[QI-P] INP509-Cuba: hommage à Trotsky
INPRECOR
inprecor at wanadoo.fr
Mar 4 Oct 12:35:22 CEST 2005
Marxisme / Cuba
Welcome... Trotsky
Par Celia Hart*
Il manque une dimension au film allemand Good Bye Lenin. Je le sais pour
avoir vécu en RDA peu de temps avant la chute du Mur. Ce Mur était renversé
avant même d¹être érigé. L¹immense tragédie qu¹a constitué le passage au
capitalisme de l¹Europe de l¹Est ne peut se mesurer dans les quelques années
qui s¹écoulèrent de la vulgaire et décadente perestroika au renversement
festif des statues de Lénine. On ne peut pas dire adieu à Lénine s¹il n¹a
jamais été bienvenu. Ils n¹ont rien fait d¹autre que d¹importer son image,
que de le marginaliser, que de le transformer en clown soumis de la
bureaucratie stalinienne.
Le Lénine auquel ils dirent au revoir dans ce film n¹avait rien à voir avec
l¹initiateur du socialisme dans le monde. Leurs statues étaient vides de
contenu et je crois aussi de forme.
Voilà. Nous ne le comprendrons pas tant que demeurera occultée en bien des
endroits la vie et la pensée de Léon Trotsky. Cela peut sembler ironique,
mais l¹unique manière de faire revenir Lénine c¹est de comprendre les
raisons du bannissement de son meilleur contemporain. Nous ne parviendrons
pas à comprendre ce qui s¹est passé si nous ne rendons pas compréhensible
l¹obscur mécanisme par lequel la caste bureaucratique soviétique s¹est
accaparée le socialisme, trahissant l¹Internationale et démolissant l¹esprit
révolutionnaire du monde.
Bien entendu il nous reste une alternative : le dévoiler entièrement depuis
le début, chose qui nous prendra un temps qui se fait de plus en plus rare,
outre qu¹il nous manque l¹information de première main. C¹est comme si,
pendant qu¹un navire fait naufrage, le machiniste envoyait un rapport
express sur le comment et le pourquoi du naufrage et qu¹on cherchait quand
même à lever l¹ancre pour les mêmes eaux avec les mêmes intentions, sans
chercher à connaître les causes de la catastrophe, en enterrant comme des
autruches les messages embouteillés dans le sable.
Le XXe siècle n¹a pas fini de parler. Les vicissitudes qu¹a connu la
pratique révolutionnaire demeurent pour une large part occultées. Et si
quelqu¹un peu témoigner du XXe siècle, c¹est bien Léon Trotsky.
Ernest Mandel l¹a dit beaucoup mieux : « De tous les plus importants
socialistes du XXe siècle, Trotsky a été celui qui a le plus clairement
reconnu les tendances fondamentales du développement et les contradictions
principales de l¹époque, et c¹est aussi Trotsky qui a formulé le plus
clairement une stratégie émancipatrice adéquate pour le mouvement ouvrier
international » (1).
Oui, nous avons besoin de Lénine, qui ne reviendra qu¹à la condition que
nous écoutions ce que Trotsky a à nous dire. Ils défendirent la même chose,
si ce n¹est que Trotsky lui a survécu et a su interpréter dans sa vie et
dans sa mort les pouvoirs d¹extermination du socialisme. Je défie en cet
instant tout penseur qui de manière sincère cherche à interpréter, de
pouvoir se passer des expériences trotskistes, ne serait-ce que pour les
réfuter. Ceux qui les évitent, ceux qui les laissent de côté, ne sont pas de
vrais léninistes.
On dit que sans Lénine Karl Marx n¹est pas utile. J¹ajouterais que sans
Trotsky il n¹y pas de Lénine. Tous les penseurs marxistes, surtout les
marxistes authentiquement révolutionnaires, sont indispensables à la
compréhension de Karl Marx, lequel n¹avait pas la boule de cristal. Il a
seulement donné la direction pour les idées révolutionnaires, la philosophie
et afin que, pour la première fois dans l¹histoire, les hommes fassent le
tunnel vers leur bonheur... mondialisé.
Utilisons cette similitude. Le socialisme est supposé être un tunnel, un
sentier que nous pouvons emprunter, dans ce monde que nous n¹avons qu¹à
gagner, n¹ayant à perdre que nos chaînes. Eh bien c¹est la Révolution
d¹Octobre qui a été la première tentative pour creuser ce tunnel dont nous
avait parlé Karl Marx. Mais le stalinisme nous l¹a dynamité de l¹intérieur.
Lors de sa construction, on y avait laissé la dynamite pour sa destruction.
Trotsky a alors été l¹ingénieur qui a indiqué où se trouvaient les
explosifs. On n¹a pas voulu l¹écouter. On connaît la fin... une Terre
ravagée.
Aujourd¹hui on affirme très poétiquement que le tunnel que nous allons
construire sera le socialisme du XXIe siècle. Qu¹il soit du XXIe ou du XXXIe
siècle, le tunnel peut être dynamité exactement pour les mêmes insuffisances
et nous continuerons plein de larmes, dans l¹attente du socialisme du siècle
futur... transformés cette fois en cafards.
La possibilité du passage au socialisme est une découverte scientifique. Ce
n¹est pas un poème, ni une manière de parler. L¹unique façon d¹y accéder est
à travers la lutte de classes. C¹est aussi simple que ça. Le socialisme du
XXIe siècle n¹est là que parce que nous sommes au XXIe siècle. C¹est une
évidence. La découverte de l¹origine de l¹exploitation capitaliste est une
vérité scientifique de même valeur et de même objectivité que le mouvement
de rotation de la terre autour du soleil. Nous n¹avons pas besoin
d¹Einstein, des Lois de la Relativité Générale et de la Géodésie pour nous
expliquer pourquoi nous passons de l¹été à l¹automne. Newton est plus que
suffisant. Les résultats sont identiques et les mathématiques infiniment
plus simples. Nous n¹avons pas besoin de comprendre les trous noirs ou les
théories de Hawking pour mettre un satellite en orbite. Il se peut que les
communications, l¹informatique, etc., aient quelque peu compliqué la réalité
du capitalisme moderne, il n¹en demeure pas moins que l¹essence (« le poulet
du riz au poulet ») est toujours la même qu¹il y a plusieurs siècles. Il ne
faut pas d¹« économistes quantiques » ou de « mathématique tensorielle »
pour nous expliquer l¹origine de l¹exploitation du système capitaliste et de
son affaiblissement actuel.
Ce qu¹on appelle « socialisme du XXIe siècle » équivaut à dire que nous
devons construire l¹« avion du XXIe siècle ». Mais cet avion devra vaincre
la gravité, comme le fit celui du XXe siècle. Dans ce XXIe siècle, comme
depuis des milliers de millions d¹années, la constante G de la Gravitation
Universelle, est toujours celle que calcula Newton (G= 6,7 x 10 -
11m3/kgs2). Je conviens que nous devons fabriquer des avions plus
confortables, rapides et sûrs, car les exigences du XXIe siècle diffèrent de
celles du XXe, mais la raison ultime d¹une pièce qui doit vaincre la gravité
est la même. Pour faire une comparaison nous pourrions dire que notre avion
qui tentait de vaincre la gravité en 1917 a pris de l¹altitude et s¹est
fracassé sur la surface terrestre. Il vaut mieux en chercher les causes
avant tout discours futuriste car quel que soit le XXIe siècle G restera
invariant. Du XIXe au XXIe siècle les raisons premières de l¹exploitation
capitaliste sont identiques : l¹expropriation du travail. Il n¹y a donc
qu¹une manière de passer « du règne de la nécessité au règne de la
liberté ». Assez caracolé alors que chaque instant qui passe est contre
nous.
L¹avion est tombé et nous croyons maintenant qu¹avec nos ordinateurs, nos
cellulaires ou l¹internet on va pouvoir défier la gravité sans prendre en
compte G. Bien sûr que non ! La gravité continuera de la même manière
jusqu¹à ce que la planète s¹effondre. Il vaudrait mieux se dépêcher,
abandonner la rhétorique et réaliser définitivement que l¹ennemi n¹a pas
changé. Peut-être est-il plus agressif et dangereux, mais c¹est toujours le
même. Dépêchons-nous, enfin, de savoir qui nous sommes vraiment.
Mais alors pourquoi Léon Trotsky ? Ce n¹est pas une fixation sur une figure
historique, comme beaucoup m¹en font le reproche. C¹est uniquement que cet
homme sait beaucoup de choses sur la boîte noire de cet avion qui a voulu
faire décoller l¹histoire.
Léon Trotsky a été assassiné il y a 65 ans de la manière la plus grotesque.
Après 65 années son sang continue de nous éclabousser. Cet assassinat aurait
dû mettre fin au droit du Kremlin à prétendre monopoliser et émettre la
pensée socialiste, mais ils ont continué et elle s¹est transformée en statue
de sel. Avec la médaille de l¹Etoile Rouge décernée à Ramon Mercader, on
fêtait, dans les vivats secrets et lâches, la mort du socialisme. Cet
assassinat a constitué un des actes de terrorisme d¹État les plus pervers de
l¹histoire. C¹est le glorieux Octobre 1917 qui s¹est suicidé le 20 août.
Mercader, sa peine accomplie au Mexique, s¹en alla à Cuba [1960]. Je ne
comprends toujours pas avec qui il s¹est réuni et par quelle voie, ni s¹il a
pu regarder en face les palmes de Marti et les cendres de Mella. L¹homme qui
a eu dans ses mains, sans le réaliser, la mission d¹anéantir la gauche des
idées du socialisme, est mort à Cuba, chose que j¹ai du mal à admettre. Il
était là dans ces années lumineuses de Che Guevara. Cela me semble tellement
impossible...
Bien entendu la voie de la survie idéologique de la révolution cubaine n¹a
rien à voir avec Mercader, le GPU et le stalinisme. Bien au contraire, ce
qui a permis à ma révolution de survivre a été l¹esprit de Léon Trotsky,
bien que nous l¹ignorions, parce que cela avait été occulté dans les plis de
la mémoire historique.
La vérité est têtue et fait son chemin comme l¹eau lente mais constante que
rien n¹arrête. Il y a un circuit mystérieux dans la révolution cubaine, qui
naît avec le Parti Révolutionnaire Cubain, se poursuit avec Mella, puis avec
le plus radical du Mouvement du 26 Juillet, pour culminer de manière sublime
avec Che Guevara. Ce circuit est celui de l¹engagement résolu de classe et
de l¹internationalisme. Léon Trotsky marche ici, silencieux, inconnu et
diffamé, avec un sourire malicieux. Pourquoi a-t-on interdit tant d¹années à
Léon Trotsky de se mettre en relation avec la révolution cubaine ? Je ne
suis pas parvenue à le déterminer, mais ce que je sais c¹est que si une
révolution a été radicale, c¹est bien la nôtre, si quelqu¹un a appelé aux
révolutions radicales et interminables, c¹est bien Léon Trotsky. Marti ne
s¹est peut-être pas trompé en affirmant qu¹« en politique le réel est ce qui
ne se voit pas ».
Il nous faudrait longuement parler de Julio Antonio Mella, analyser en
profondeur son action au Mexique. Nous avons heureusement les excellents
travaux d¹Olivia Gall (2) et d¹Alejandro Galvez Cancino (3), qui analysent
de manière absolument claire et précise avec une base documentaire
considérable l¹action communiste de Mella dans cette période. Mella se
référait à Trotsky à son retour d¹URSS et connaissait les objectifs de
l¹Opposition de Gauche à travers Andrés Nin (assassiné, pour varier, par le
GPU durant la guerre civile espagnole). Il écrivait à un camarade dans le
livre « La plate-forme de l¹Opposition » : « Pour Alberto Martinez dans le
but de réarmer le communisme. Julio Antonio Mella » (4). Son trotskisme
déclaré n¹est pas ce qui doit le plus nous importer. Beaucoup plus
transcendantes furent ses positions radicales à Mexico. De fait et dans ses
conséquences politiques, « Mella est considéré pâr les trotskistes comme
l¹initiateur du courant qui plus tard constitua l¹Opposition de Gauche dans
le Parti Communiste Mexicain », indique l¹historienne Olivia Gall (5).
C¹est aussi Julio Antonio Mella qui nous a introduit sur le chemin du
socialisme à Cuba. C¹est lui qui a jeté ce superbe pont entre Marti et le
bolchevisme, qui a constitué notre meilleur passé récent, et le futur proche
du monde. Quoique que l¹on dise, et même si certains voudraient l¹enfermer
dans un pathétique drapeau patriotique et lui attribuer un discours étroit,
ce vaillant, vigoureux et polémique Mella ‹ et nul autre ‹ est le premier
communiste cubain.
Le stalinisme qui nous a contaminé par la suite et qui d¹une certaine
manière a eu son importance des années durant sur le cours de la révolution
socialiste, n¹est rien d¹autre qu¹un virus contagieux, en dépit duquel et
non sans batailles l¹idéal du socialisme a pu survivre, parce qu¹il était
l¹essence même du processus révolutionnaire. Les partis staliniens n¹ont pas
contribué idéologiquement à notre processus, ni quand ils expulsèrent Mella
du parti, ni quand ils pactisèrent avec Machado ou en bien d¹autres
occasions, grâce à Dieu !
Il y a encore ici quelques camarades qui ont beaucoup à nous raconter,
fidèles à la révolution socialiste... et reconnaissants d¹avoir été aidés et
écoutés par un autre marxiste qui figure à côté de Mella sur l¹emblème de
l¹Union des Jeunesses Communistes de Cuba : le Che.
Et c¹est précisément le Che que je veux inviter, dans sa totalité et son
étoile sur le front, pour souhaiter la bienvenue à Trotsky en ce 65e
anniversaire de son assassinat. Che Guevara, symbole du communisme le plus
radical, est parvenu à faire un instrument d¹un trotskisme qu¹il ne
connaissait pas. Et cela seulement parce que les vérités théoriques de
Trotsky ont la même constance que la valeur de G, la constante de
Gravitation Universelle. Le Che est arrivé par lui-même à bien des thèses de
Trotsky, sans jamais le savoir... Sans qu¹on le lui laisse savoir.
Je vais vous donner deux exemples qui m¹ont permis de commencer à découvrir
une communion secrète entre les deux.
Che Guevara a été le révolutionnaire qui a le mieux compris les principes de
la révolution permanente, à tel point qu¹il est mort pour avoir tenté de
défendre ces principes. Mais il n¹est pas seulement mort pour avoir voulu
mettre en ¦uvre ces thèses, il est mort aussi pour avoir cherché à atteindre
intellectuellement son essence.
Pour ce 65e anniversaire je vais reprendre ici les trois aspects
fondamentaux de la révolution permanente.
Premier aspect : « La théorie de la révolution permanente, renaissant en
1905, déclara la guerre à cet ordre d¹idées et à ces dispositions d¹esprit.
Elle démontrait qu¹à notre époque l¹accomplissement des tâches
démocratiques, que se proposent les pays arriérés, les mène directement à la
dictature du prolétariat, et que celle-ci met les tâches socialistes à
l¹ordre du jour » (6).
Le Che était catégorique à ce sujet. Voici ce qu¹en dit Nestor Kohan : « Il
[le Che] n¹accepte à aucun moment qu¹en Amérique latine [j¹ajoute : et dans
le monde] les tâches consistent à construire une « révolution nationale »,
« démocratique », « progressiste », ou un capitalisme à visage humain, qui
laisse pour plus tard le socialisme. Il expose d¹une manière tranchante,
très polémique, que si on ne propose pas la révolution socialiste, il s¹agit
d¹une caricature de révolution qui se termine par un échec ou une tragédie,
comme il est advenu tant de fois » (7).
Ces deux exposés sont identiques. Les pays sous-développés n¹ont pas à
attendre qu¹un Anglais ou un Allemand décide d¹y organiser la révolution.
Trotsky disait cela dans le Manifeste de la Conférence dite d¹« alarme » de
la IVe Internationale en mai 1940 : « ...la perspective de la révolution
permanente ne signifie en aucun cas que les pays arriérés doivent attendre
le signal des pays avancés, ou que les peuples coloniaux doivent patiemment
attendre que le prolétariat des centres métropolitains les libère. L¹aide
vient à qui s¹aide soi-même! »
Sous son deuxième aspect, « la théorie de la révolution permanente
caractérise la révolution socialiste elle-même. Pendant une période dont la
durée est indéterminée, tous les rapports sociaux se transforment au cours
d¹une lutte intérieure continuelle. La société ne fait que changer sans
cesse de peau (...). Les bouleversements de l¹économie, la technique, la
science, la famille, les m¦urs et les coutumes forment, en s¹accomplissant,
des combinaisons et des rapports réciproques tellement complexes que la
société ne peut arriver à un état d¹équilibre » (8).
Le Che écrivait pour sa part dans « Le socialisme et l¹homme à Cuba » :
« Dans cette période de la construction du socialisme nous pouvons assister
à la naissance de l¹homme nouveau. Son image n¹est pas encore tout à fait
fixée. Elle ne pourra jamais l¹être étant donné que ce processus est
parallèle au développement de nouvelles structures économiques » (9). Pour
le Che, « l¹unique repos des révolutionnaires est la tombe ».
Troisième aspect : l¹international. Pour Trotsky « la théorie de la
révolution permanente envisage le caractère international de la révolution
socialiste qui résulte de l¹état présent de l¹économie et de la structure
sociale de l¹humanité. L¹internationalisme n¹est pas un principe abstrait :
il ne constitue que le reflet politique et théorique du caractère mondial de
l¹économie, du développement mondial des forces productives et de l¹élan
mondial de la lutte de classe. La révolution socialiste commence sur le
terrain national, mais elle ne peut en rester là. La révolution
prolétarienne ne peut être maintenue dans les cadres nationaux que sous
forme de régime provisoire, même si celui dure assez longtemps, comme le
démontre l¹exemple de l¹Union Soviétique. Dans le cas où existe une
dictature prolétarienne isolée, les contradictions intérieures et
extérieures augmentent inévitablement, en même temps que les succès. Si
l¹Etat prolétarien continuait à rester isolé, il succomberait à la fin,
victime de ces contradictions » (10).
Le Che disait à propos des révolutionnaires : « Si leur ardeur
révolutionnaire s¹émousse quand les tâches les plus pressantes doivent être
réalisées à l¹échelle locale et que l¹internationalisme prolétarien est
oublié, la révolution cesse alors d¹être une force d¹impulsion et tombe dans
une douce somnolence, que notre ennemi irréconciliable, l¹impérialisme, met
à profit pour gagner du terrain. L¹internationalisme est un devoir, mais
aussi une nécessité révolutionnaire » (11).
Je ne vais pas m¹attarder. Si quelqu¹un lutta pour rendre toujours plus
socialiste la révolution cubaine, c¹est le Che. Il se lança dans la
construction du socialisme sur une terre retardée, approfondissant jour
après jour son caractère socialiste... pour l¹abandonner totalement au nom
de la révolution mondiale. Je ne connais personne d¹autre qui en a fait de
même. Je ne crois pas qu¹il y ait de plus grande fidélité aux thèses de la
révolution permanente. Que les conditions en Bolivie n¹aient pas été
favorables... c¹est un autre sujet que celui de la révolution permanente. On
peut certes le critiquer pour avoir été un révolutionnaire trop permanent ou
conséquent.
L¹autre élément de convergence, dans des circonstances différentes, entre la
pensée de Trotsky et celle du Che, réside dans leur ferme option en faveur
de l¹économie planifiée. Il est certain que Trotsky opta initialement pour
la NEP, étant donné les circonstances économiques terribles dans lesquelles
se trouvait le jeune Etat soviétique avec ce qu¹on a appelé le Communisme de
Guerre. Mais très vite Trotsky a critiqué le nouvel état de choses. Il
estimait, comme nous le rapporte Isaac Deutscher, qu¹« avec le passage à la
NEP, la nécessité de planifier devenait plus urgente (...). Précisément
parce que le pays revivait sous une économie de marché, il devait faire en
sorte de contrôler le marché et de se donner les moyens d¹exercer ce
contrôle. Il en vint à soulever la question du Plan unique, sans lequel il
était impossible de rationaliser la production, de concentrer les moyens de
l¹industrie et d¹établir l¹équilibre entre les différents secteurs de
l¹économie » (12).
Les positions du Che en faveur du plan et sa proverbiale aversion pour la
NEP sont bien connues. Le Che estimait que Lénine, s¹il en avait eu le
temps, aurait remis en cause la NEP. Et il n¹y pas que le plan. Le Che se
prononça aussi, à la fin de sa vie, en faveur de la démocratie socialiste.
Michael Löwy écrit dans Rebelion : « Nous savons que dans les ultimes années
de sa vie Ernesto Che Guevara a grandement progressé dans sa prise de
distance à l¹égard du paradigme soviétique (...) Mais une bonne partie de
ses derniers écrits reste encore inédits, pour des raisons inexplicables.
Parmi ces documents se trouve une critique radicale du « Manuel d¹Economie
Politique de l¹Académie des Sciences de l¹URSS », rédigée à Prague en 1966
(...). L¹un des passages est très intéressant parce qu¹il démontre que dans
ses dernières réflexions politiques Guevara se rapprochait de l¹idée de la
démocratie socialiste » (13).
Tel était le Che. Bien qu¹ayant insuffisamment étudié Léon Trotsky, il
allait dans le sens des thèses trotskistes les plus conséquentes. Peut-être
n¹en eut-il pas conscience, mais peu importe. Cela indique en tous cas que
ces thèses sont véridiques et donne en retour encore plus de force à la
pensée de Trotsky. En 1965 le Che écrit à Armando Hart de Tanzanie à propos
de ses choix en matière de philosophie marxiste, et à l¹alinéa VII il lui
dit : « Et on devrait y trouver ton ami Trotsky, qui a existé et écrit,
paraît-il » (14).
Cela peut donner à imaginer qu¹il connaissait peu de choses sur le fondateur
de l¹Armée Rouge. Il semble néanmoins qu¹au cours de sa dernière année il se
soit rapproché de son oeuvre. Juan Leon Ferrer, un camarade trotskiste qui
travaillait au Ministère de l¹Industrie, me l¹a assuré. Le Che recevait en
outre le périodique de son organisation et c¹est le Che qui fit libérer les
trotskistes emprisonnés à son retour d¹Afrique. Le camarade Roberto Acosta,
depuis décédé, a partagé une grande camaraderie avec Guevara. Selon Juan
Leon Ferrer, lors des récoltes sucrières (zafras), ils parlaient de ces
sujets. Ce camarade indique que le Che avait lu La Révolution Permanente et
on sait qu¹en Bolivie il portait dans son sac à dos l¹Histoire de la
Révolution Russe.
Nous pourrions ajouter bien des exemples qui montrent que ces deux
révolutionnaires exemplaires éclairaient la même voie.
L¹un comme l¹autre dirigèrent une armée et un Etat socialiste naissant de
manière brillante et réussie, appliquant pleinement Karl Marx ; l¹un et
l¹autre furent des idéologues révolutionnaires qui prirent le pouvoir et
cherchèrent à approfondir leur processus révolutionnaire en restant
respectivement fidèles à Lénine et Fidel, penchés à leur gauche. Pour
représenter l¹idéal le plus accompli de l¹internationalisme et la
conséquence révolutionnaire, tous deux furent assassinés.
Ernesto Guevara a fait de moi une trotskiste. Lorsque j¹ai eu accès à
l¹¦uvre de Trotsky, bien tardivement à mon goût, j¹ai réalisé que beaucoup
de ces choses... m¹avaient été dites déjà dès l¹enfance par le Che. Dès les
premières pages, j¹ai eu la confirmation de ce que j¹avais tant de fois
ressenti en lisant le Che : que la révolution n¹a rien à voir avec
l¹idiosyncrasie nationale ; qu¹il n¹y a pas d¹espaces dans le socialisme
pour les pronoms « notre » ou « votre » ; que la théorie révolutionnaire,
comme les lois de la physique, est un langage universel. Comme le déclarait
Armando Hart à une autre époque : « Notre lutte n¹est pas seulement pour
Cuba, mais pour tous les travailleurs et exploités du monde. Nos frontières
sont morales. Nos limites sont de classe » (15).
Ce que j¹apprécie le plus chez Trotsky c¹est la façon de parler, la passion
qu¹éveille toujours en moi ses discours. C¹est la même chose qui m¹a
conquise chez Che Guevara. C¹est pour cela que je milite dans son armée
comme dans celle du Che sans trahir personne. Les deux expriment avec la
même vérité la parole, le fusil et le coeur.
Camarades : atteignons enfin notre majorité d¹âge. Il y a trop d¹injustice
de l¹exploitation, l¹évidence de l¹unique solution n¹est que trop grande ;
trop des nôtres sont morts. Léon Trotsky nous reconvoque pour la lutte.
Souhaitons-lui la bienvenue sans condition aucune ! Che Guevara est son
amphitryon et les peuples d¹Amérique latine réclament le socialisme. Trotsky
a gagné de manière dramatique la partie théorique. Armons sans délai nos
mouvements révolutionnaires avec confiance. Trotsky et le Che sont dans
notre parti. Secouons une bonne fois pour toutes l¹arbre pour démasquer les
nouveaux réformistes qui empêchent la révolution bolivarienne d¹avancer,
laquelle est le fer de lance, le premier échelon d¹une révolution
continentale sans précédents.
Souvenons-nous une fois de plus que le Soleil, les étoiles et la gravité
terrestre sont nos alliés. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
* Celia Hart, 41 ans, est la fille de deux dirigeants historiques de la
révolution cubain, Armando Hart et Haydée Santamaria (cette dernière
décédée). Physicienne, écrivain et membre du parti communiste de Cuba, elle
se présente comme « trotskyste pour son propre compte ». Elle a rendu
publics de nombreux articles sur Trotsky et sur la révolution permanente
(Inprecor a reproduit dans son n° 500 de décembre 2004 son article « Le
socialisme dans un seul pays » et la révolution cubaine). L¹article que nous
reproduisons ci-dessus, écrit à l¹occasion du 65ème anniversaire de
l¹assassinat de Trotsky par l¹agent stalinien Ramon Mercader a été
initialement publié le 26 août 2005 sur le site web Rebelión :
http://www.rebelion.org/noticia.php?id=19360. (Traduit de l¹espagnol par
Gérard Jugant).
1. Ernest Mandel : « Trotsky as alternative », Verso, 1995 (en français
d¹Ernest Mandel sur Trotsky : « Trotsky », PCM/ Petite Collection Maspero,
1980 ; « La pensée politique de Léon Trotsky », La Découverte, 2003).
2. Olivia Gall : « Trotsky en Mexico », Coleccion Problemas de Mexico, 1991.
En français, la thèse de doctorat d¹Olivia Gall (Université de Grenoble 2,
1986, 669 pages) : « Trotsky et la vie politique dans le Mexique de
Cardenas », est essentielle sur la question.
3. Alejandro Galvez Cancino : « Julio Antonio Mella. Un marxista
revolucionario », Critica de la Economia politica, 1986.
4. ibid.
5. Olivia Gall, op. cit.
6. Léon Trotsky : « La révolution permanente », Introduction à l¹édition de
1936, in www.marxists.org
7. Nestor Kohan : « Ernesto Che Guevara. Otro mundo es posible », Editorial
Nuestra America, 2003.
8. Léon Trotsky, op. cit.
9. Ernesto Guevara : « El socialismo y el hombre en Cuba », Marcha,
Montevideo, 1965. En français, « Le socialisme et l¹homme à Cuba, Maspero ‹
1965-1968, Editions Pathfinder P., 2005.
10. Léon Trotsky, op. cit.
11. Ernesto Guevara, op. cit.
12. Isaac Deutscher : « Le Prophète désarmé », in publication en 6 volumes
poche de 1972 à 1980 chez 10/18 de l¹ensemble de la biographie de Deutscher.
13. Michael Löwy : « Ni décalque ni copie : Che Guevara à la recherche d¹un
nouveau socialisme » (Cette traduction française de l¹essai paru dans
Rebelion le 05-08-2002, a été publiée par RISAL le 21-10-2003).
14. Ernesto Guevara, Lettre du 4 décembre 1965 à Armando Hart, publiée en
1997 par la revue cubaine Contracorriente. Dans son ouvrage (cité en note 7)
Nestor Kohan présente et analyse cette lettre restée 30 ans inédite.
15. Armando Hart : « Salut du CC du PCC au XXIIIe Congrès du PCUS »
(Politica internacional de la Revolucion cubana, editora politica, 1966).
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