibérale met ses espoirs dans ceux qui vont le faire au Parlement. Le bureaucrate syndical, sonné à la tête, qui ne croit plus ni en lui-même, ni en la force de son organisation, qui voit les adhérents douter ou quitter son syndicat, place ses espoirs en Gysi et Lafontaine. La dialectique des combats perdus et des espoirs électoralistes ne renforce pas l?idée que les succès électoraux favoriseront les luttes. Au contraire Le caractère du Linkspartei L?ensemble des partis a glissé vers la droite depuis plus d?une dizaine d?années, et c?est pour la social-démocratie que ce glissement est le plus visible, elle qui, depuis le milieu des années 1990, alors qu?Oskar Lafontaine en était encore le président, a connu une transformation qui a fait d?un parti social-libéral un parti néolibéral. Ensuite le SPD et les Verts, la CDU/CSU et le FDP, les syndicats patronaux et les médias bourgeois formèrent une Grande Coalition du néolibéralisme, à laquelle se sont joints des pans entiers de la bureaucratie syndicale et le PDS à Berlin et en Mecklembourg-Poméranie occidentale, où il participe au gouvernement régional.. La place du social-libéralisme, ainsi délaissée sur l?échiquier politique, fut ensuite occupée par l?Alternative électorale pour l?emploi et la justice sociale (WASG) (1). Son noyau, constitué d?anciens membres du SPD, n?évoluait pas vers la gauche, mais restait prisonnier des vieilles positions social-libérales. Ces militants étaient déjà si isolés politiquement au sein du SPD qu?il n?y a pas eu de regroupement préalable à leur sortie, mais qu?ils ont démissionné individuellement comme Lafontaine. Il n?y aura pas de congrès d?unification entre le PDS et la WASG. Le Linkspartei existe déjà comme tel. Le programme et la stratégie de ces deux organisations ont été repris tels quels, sans processus de consultation, et ne feront donc pas l?objet d?une élaboration démocratique, où la base aurait à trancher. La bureaucratisation n?est pas une menace pour un avenir lointain : le parti est déjà dominé par une bureaucratie. Le Linkspartei n?est pas susceptible d?entrer un jour dans un gouvernement bourgeois : le Linkspartei-PDS est déjà présent dans deux gouvernements régionaux néolibéraux. En un mot : le Linkspartei sera ce qu?il est déjà aujourd?hui. Si des luttes importantes n?éclatent pas, il ne se transformera pas. Pour autant, le Linkspartei n?est pas monolithique. Les rapports de forces internes n'y sont pas encore définitivement fixés et pourraient réserver plus d?une surprise. On peut y distinguer au moins cinq composantes. Les trois plus importantes sont : la majorité du PDS, avec un vague horizon socialiste et un appareil très bien structuré, la majorité de la WASG, qui n?a pas d?utopie concrète, mais bénéficie du savoir-faire de ses fonctionnaires syndicaux, et le courant regroupé autour d?Oskar Lafontaine, qui critique le néolibéralisme à la fois par la gauche et par la droite. C?est celui qui draine le plus de monde vers le parti, avec la plus dangereuse mixture qui soit. C?est là un facteur d?explosion. Il y a aussi deux autres composantes plus petites : une fraction minoritaire du PDS qui ne s?appuie pas sur l?appareil du parti, mais sur celui de l?État, c?est-à-dire sur sa participation à des gouvernements. Et enfin une cinquième, qui de par ses divisions n?en est en fait pas une : des socialistes de gauche ? SAV (2), Linksruck (3) et l?internationale sozialistische linke ?, et des staliniens et ex-staliniens ? KPF (4), DKP (5) et DIDF (6). Les sociaux-libéraux de la majorité de la WASG, la clique ministérialiste néolibérale de la minorité du PDS et les populistes autour de Lafontaine ont un caractère totalement bourgeois. Ils ont renoncé à toute politique en faveur de la classe travailleuse ainsi qu?à un but socialiste. En revanche, la majorité du PDS a un double caractère, dans la mesure où elle défend toujours l?objectif d?une société socialiste. Et faut-il donc absolument caractériser les groupes socialistes de gauche qui, tel Linksruck, renoncent à défendre publiquement des positions révolutionnaires pour des raisons tactiques ? Les instruments classiques d?analyse du mouvement ouvrier (les notions de réformisme, centrisme, marxisme révolutionnaire) semblent ne pas êtres opérantes pour ce parti. Mais s?ils ne sont pas opérants, ce n?est pas parce qu?ils seraient désespérément obsolètes et historiquement dépassés. Cette classification a peu de sens, parce qu?elle ne permet de caractériser que deux courants : la majorité du PDS (et peut-être aussi le DKP et la KPF) comme réformiste, et quelques organisations du cinquième courant comme centristes. Le social-libéralisme, le néolibéralisme et le populisme sont certes très présents dans le Linkspartei, mais ce sont des courants extérieurs au mouvement ouvrier. Que l?on souscrive ou non à ce qui est affirmé ici, la conclusion ne devrait pas tellement faire débat : en réunissant le populisme, le social-libéralisme, le néolibéralisme, le réformisme et un centrisme qui ne défend pas publiquement la lutte de classes et le socialisme, on n?obtiendra pas un parti socialiste de gauche. La conclusion, c?est qu?une appréciation critique de ce parti ne découle pas d?une critique de certaines faiblesses prises isolément, aussi scandaleuses que certaines de ses positions puissent être, comme par exemple les reculades sur la question du salaire minimum. Le caractère de ce parti est déterminé tout autant par sa structure bureaucratique que par son orientation politique et programmatique générale. Ce parti n?est pas instrumentalisé par une fraction de la classe travailleuse en voie de radicalisation : ceux et celles qui, travaillant en entreprises, le rejoignent, n?ont aucune influence sur son image et son orientation. Ceux qui prétendent le contraire se font des illusions et en répandent autour d?eux. Les chances de succès du Linkspartei Dans les cinq années à venir, il va aller de succès en succès : à toutes les élections, le Linkspartei aura des élus nombreux, sur des scores importants. Avec les succès électoraux, les subsides publics vont pleuvoir. Un grand nombre de sièges vont être à pourvoir, ainsi que des postes d?attachés parlementaires et de permanents pour le parti. Rien que pour l?Allemagne de l?ouest, cela représente plus de postes que le PDS et la WASG n?avaient d?adhérents il y a peu encore. L?argent et le succès vont attirer des carriéristes, et poser le problème de la participation au gouvernement fédéral. Le toboggan du parlementarisme va accélérer l?interpénétration de l?appareil du parti et de celui de l?État. Les batailles pour le pouvoir, les carrières et l?argent vont certainement davantage imprimer leur marque que les discussions programmatiques lors des congrès. L?évolution des Verts et du PDS en sont des exemples frappants, de même que les assemblées du PDS consacrées à la désignation des candidats pour le Bundestag. Le Linkspartei et les syndicats Rien n?illustre mieux l?étendue de la démoralisation de la bureaucratie syndicale que son soutien au Linkspartei. Soumis à la pression de l?offensive du capital, l?appareil central autour de Peters (président de l?IG Metall) et de Bsirske (président de Verdi, syndicat du service public, des médias, des transports, de la poste et du commerce, 2,5 millions de membres) ne mise en rien sur la force de ses organisations, sur la contre-offensive dans les entreprises et dans la rue, mais il encourage directement et indirectement la formation de ce nouveau parti? pour faire pression sur le SPD. Ce n?est que parce qu?ils y trouvent cet intérêt que l?on peut expliquer comment tant de permanents syndicaux peuvent se permettre de consacrer une partie importante de leur activité au parti. En même temps, la bureaucratie syndicale utilise le Linkspartei comme paratonnerre, pour détourner les critiques que suscitent sa passivité, sa démoralisation et son désarroi. A l?égard des syndicats, le Linkspartei se veut « neutre ». Quasiment aucun des secrétaires syndicaux permanents qui occupent des fonctions dirigeantes dans le parti ne se trouve dans les syndicats en opposition ouverte à la direction. Il partage aussi les mêmes conceptions programmatiques (comme la cogestion). Cette « neutralité » n?empêche pas la bureaucratie syndicale d?intervenir dans les affaires du parti. La question du salaire minimum a été un test pratique après que Bsirske, le président de Verdi, ait dénigré dans la presse bourgeoise la revendication du Linkspartei d?un salaire minimum légal à 1400 ? par mois. Lafontaine, le ministre PDS Holter et le directeur de campagne Ramelow ont fait tout ce qu?ils ont pu pour minimiser et adapter cette revendication, de façon à conforter le « réalisme » du Linkspartei dans l?opinion publique. Effet d?aspiration La gauche ouest-allemande baigne dans l?euphorie. Alors que pendant des décennies, en Allemagne de l?ouest, les socialistes ont fait des scores électoraux compris entre 0,1 % et 1 %, ils croient être à la veille d?une percée. Et qui donc souhaiterait voir sa lanterne rester éternellement sous le boisseau ? En Allemagne de l?est, où la gauche socialiste indépendante est très loin de jouer dans la même cour que le PDS, il n?y a pas le même enthousiasme ; mais on y voit quand même une opportunité de « montrer à ceux d?en haut de quoi on est capables ». La gauche socialiste ouest-allemande va connaître des changements très importants. Les succès du Linkspartei vont lui attirer encore beaucoup d?autres militant(e)s organisé(e)s et exercer une pression importante sur toutes les stratégies de construction. Une organisation comme le MLPD (7), qui arrive à faire croire à ses membres qu?elle exerce une « influence de masse » et qu?elle vole de « succès en succès », va avoir du mal à faire face à la réalité des scores électoraux comparés. Comme toutes les organisations trotskistes sauf le RSB travaillent dans le Linkspartei, il est nécessaire d?ajouter un mot sur l?entrisme. Même dans les conditions d?un reflux de la lutte de classes, on pourrait concevoir que des socialistes révolutionnaires fassent dans ce parti un travail entriste « qui marche » de leur point de vue, qu?ils participent à des débats, qu?ils vendent des journaux à la base et recrutent clandestinement des militant(e)s, etc? à condition qu?ils le fassent de façon organisée. Pour qui se contente en revanche d?occuper des postes « importants », son cadre organisationnel d?origine apparaîtra tôt ou tard comme superflu et « sectaire ». Mais ce qui est de toute façon contestable, c?est l?idée ? qui relève quasiment déjà de la profession de foi ? selon laquelle on ne peut militer de façon intéressante qu?à l?intérieur du Linkspartei. Opposition extraparlementaire Les socialistes révolutionnaires qui sont dans le Linkspartei insistent eux aussi sur l?importance du travail extraparlementaire. Quant à savoir si en plus de tous les débats internes et des campagnes électorales, il leur restera du temps pour cela, c?est leur problème. La construction de la gauche syndicale ne passera pour ainsi dire pas par le Linkspartei, même si au sein des syndicats une différenciation se fait selon les partis, entre SPD et Linkspartei, ce qui crée les prémisses d?une nouvelle situation. Mais quand les mouvements sociaux naissent et se développent, c?est indépendamment des partis, même s?il devait apparaître que beaucoup de leurs militant(e)s se reconnaissent dans le Linkspartei. Faire des luttes sa priorité devrait relever de l?évidence pour des socialistes révolutionnaires, même s' ils sont membres du Linkspartei. En outre, le développement du mouvement extraparlementaire constitue la seule possibilité de modifier le rapport de forces entre les classes. Ce n?est pas dans les Parlements qu?on pourra stopper l?offensive néolibérale. C?est justement le fait que la question sociale se retrouve de nouveau au centre des discussions qui devrait constituer un encouragement à propager des revendications anticapitalistes dans la classe travailleuse. A partir du Linkspartei, il serait actuellement absolument impossible de défendre publiquement la nécessité d?un salaire horaire au minimum légal de 10?, , d?un revenu mensuel minimum 1500? brut, de l?interdiction des licenciements, de l?expropriation des entreprises qui font des profits tout en détruisant des emplois, de la semaine de 30 heures sans perte de salaire avec embauches correspondantes et contrôle des conditions de travail, de réduction du temps de travail jusqu?à ce que chacun(e) ait un emploi, d?ouverture des livres de compte, d?expropriation des 756 000 millionnaires en dollars, et de droits égaux pour tous et toutes. Pour qui veut défendre publiquement une politique révolutionnaire, ce n?est possible qu?en dehors de ce parti. Indépendamment des combinaisons gouvernementales qui sortiront des élections au Bundestag, et des possibilités d?évolution et de mobilisation différentes qu?elles impliquent, ce sont les prochaines échéances de mobilisation qui sont notre priorité : la proposition d?une grande initiative au printemps 2006, sur le modèle de la manifestation centrale à Berlin du 1er novembre 2003, sera discutée en novembre lors du « congrès de l?opposition extraparlementaire ». Cette initiative a été reprise au Forum social allemand, qui organise les 19 et 20 novembre une conférence de discussion des actions et de la stratégie. Voilà qui vient confirmer l?orientation de ceux qui veulent construire une opposition extra-parlementaire pour briser l?offensive du capital. Que nous soyons dans ou en dehors du Linkspartei, mettons tout en ?uvre ensemble pour que les mobilisations de ce printemps soient à la hauteur de cet enjeu. 4 septembre 2005 * B. B. Herbst est militant du Revolutionär Sozialistischer Bund (RSB, Ligue socialiste révolutionnaire, l?une des deux fractions publiques de la section allemande de la IVe Internationale). Traduit de l?allemand par Gérard Torquet et Pierre Vandevoorde. L?article que nous reproduisons ici représente le point de vue du RSB, qui a décidé de ne pas engager ses militants dans le Linkspartei en construction. Inprecor n° 507/508 de juillet-août 2005 a présenté le point de vue de l?internationale sozialistische linke (isl, gauche socialiste internationale, l?autre fraction publique de la section allemande de la IVe Internationale), dont les militants ont pris part à la construction de la WASG (cf. note 1) et du Linkspartei. 1. Pour des éléments d?information sur l?apparition du Partei Arbeit und soziale Gerechtigkeit ? Die Wahlalternative (WASG, Parti pour l?emploi et la justice sociale ? Alternative électyorale) on se reportera aux articles parus dans Inprecor n° 489/499 d?octobre-novembre 2004 et dans Inprecor n° 501/502 de janvier-février 2005. 2. Sozialistische Alternative Voran (en avant !), est la section allemande du Comité pour une Internationale ouvrière (dont l?organisation principale est le Socialist Party, issu de la majorité de l?ancien courant Militant de Grande-Bretagne) 3. Linksruck (un coup à gauche) est la section allemande de la Tendance socialiste internationale, le courant dirigé par le SWP britannique. 4. La Kommunistische Plattform (Plate-forme communiste) est un courant dans le PDS, majoritairement traditionaliste, nostalgique, avec de fortes tendances « campistes » et staliniens dans le PDS, désirant un le retour à l?ancienne RDA d?avant la réunification, prenant rarement position dans les débats d?orientation actuels, par exemple sur la participation gouvernementale du PDS dans des coalitions « rouge-rouges » (SPD-PDS). Sa représentante la plus connue est Sarah Wagenknecht. 5. Le Deutsche Kommunistische Partei (Parti communiste allemand), entre 3 000 et 5 000 membres, souvent âgés, ancien PC pro-Moscou, en lien surtout avec la RDA, est présent surtout à l?ouest, depuis quelques années avec quelques membres dans les « nouveaux Länder », surtout des ex-membres du PDS. Il publie l?hebdomadaire Unsere zeit et est devenu assez hétérogène, avec un profil différent d?une ville ou région à l?autre. 6. DIDF (Fédération des Associations Ouvrières Démocratiques) est une importante organisation de masse ex-maoïste (et ex-stalinienne) de l?immigration turque en Allemagne, avec certains liens au parti EMEP (Emegin Partisi, Parti du travail) en Turquie. En différence de la grande majorité des autres courants de l?immigration turque et kurde, DIDF n?a pas une orientation vers la politique en Turquie, mais a une pratique de travail syndical systématique dans les syndicats (DBG) et de participation dans des initiatives unitaires avec la gauche et l?extrême-gauche allemande. DIDF appelle à un vote pour le Linkspartei et a quelques candidat(e)s sur ses listes. 7. Marxistisch-Leninistische Partei Deutschlands (Parti marxiste-léniniste d?Allemagne), qui se réclame de Mao Zedong, est la force d?extrême-gauche de loin la plus importante en Allemagne (environ 2 000 membres) et présente des listes aux élections pour le Bundestag. Le MLPD est et un des partis maoïstes ou mao-staliniens les plus importantes d?Europe ;. il entretient des liens, entre autres, avec le Parti communiste des Philippines de José Maria Sison... -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 23040 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/13f61aa0/attachment-0001.dot From inprecor at wanadoo.fr Tue Oct 4 12:48:16 2005 From: inprecor at wanadoo.fr (INPRECOR) Date: Tue Oct 4 12:48:42 2005 Subject: [QI-P] INP509-UE-Luxembourg+Indon =?iso-8859-1?q?=E9?= sie Message-ID: Union européenne : Luxembourg Quand le « Nee » a failli l¹emporterŠ Retour sur le référendum luxembourgeois sur la Constitution européenne Par Adrien Theis Le résultat du référendum luxembourgeois du 10 juillet sur la Constitution européenne confirme la crise de légitimité sans précédent de l¹Union européenne. Malgré une campagne de propagande ahurissante en faveur de la Constitution, le Luxembourg, que la presse internationale décrit comme « l¹enfant gâté » de l¹Europe, a vécu, le temps d¹une campagne, une remise en cause sans précédent de l¹Europe néolibérale. Si le « « Oui » » a fini par l¹emporter avec 56,52 % des suffrages exprimés, contre 43,48 % pour le « Non », le gouvernement de coalition chrétien-démocrate et socialiste a sérieusement redouté, jusqu¹à la proclamation des résultats, la possibilité d¹une victoire du « Non ». A l¹instar de la France et des Pays-Bas, le Luxembourg a connu un débat politique intense sur la Constitution au cours duquel la campagne du « Non » de gauche a marqué des points. Alors que le « Non » était donné à 17 % au début 2005, la vigueur du travail de terrain du « Non », ainsi que les résultats des référendums français et néerlandais, ont changé la donne dans ce petit pays de 450 000 habitants (dont 38 % de résidents étrangers). Un vote social Comme en France et aux Pays-Bas, la polarisation sociale du vote est manifeste. 69 % des indépendants, 60 % des diplômés du supérieur et 51 % des employés ont voté « Oui ». Le vote « Non » a surtout été le fait des couches populaires et des jeunes : 67 % des ouvriers ont voté « Non », ainsi que 62 % des moins de 25 ans (sondage Eurobaromètre du 18 juillet 2005). La carte géographique du vote épouse, dans ses grands traits, celle de la répartition des revenus et des prix de l¹immobilier. Le vote « Oui » est particulièrement massif dans les zones où les prix de l¹immobilier atteignent des niveaux record : dans la ville de Luxembourg (62 %) et dans la « ceinture de graisse » de banlieues cossues qui l¹entoure (Strassen, Mamer, Hesperange avec des scores dépassant les 60 %). Les résultats du « Oui » sont un peu moins élevés dans les régions rurales de l¹est et sensiblement moins élevés dans le nord agricole du Luxembourg où ils tournent plutôt autour de 55 %. Le « Non » a été majoritaire dans les agglomérations ouvrières du sud du pays : Esch-sur-Alzette (53 %), Differdange (55 %), Schifflange (53 %), Rumelange (56 %), Pétange (53 %), Kayl (53 %) et Sanem (53 %). Ces localités de l¹ancien bassin minier et sidérurgique sont les places fortes historiques de la gauche politique et syndicale. Probablement le vote « Non » aurait été encore plus fort si une partie importante des couches sociales les plus favorables au « Non » n¹avaient pas été exclues de la participation électorale du fait de leur nationalité. Le vote des ressortissants portugais (14,5 % de la population totale) et italiens (4,1 % de la population totale), travaillant souvent comme ouvriers ou petits employés, aurait sans doute fait monter le score du « Non ». Après le scrutin, des responsables politiques et des journalistes ont mis en avant la xénophobie supposée des partisans du « Non » comme élément clef d¹explication du vote « Non ». Ces insinuations, inspirées par une haine de classe à peine voilée (ouvriers = abrutis = xénophobes), ont été invalidées par une enquête d¹opinion menée pour la Commission européenne après le référendum : 37 % des électeurs du « Non » invoquent le risque d¹effets négatifs de la Constitution sur la situation de l¹emploi, 23 % critiquent la mauvaise situation économique et 22 % pensent que l¹Europe sociale n¹est pas suffisamment développée. Seulement 17 % évoquent l¹opposition à l¹entrée de la Turquie dans l¹Union européenne pour expliquer leur vote (sondage Eurobaromètre du 18 juillet). Bien que la situation sociale au Luxembourg reste plus avantageuse que dans les autres pays de l¹Union européenne, le pays connaît une hausse sensible de son taux de chômage. Celui-ci atteint aujourd¹hui 4,4 % selon les chiffres officiels et 6 % si on comptabilise les personnes temporairement intégrées dans des mesures étatiques pour l¹emploi. Le mécontentement social est également nourri par la privatisation et déréglementation d¹une série de services publics (poste et télécommunications, chemins de fer, énergie, services publics communaux), ainsi que par des menaces de délocalisations dans l¹industrie (Arcelor, Goodyear). Une campagne mouvementée Les particularités sociales et politiques du « modèle luxembourgeois » ont rendu la partie difficile pour les partisans du « Non ». La culture du consensus politique reste prégnante au Luxembourg : la vie politique s¹organise autour de l¹inoxydable parti chrétien-démocrate (au pouvoir depuis 1945, avec une seule interruption de 5 ans), qui choisit alternativement les socialistes ou les libéraux comme partenaire de coalition. La gestion des relations professionnelles se fait, quant à elle, dans le cadre d¹une « tripartite », réunissant gouvernement, patronat et syndicats. Tous les partis représentés au Parlement ‹ chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates, libéraux, Verts et, dans un premier temps, droite populiste (1) ‹ ont approuvé la Constitution européenne. Les directions des confédérations syndicales socialiste et chrétienne-démocrate se sont également prononcées en faveur de la Constitution, de même que les organisations patronales. Le premier ministre, Jean-Claude Juncker, a mis tout son capital de popularité dans la balance en menaçant de démissionner en cas de victoire du « Non ». Cerise sur le gâteau de l¹unanimisme euro-béat : l¹appoint du Grand Duc Henri et de 98 des 118 maires que compte le pays. Le « Non » était incarné par des forces minoritaires sur la scène politique ‹ La Gauche et le Parti communiste luxembourgeois (2) ‹, ainsi que par des personnalités telles que l¹ancien député de La Gauche, André Hoffmann, le président du syndicat socialiste des cheminots, Nico Wennmacher, ou encore un avocat local célèbre, Gaston Vogel. Un Comité pour le « Non » à la Constitution, regroupant des militants individuels, des membres d¹ATTAC Luxembourg, du syndicat étudiant UNEL et de La Gauche, a mené une campagne massive de collage d¹affiches et de distribution de dépliants, sans bénéficier d¹aucun soutien public. A la différence de la France, l¹absence d¹un appareil, ou d¹un bout d¹appareil, politique ou syndical, dans le camp du « Non » a limité le déploiement des adversaires de la Constitution. La direction du parti socialiste luxembourgeois soutenait de façon homogène la Constitution et les réticences de la base militante socialiste se sont seulement exprimées en cercle restreint, avant de s¹extérioriser dans les deux dernières semaines avant le vote. Une partie des cadres intermédiaires du parti socialiste (dans le sud du moins) étaient pour le « Non », mais l¹obéissance aveugle à la direction du parti a prédominé et s¹est répercutée sur les couches les plus fidèles de l¹électorat socialiste, notamment les électeurs âgés. Elle a probablement à peine joué dans l¹électorat jeune. La confédération syndicale OGBL, liée au parti socialiste, a été plus en phase avec ses adhérents et responsables intermédiaires : elle a fini par renoncer à une campagne publique en faveur de la Constitution. Les responsables des Verts ont mené une campagne agressive en faveur du « Oui », qui a heurté leur base historique, restée fidèle au pacifisme et aux idéaux de gauche du parti des origines, mais sans susciter l¹émergence d¹un courant vert porteur du « Non ». Dans ce contexte d¹absence de représentation institutionnelle du « Non », l¹action du Comité pour le « Non » a été décisive : perçu comme un collectif citoyen, sans arrière-pensées partisanes, il a pu cristalliser une partie du vote « Non » dans la sympathie publique.  Après avoir approuvé dans un premier temps la Constitution européenne, la droite populiste, regroupée dans l¹ADR, engagera tardivement une campagne pour le « Non », qui ne pèsera pas véritablement, car perçue comme trop manifestement inspirée par des considérations opportunistes. Nationalisme économique L¹omniprésence médiatique et institutionnelle des partisans du « Oui », les bénéfices que le Luxembourg retire de la place financière, ainsi que de la présence d¹institutions communautaires (Cour de justice, services de la Commission européenne, Cour des comptesŠ), pouvaient faire craindre à un moment un plébiscite pro-Constitution. Mais la campagne des Ouistes et le texte de la Constitution se sont révélés les meilleurs alliés des opposants à la Constitution. Les partisans du « Oui » ont d¹abord voulu se contenter d¹une campagne gouvernementale, financée avec l¹argent des contribuables, vantant les mérites de l¹Union européenne et accessoirement de la Constitution. Mais celle-ci a été contrecarrée par le travail de proximité mené par le Comité pour le « Non » et aussi par l¹importation du débat français sur la Constitution. Le mécontentement social, présent à l¹état latent au Luxembourg, a ainsi pu s¹extérioriser avec une virulence que les partis institutionnels n¹avaient pas anticipée. Dès lors que le mécontentement populaire avec les politiques européennes était manifeste, les partisans du « Oui » ont eu beaucoup de mal à défendre un texte qui propose essentiellement de continuer et d¹aggraver les politiques menées depuis deux décennies. Au fil de la campagne, les opposants à la Constitution ont réussi à imposer les enjeux du débat par leur critique serrée de son texte, mettant les partisans du « Oui » sur la défensive, notamment lors de débats télévisés contradictoires. Alors que la campagne du « Oui » donnait des signes évidents de panique à un mois du référendum, avec notamment un débat chaotique sur le maintien ou l¹annulation du référendum (à trois semaines de la date prévue), la campagne du « Oui » a été redressée avec l¹intervention du premier ministre, Jean-Claude Juncker, et l¹entrée en action de l¹appareil du parti chrétien-démocrate dans les deux dernières semaines. La ligne politique de la campagne du « Oui » a été redéfinie autour d¹un axe de fond nationaliste : union sacrée autour du premier ministre Juncker, dépeint comme une victime de la perfidie de Tony Blair lors du Conseil européen avorté du 17 juin 2005 sur le budget de l¹Union européenne, ainsi que défense des avantages fiscaux et sociaux du Luxembourg. La question du secret bancaire au Luxembourg, habituellement escamotée, a été montée en épingle : des opposants à la Constitution oseraient réclamer une harmonisation fiscale en Europe ! Le slogan du parti chrétien-démocrate dans la dernière ligne droite de la campagne était révélateur de cette tonalité nationaliste : « La Constitution européenne : bonne pour l¹Europe, bonne pour le Luxembourg. » L¹un des points clés du matériel de propagande chrétien-démocrate devenant l¹argument (partiellement vrai et partiellement fallacieux) que la Constitution garantirait une Europe faible qui laisse aux États nationaux la compétence des politiques sociales et fiscales. Le relatif succès de la campagne nationaliste du « Oui » a été attesté par des sondages menés avant le vote : 68 % des partisans du « Oui » déclaraient s¹être avant tout déterminés par rapport à la place du Luxembourg dans l¹Europe et 88 % d¹entre eux pensaient que le vote « Oui » renforcerait la position du Luxembourg dans l¹Europe. 71 % des partisans du « Non » déclaraient en revanche s¹être déterminés par rapport au texte de la Constitution (sondage ILRES du 7 juillet). Dans le contexte d¹une campagne tous azimuts des partisans du « Oui » et d¹une exclusion du vote d¹une partie importante des couches populaires, les 43 % de « Non » sont vécus comme un bon résultat par la gauche de gauche au Luxembourg. La campagne référendaire au Luxembourg, comme déjà en France et aux Pays-Bas, a démontré le décalage entre, d¹un côté, l¹establishment et les appareils politiques, et, de l¹autre, des couches populaires et les jeunes qui souffrent des politiques néolibérales. Il appartient maintenant aux protagonistes de la campagne du « Non » de continuer la mobilisation. Il va de soi que ce travail ne pourra se limiter à l¹échelle étriquée du Luxembourg. Le contact avec d¹autres forces de progrès à l¹échelle du continent sera déterminant. Le Forum social européen en Grèce l¹an prochain et les échéances de mobilisation à venir contre les directives libérales de la Commission européenne seront les premières étapes de cette bataille. * Adrien Theis, militant de la IVe Internationale, est membre de La Gauche. Il a été membre du Comité luxembourgeois pour le « Non » à la Constitution européenne. 1. Lors des élections législatives en 2004, le Parti chrétien­démocrate a obtenu 36,1 % des voix, le Parti socialiste 23,3 %, le Parti démocratique (libéral) 16 %, les Verts 11,5 % et le parti de droite populiste ADR 9,9 %. 2. La Gauche est issue de la convergence en 1999 entre le Parti communiste luxembourgeois, le groupe « Nouvelle gauche » issu du PCL, des militants de la Quatrième internationale et des militants indépendants. Le PCL a rompu en 2003 sur une base sectaire avec La Gauche et mène depuis lors une politique néo-stalinienne, essentiellement propagandiste et auto-proclamatoire. Aux élections législatives de 2004, La Gauche a obtenu 1,9 % des voix et le PCL 0,9 %. -------------------------indonésie----------------- Indonésie Pour que justice soit rendue à Munir ! Par Pierre Rousset Munir Said Thalib avait 38 ans quand il est mort le 7 septembre 2004, alors qu¹il se rendait en avion aux Pays-Bas sur un vol de la compagnie Garuda. Mort, empoisonné à l¹arsenic. Selon un rapport d¹enquête, il aurait été auparavant la cible de trois autres plans d¹assassinat : un faux accident de voiture, le recours à la magie noire (sans que l¹on sache si le sort a été effectivement jeté) et une première tentative d¹empoisonnement, qui a échoué. L¹enquête met en cause la très officielle Agence nationale des services secrets indonésiens (BIN). Figure de proue Munir était une figure de proue du combat pour les droits humains dans un pays qui a connu pendant plus de trois décennies (1965-1998) l¹une des dictatures anti-communistes les plus sanglantes de la planète. Au lendemain de la chute du régime Suharto, il s¹est attaché à faire connaître la vérité sur les enlèvements et la torture de militants commis par les forces spéciales Kopassus. Munir a créé la Commission des disparus et des victimes de violence (Kontras). Il soutenait les familles des militants démocratiques « effacés » (enlevés et assassinés) par des unités de l¹armée. Il occupait aussi le poste de directeur exécutif d¹Indonesian Human Rights Monitor. Kopassus, ce corps d¹élite de l¹armée, a fait régner la terreur au Timor-Oriental, ainsi qu¹à Atjeh. Après le renversement de la dictature, l¹armée indonésienne a en effet continué a commettre de nombreux crimes au Timor-Est, notamment pour s¹opposer au référendum d¹indépendance de 1999. Cette fois encore, Munir a joué un rôle très important dans la mise à jour des responsabilités d¹officiers supérieurs, dont le chef d¹état-major, le général Wiranto. Kopassus aurait aussi tissé des liens avec des groupes islamistes comme Laksar Jihad et Jemaah Islamiah (ce dernier étant accusé d¹avoir réalisé l¹attentat de 2002 à Bali). Munir avait publiquement critiqué l¹Agence nationale des services secrets BIN. Selon ses collègues, au moment de sa mort, il enquêtait sur une affaire de corruption impliquant la compagnie aérienne Garuda. Il se savait menacé (1). Conspiration Une équipe d¹enquêteurs a été mise en place, sur décision présidentielle, pour faire la lumière sur ce meurtre : la TPF ou en anglais, Fact Finding Team. Elle est présidée par le Brigadier Général de la police Marsudhi. Le premier suspect du meurtre est un pilote de Garuda, Pollycarpus Priyanto, dont la présence sur le vol pour Amsterdam n¹a pu être expliquée et qui avait cédé sa place en première classe à Munir. Il aurait eu pour complices deux membres de l¹équipage qui ont, notamment, servi les repas. Il paraît clair que Priyanto n¹aurait pas agi pour son propre compte. Qui étaient les commanditaires ? Selon les enquêteurs, « des membres des services secrets indonésiens apparaissent impliqués » dans l¹assassinat de Munir. Ainsi, 26 coups de téléphone ont été passés entre des GSM et le bureau du directeur adjoint des services secrets BIN, le Major Général Muchdi Purwopranjono, et des numéros appartenant au pilote de Garuda Priyanto (2). L¹équipe d¹enquêteur se heurte à un véritable refus de coopération des services secrets, du Major Général Muchdi Purwopranjono et d¹un ancien homme de main de la dictature, Makhmud Hendropriyono (3). Pour sa part, le pilote de Garuda, Priyanto affirme bien avoir été recruté par les services secrets, ce que confirmerait un ex-responsable de BIN. Pour Suciwati, la veuve de Munir, le caractère politique du meurtre de son mari ne fait aucun doute. Elle le réaffirme dans une interview récente au journal indonésien Tempo. « Mon mari a été victime d¹un assassinat politique en raison de son combat en faveur des droits de l¹Homme. Ce meurtre est le fruit d¹une conspiration programmée, car il n¹est pas possible qu¹il ait été planifié par une seule personne. (Š) Cela fait plusieurs mois que l¹enquête est ouverte, mais c¹est seulement le 18 mars dernier que la police a dévoilé le nom d¹un premier suspect, puis de deux autres [un pilote, un steward et une hôtesse]. Je suis certaine qu¹ils ne sont que des exécutants. En revanche, les cerveaux du crime n¹ont toujours pas été inquiétés. Les développements récents de l¹affaire confirment les premiers soupçons, à savoir l¹implication des directeurs de Garuda [compagnie aérienne nationale d¹Indonésie], ainsi que des services secrets indonésiens dans la conspiration ». « Munir a été assassiné à un moment où, dit-on, la liberté d¹expression, les droits de l¹Homme et la démocratie sont respectés. Mais ce meurtre nous rappelle qu¹autour de nous la terreur est toujours là, menaçante. » (4) Appel En refusant de coopérer avec les enquêteurs, les services secrets ont joué la montre, le mandat de la TPF se terminant le 23 juin 2005. La Commission asiatique des droits humains (AHRC) a lancé un appel, le 21 juin dernier, pour que l¹enquête se poursuive et pour que son indépendance soit assurée. La Commission exige aussi que la famille de Munir, les militants démocratiques ainsi que les témoins soient effectivement protégés. En effet, « la veuve de Munir, la personne représentant l¹organisation de défense des droits humains Kontras et d¹autres militants des droits humains qui ont travaillé étroitement avec Munir ont reçu diverses menaces de mort, soulevant des craintes pour leur sécurité » (5). La présidence s¹était engagée à répondre rapidement aux conclusions et aux recommandations du TPF. Pourtant, vingt jours après que les enquêteurs aient remis leur rapport au président Susilo Bambang Yudhoyono, les autorités indonésiennes n¹ont toujours pas réagi. Interrogés à l¹occasion de conférences de presse, les officiels se contentent d¹esquiver les questions de fond, en annonçant que Priyanto, le pilote de Garuda, passerait bientôt en procès (6). On ne saurait s¹en contenter. L¹enquête doit pouvoir se poursuivre jusqu¹à son terme. Pour que justice soit rendue à Munir ! * Pierre Rousset est membre d¹Europe solidaire sans frontières (ESSF). 1. Voir l¹article de James Balowski, ³Indonesia : Spy agency implicated in activist¹s murder², Green Left Weekly, 22 juin 2005. 2. Timothy Mapes et Pupsa Madani, ³Activist Death Linked to Jakarta Spies², The Wall Street Journal, 27 juin 2005 3. Le Major Général Muchdi Purwopranjono est un ancien commandant des forces spéciales Kopassus qui a perdu son poste à la suite de l¹enquête menée par Munir sur les « disparitions » de 1998. Makhmud Hendroprinyono était le commandant militaire de Djakarta en 1996 quand le siège du Parti démocratique indonésien de Megawati Sukarnoputri avait été attaqué par des hommes de main du régime (avec le soutien de l¹armée). Au moins 50 personnes avaient été tuées durant cette attaque, ce qui avait provoqué trois jours d¹émeutes dans la capitale. Ironiquement, Hendropriyono est aujourd¹hui un proche de Megawati. 4. Interview publiée en traduction française dans le Courrier international du 19-25 mai 2005. 5. Asian Human Rights Commission ­ Urgent Appeal Program, « Update on Urgent Appeal », 21 juin 2005. 6. Voir l¹article de Kompas du 14 juillet 2005, traduit par James Balowski, Indoleft news service, 16 juillet 2005. -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 9728 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/7d366e7b/attachment-0002.dot -------------- section suivante -------------- Une pièce jointe non texte a été nettoyée... Nom: non disponible Type: application/msword Taille: 15872 octets Desc: non disponible Url: http://lists.trilos.net/pipermail/qi-presse-l/attachments/20051004/7d366e7b/attachment-0003.dot